Lettres à une autre inconnue/XXVII

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Michel Lévy frères (p. 135-140).
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XXVII


Cannes, 16 janvier 1868.


Chère Présidente,


Quand on n’est pas habitué à la neige comme vous l’êtes, de même qu’à rivaliser avec elle de blancheur, comment voulez-vous qu’on écrive ? On a les doigts gelés. Nous venons d’avoir un hiver affreux. Pluie, grêle, neige pendant vingt-quatre heures, et presque toujours un ciel gris, sombre, qui exaspère ceux qui viennent dans le Midi pour voir le soleil. Enfin, toutes ces misères sont passées ou à peu près, et je sors de mon trou comme un ours aux premiers jours du printemps, et c’est à vous que je veux d’abord donner signe de vie.

Vous saurez donc que j’ai été bien malade, bien triste et découragé. J’ai été très-inquiet pour un de mes bons amis dangereusement malade en Angleterre ; aujourd’hui même, j’en ai eu des nouvelles rassurantes.

J’ai appris aujourd’hui également par une belle duchesse de votre connaissance qui demeure à Nice, et qui est venue exprès me voir, que Madame votre sœur était en pouvoir de mari. Une autre de vos amies, Miss Alison, va également tenter la même expérience à l’égard d’un M. Grégory, membre du Parlement, homme un peu mûr, mais qu’on dit intelligent et aimable. On s’amuse beaucoup à Nice, à ce que m’apprennent mes espions, car voilà un mois presque entier que je n’ai mis le nez à ma fenêtre. Je me trompe, je suis allé voisiner chez une très-jolie dame russe, et voici comme. Pour passer le temps, je faisais un article sur Pouchkine, et n’ayant pas un seul volume de ses œuvres à ma disposition, je chargeai un de mes amis fort lancé dans la société russe d’ici, d’emprunter pour moi les poésies détachées que toute dame russe devrait avoir. Madame Woronine, ma voisine susdite, m’envoie aussitôt un gros paquet. Savez-vous ce que j’y trouve ? un morceau d’assetrina et des riabtchik[1] ; tout cela cuit aux bords du Volga, et envoyé probablement par le télégraphe.

J’ai fort apprécié, comme vous pouvez croire, cette nourriture pour le corps qu’on m’envoyait à la place de la nourriture de l’âme que je demandais. Cette dame donc est le portrait de la duchesse de Medina-Cœli jeune, et a les cheveux de la même couleur que l’oiseau dont elle tire son nom. Si vous ne me dites pas des choses bien tendres, je suis décidé à en devenir amoureux. Voilà ce que c’est que de laisser son secrétaire sans consolation pendant des mois entiers, exposé à des séductions telles que les cadeaux culinaires dont je vous ai parlé.

Que dit-on et que fait-on à Rome ? Vous ne me dites pas si l’on a peur, si le fameux Jamais de M. Rouher a été pris pour de l’argent comptant ou pour de la rhétorique. Ici, les affaires ne vont pas trop bien. La Chambre n’est pas dirigée. La loi sur l’armée ne doit pas donner une trop bonne idée de notre patriotisme aux étrangers. Il y a beaucoup de misère et beaucoup d’inquiétude sans qu’on se rende bien compte de quoi l’on a peur. Malgré tout ce qui s’est dit et se dit à Paris et à Berlin, bien des gens ne peuvent admettre que M. de Bismarck ne nous fasse pas la guerre au printemps.

M. de Goltz a été opéré de je ne sais quoi à la langue ; on dit que ce n’est pas une trop bonne affaire et que cela peut finir mal.

Ce serait Madame de Montebello qui remplacerait, dit-on, la duchesse de Bassano.

Voilà toutes mes nouvelles, chère Présidente, et je n’ai de place que pour tomber à vos genoux et baiser très-respectueusement et très-tendrement votre blanche main, si vous voulez bien me la tendre. Vache padarny pissar[2].

  1. Un morceau d’esturgeon et des gélinottes.
  2. Votre serviteur soumis.