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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient/II/Lettre première

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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient (Письма о Богослуженіи Восточной Каѳолической Церкви)
Traduction par le Prince Nicolas Galitzin.
Imprimerie française (p. 69-75).


LETTRE PREMIÈRE.


Puisque vous le désirez, mon cher ami, nous continuerons nos entretiens ; c’est la vaste carrière du grand carême qui maintenant va s’ouvrir pour nous. N’allez pas cependant croire que cette époque d’abstinence et d’oraison soit quelque désert aride, que vous serez impatient de quitter pour vous hâter de jouir des splendeurs que vous réserve la fête de la Résurrection du Christ. Non, ce désert n’est point aride : il a été arrosé d’eaux vivifiantes par les Pères de l’Église ; ils l’ont converti en une terre cultivée, qu’ils ont fertilisée avec les fleurs sacrées du Christ. Les premiers cultivateurs de ce jardin spirituel furent Damascène, Cosme, les deux Studites, André de Crète et autres grandes lumières de leur temps, émanées du fond de leurs retraites solitaires, pour éclairer les siècles futurs. Je commencerai par vous adresser de leur part les paroles d’onction que le bienheureux Jérôme écrivit à son ami :

« J’ai recueilli pour vous les plus admirables fragments de l’Écriture sainte : je vous en ai tressé une odoriférante couronne de pénitence composée des plus suaves fleurs de l’Évangile ; posez-la sur votre front, respirez son humble parfum, prenez l’essor de la colombe, et envolez-vous à la recherche de la paix et de la réconciliation auprès du Seigneur, père de toutes les miséricordes. »

L’Église, dans sa charité et sa sollicitude pour le salut de ses enfants, a composé, l’on peut dire, un magnifique poëme sur l’humanité dans les offices des sept semaines du carême, et des trois semaines qui le précèdent ; on y retrouve les trois grandes phases de la destinée humaine, empreintes en traits saillants ; la chute de l’homme, sa rédemption, et le jugement dernier. Toute l’étendue de cette vaste épopée est remplie de larmes de repentir, d’extases psalmodiques, d’inspirations prophétiques sur le salut promis, d’images représentant les souffrances du Seigneur ; les hymnes et le rit lui-même, afin de produire plus d’impression sur l’esprit, ne sont que des figures de ces magnifiques tableaux. Ici, l’homme extérieur et l’homme intérieur se confondent pour travailler de concert à l’œuvre du salut : l’oreille écoute, l’œil contemple, les lèvres prient, les mains se lèvent vers le ciel, les genoux fléchissent, le front superbe s’humilie dans la poussière, et l’insatiable appétit, qui abaisse si souvent vers le monde terrestre les sublimes émanations de l’esprit, est condamné à l’abstinence.

La préparation spirituelle commence trois semaines avant le carême, par la parabole du publicain et du pharisien, qui enseigne à prier avec un cœur contrit, dépouillé de tout orgueil. Au dimanche suivant, la parabole de l’enfant prodigue doit disposer tout homme que le péché n’a pas tout à fait endurci, à faire un retour sur lui-même pour déplorer ses fautes ; son cœur reste-t-il froid, il tremblera au tableau du jugement dernier retracé dans l’évangile du dimanche suivant ; cette semaine du carnaval que le monde a coutume de consacrer à de frivoles amusements, l’Église l’a fait servir à la méditation de ce jour terrible.

À l’office de la veille, l’Église, toujours charitable, commémore toutes les âmes trépassées, qui, enlevées de ce monde par une mort subite ou violente, n’ont pas eu le temps de profiter du secours de ses prières et de ses sacrements : elle veut qu’aucune des âmes qui lui ont été confiées, n’apparaisse devant son juge, privée de son intercession salutaire. À la fin de cette semaine, l’Église, pour l’encouragement des fidèles, célèbre la commémoration des laborieux solitaires qui ont vécu dans la prière et dans l’abstinence. Enfin le dimanche, qui précède le carême, ouvre l’entrée de la Quadragésime par le récit de la chute de notre premier père. Le souvenir de cette faute doit nous faire apprécier toute l’immensité de la perte que nous avons à déplorer dans ces jours d’affliction, et doit nous montrer surtout la profondeur de l’abîme d’où le Rédempteur nous a tirés, quand à la fin de ces jours de tristesse nous célébrerons la victoire qu’il a remportée sur la mort : c’est aussi pourquoi pendant les quatre premiers jours du carême on fait, à l’office du soir, la lecture du grand cantique de pénitence, dont les accents sont faits pour porter la contrition dans l’âme.

