Lettres (Spinoza)/XIX. Spinoza à ****

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Œuvres de Spinoza
Traduction par Émile Saisset.
Charpentier (IIIp. 410-412).

Lettre XIX.

À MONSIEUR ****,

B. DE SPINOZA.



MONSIEUR,

Je n’ai pu vous envoyer plus promptemen t, à cause de diverses occupations qui me sont survenues, la démonstration de l’unité de Dieu que vous me demandez, laquelle est fondée sur ce que la nature de Dieu enveloppe l’existence nécessaire. Pour établir cette démonstration 1, je supposerai :

1° Que toute définition vraie n’enferme rien de plus que la simple nature de la chose définie ;

2° Qu’aucune définition n’enveloppe ni n’exprime aucune multiplicité, aucun nombre déterminé d’individus, puisque, par hypothèse, elle n’enveloppe et n’exprime rien de plus que la nature de la chose définie, telle qu’elle est en soi. Par exemple : la définition du triangle n’enferme que la simple nature du triangle ; elle n’enferme pas un nombre déterminé de triangles ; tout comme cette définition de l’âme : l’âme est une chose pensante, ou celle de Dieu : Dieu est l’Être parfait, n’enferment rien de plus que la nature de l’âme et de Dieu, et n’impliquent nullement un nombre déterminé d’âmes et de dieux.

3° Toute chose qui existe a nécessairement une cause positive par laquelle elle existe.

4° Ou bien cette cause est comprise dans la nature et la définition de la chose elle-même (l’existence appartenant à la nature de cette chose et y étant nécessairement enfermée), ou bien elle lui est extérieure.

Il suit de ces principes une fois posés que, s’il existe dans la nature un nombre déterminé d’individus d’une certaine espèce, il doit y avoir aussi une ou plusieurs causes capables de produire précisément ce nombre d’individus, ni plus, ni moins. Admettons, par exemple, qu’il existe dans la nature vingt hommes (pour éviter toute confusion, nous les supposeront contemporains) : il ne suffira pas pour rendre raison de leur existence de chercher la cause de la nature humaine en général, il faudra chercher aussi pourquoi il existe justement vingt hommes, ni plus, ni moins ; car, d’après notre troisième supposition, il est nécessaire que chacun d’eux ait une cause ou raison de son existence. Or cette cause, par la seconde et la troisième supposition, ne peut être enfermée dans la nature de l’homme toute seule, la définition vraie de l’homme n’enveloppant aucun nombre d’hommes déterminé. Il faudra donc, par la supposition quatrième, que la cause de l’existence de ces vingt hommes, et partant, de chacun d’eux, soit une cause extérieure. D’où il faut conclure, d’une manière absolue, que tout ce qui est conçu comme multiple existe par des causes étrangères, au lieu d’être produit par la force même de sa propre nature. Or, par hypothèse, l’existence nécessaire appartient à la nature de Dieu ; elle doit donc être enfermée dans la vraie définition de Dieu : d’où il suit que l’existence nécessaire de Dieu se doit conclure de cette définition. Et comme il a été démontré, par la seconde et la troisième supposition, que l’on ne peut conclure de la vraie définition de Dieu l’existence nécessaire de plusieurs dieux, on arrive finalement à l’existence d’un Dieu unique. C. Q. F. D.

Voilà, Monsieur, la méthode qui m’a paru en ce moment la meilleure pour démontrer l’existence d’un seul Dieu. Du reste, je l’ai précédemment établie d’une autre façon, par la distinction de l’essence et de l’existence ; mais j’ai préféré vous envoyer la présente démonstration, comme plus rapprochée de vos propres indications. J’espère qu’elle vous paraîtra satisfaisante ; sur quoi j’attends votre sentiment, et me dis en attendant, Monsieur, etc.


Woorburg, 7 janvier 1666.