Lettres (Spinoza)/XX. Spinoza à ****

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Œuvres de Spinoza
Traduction par Émile Saisset.
Charpentier (IIIp. 413-415).

Lettre XX.

À MONSIEUR ****,

B. DE SPINOZA.



MONSIEUR,


Votre lettre du 30 mars a parfaitement éclairci ce qu’avait d’un peu obscur à mes yeux celle que j’ai reçue de vous le 10 février. Connaissant bien maintenant votre sentiment propre sur la question qui nous occupe, je vais la poser de la façon même dont vous l’envisagez, dans ces termes, par exemple : n’y a-t-il qu’un seul être qui subsiste par sa force propre, qui se suffise à lui-même ? À quoi je réponds, non-seulement qu’il n’y en a qu’un seul, mais que cela n’a besoin pour être démontré que de ce principe : que la nature de Dieu enveloppe l’existence nécessaire ; bien que d’ailleurs on arrive très-aisément à la même démonstration, soit par l’intelligence de Dieu (comme j’ai fait dans la proposition XI de mes démonstrations géométriques des Principes de Descartes), soit par d’autres attributs de Dieu 1. Pour en venir à la preuve actuelle, je vais d’abord montrer quelles propriétés doit avoir nécessairement un être dont l’essence enferme l’existence nécessaire.

1° Il doit être éternel ; car si vous lui attribuez une durée déterminée, cet être, considéré hors de la durée qui lui appartient, devra être conçu comme n’existant pas, c’est-à-dire comme n’enfermant pas dans son essence l’existence nécessaire, ce qui est contraire à sa définition.

2° Il doit être simple et non pas composé de parties ; car les parties composantes sont antérieure s au composé dans l’ordre de la nature des choses aussi bien que dans celui de la connaissance. Or cette priorité est absurde dans un être qui de soi est éternel.

3° Il n’est point conçu comme déterminé ; il ne peut être conçu que comme infini. Supposez, en effet, que la nature de cet être soit déterminée, on la concevrait donc comme n’existant pas hors des limites où elle est enfermée, ce qui est contraire à sa définition 2.

4° Il doit être indivisible 3 ; car s’il était divisible, on le pourrait diviser, soit en parties de même nature, soit en parties de nature différente. Dans le second cas, il pourrait être détruit ou ne pas exister, ce qui est contraire à sa définition ; dans le premier, chacune de ses parties enfermerait en soi-même l’existence nécessaire, et alors elle pourrait exister, et partant être conçue sans une autre partie ; d’où il résulterait qu’on pourrait concevoir une nature qui enferme l’existence nécessaire comme finie, ce qui est contraire, comme on l’a montré, à sa définition. Ceci fait clairement reconnaître qu’on ne peut, sans tomber en contradiction, attribuer à un tel être aucune perfection : car toute imperfection devrait consister, soit en quelque défaut de la nature de cet être, soit en de certaines limites où elle serait enfermée, soit enfin dans quelque changement qu’elle aurait à subir, par le défaut de sa force propre, de la part des causes extérieures. Or dans tous les cas possibles il en faut venir à dire qu’une nature qui enveloppe l’existence nécessaire, ou n’existe pas, ou n’a pas l’existence nécessaire. Nous devons donc conclure :

5° Que tout ce qui enferme l’existence nécessaire ne peut avoir en soi aucune imperfection et ne doit exprimer que la perfection toute pure.

6° Or, comme un être ne peut exister par sa propre vertu ni se suffire à soi-même qu’en vertu de sa perfection intrinsèque, il s’ensuit que, si nous supposons qu’un être qui n’exprime pas toutes les perfections existe pourtant par sa nature, nous devons supposer aussi l’existence de l’être qui comprend en soi toutes les perfections ; car si l’être doué d’une moindre puissance en a pourtant assez pour exister et se suffire, à combien plus forte raison faut-il admettre l’existence de celui qui a une puissance plus grande 4 !

Ces principes posés, pour en venir à notre sujet, je dis que l’être dont l’existence appartient à sa nature ne peut être qu’unique, et qu’il est nécessairement celui qui possède en soi toutes les perfections, c’est-à-dire l’être que j’appelle Dieu. Car si vous supposez un être à la nature duquel appartient l’existence, cet être ne doit renfermer en soi aucune imperfection ; il doit au contraire exprimer toute perfection (par notre cinquième principe) : d’où il suit que la nature de cet être appartient à Dieu (dont nous devons admettre l’existence par le sixième principe), puisque nous disons que cet être possède en soi toutes les perfections et est exempt de toute imperfection. De plus, cet être ne peut exister hors de Dieu ; car autrement une seule et même nature, laquelle enveloppe l’existence nécessaire, serait double ; ce qui est absurde, par la démonstration précédente. Donc il n’y a rien que Dieu seul qui enveloppe l’existence nécessaire. C. Q. F. D.

Voilà, Monsieur, ce qui m’est venu à l’esprit en ce moment pour établir la démonstration que vous désirez. Je souhaite au moins qu’il vous soit démontré que je suis, etc.


Woorburg, 10 avril 1666.