C’est dans un but non moins élevé que l’Église a fixé la fête de la réinstallation des images au premier dimanche suivant, dit le dimanche de l’orthodoxie. Cette cérémonie, en ravivant notre foi en Jésus-Christ, nous excite à renouveler l’image de Dieu dans l’homme déchu.

Lorsque l’Église, qui connaît la faiblesse humaine, s’apperçoit que les forces du corps commencent à céder aux rigueurs de l’abstinence, alors, à la mi-carême, elle expose la croix, ce symbole de victoire, à la vue des fidèles, comme un puissant moyen de réconfortation. Pendant la cinquième semaine, elle vient de nouveau corroborer les faibles, d’abord par la lecture du grand cantique de pénitence ; elle leur offre ensuite les vertus chrétiennes de Marie d’Égypte à imiter, et adresse des hymnes de louange à la Mère de Dieu, notre aide empressée dans toutes nos douleurs.

Le fait miraculeux de la résurrection de Lazare, présage de la résurrection générale des morts, l’entrée solennelle de Notre-Seigneur à Jérusalem, viennent ensuite porter dans l’âme la fraîcheur d’une allégresse spirituelle, et l’aident à supporter les pénibles labeurs de la semaine de la Passion, semaine exceptionnelle, qui, dans ses vastes et sublimes contemplations, embrasse à elle seule le monde entier, visible et invisible ; elle pénètre dans la connaissance intime du lien qui joint le ciel et la terre, auparavant désunis d’une manière si tranchante ; elle réconcilie la vie avec la mort, si irréconciliables en apparence ; elle retrace la carrière de souffrance de l’Homme-Dieu, cette carrière qui ne peut avoir d’autre mesure que l’éternité, et se résume toutefois miraculeusement en un petit nombre de jours écoulés sur terre ; enfin elle nous transporte de la désolation du vieil Adam au sépulcre du nouvel Adam en nous amenant à la lumineuse et éclatante fête du Christ ressuscité.

Toute la sainte Quadragésime est modelée pour sa durée sur des exemples tirés de l’Écriture sainte ; ainsi Moïse jeûna quarante jours sur le mont Sinaï où la loi lui fut donnée ; le prophète Élie jeûna quarante jours sur l’Horeb, où il entendit la voix du Seigneur « dans un léger souffle de vent qui succéda au tonnerre et à la tempête » ; Notre-Seigneur lui-même jeûna quarante jours lorsqu’il fut tenté sur la montagne, avant d’entreprendre sa divine mission. Ce temps d’abstinence forme, pour ainsi dire, la dîme de l’année que toute âme, aspirant au salut, doit prendre sur le nombre de ses jours pour en faire une offrande au Seigneur. Vous m’objecterez peut-être que les sept semaines du grand carême renferment plus de quarante jours, et vous voudrez savoir quand le carême commence et finit. Or, il faut que vous sachiez, que depuis le temps des apôtres, l’Église ne fait point une loi rigoureuse de l’abstinence pour le samedi et le dimanche, jours consacrés à la mémoire de la création et de la résurrection. On s’abstient même des prosternations pendant l’office de ses deux jours. C’est pourquoi quelques Pères du désert de la Palestine ajoutant aux sept semaines du carême la semaine du carnaval, qui les précède, retranchaient de ce nombre de jours les samedis et les dimanches, ce qui constitue précisément le nombre voulu de quarante jours. Cependant l’Église orthodoxe, toujours fidèle à la tradition apostolique, borne la Quadragésime aux six premières semaines, en exceptant toutefois le samedi, jour de la résurrection de Lazare, et le dimanche des Rameaux, qui sont deux jours fériés : ce qui réduit la Quadragésime à quarante jours. C’est pour cette raison, que le samedi de Lazare, veille des Rameaux, on chante à l’office : « après avoir accompli la Quadragésime salutaire à l’âme, nous vous prions, miséricordieux Seigneur, de nous accorder de voir la sainte semaine de votre douloureuse passion. »

Les jours qui composent la semaine sainte, sont des jours exceptionnels que l’Église honore par des oraisons particulières et un rit institué expressément pour ce temps de deuil, parce que cette semaine vient clore le grand carême pour nous faire entrer dans la solennité de Pâques.

C’est sur cette série de jours, si fertiles en hautes contemplations et particulièrement désignés pour la grande œuvre de notre salut, que je vous invite, mon cher ami, à porter aujourd’hui toute votre attention.

Ah ! ne soyons point avares de notre temps, quand il s’agit de le consacrer à la prière : nous le dissipons si souvent en vain, et tant que nos jours n’ont pas encore été emportés par le tourbillon des vanités mondaines, offrons-en la dîme légitimement due au Dieu de miséricorde et de bonté, de qui nous tenons toutes choses.