Lettres (Spinoza)/XVI. Blyenbergh à Spinoza

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Œuvres de Spinoza
Traduction par Émile Saisset.
Charpentier (IIIp. 390-394).

Lettre XVI.

À MONSIEUR B. DE SPINOZA,

GUILLAUME DE BLYENBERGH 1.



Monsieur et ami inconnu, j’ai déjà relu plusieurs fois votre traité récemment publié 2, et l’Appendice que vous y avez joint. À tout autre qu’à vous je dirais quelle solidité j’y ai trouvée, avec quel plaisir je l’ai dévoré ; ce que je ne puis taire, c’est que plus je le lis, plus il me plaît, et que j’y trouve chaque fois de nouvelles lumières. Mais je ne veux pas passer pour un flatteur et m’abandonner sans mesure à l’admiration que je ressens pour l’auteur d’un tel ouvrage. Je sais que les dieux ne refusent rien au travail. Vous vous étonnez sans doute de cette liberté que prend un inconnu de vous écrire, et vous vous demandez qui ce peut être : c’est un homme qui, poussé par un sincère amour de la vérité, s’efforce d’avancer dans la science aussi loin que l’infirmité de notre nature nous le permet dans cette courte et fragile vie, qui dans la recherche de la vérité ne se propose point d’autre but qu’elle-même ; qui ne demande à la science ni honneurs, ni richesses, mais la vérité toute nue et la tranquillité qu’elle mène à sa suite ; qui préfère à toutes les vérités et à toutes les sciences la métaphysique, ou du moins la partie principale de la métaphysique, et qui met tout le bonheur de sa vie à consacrer à cette étude les heures de ses loisirs. Personne, j’en suis certain, n’est aussi heureux que vous, personne n’a poussé aussi loin ses recherches et n’a conquis la perfection où je vois par votre livre que vous êtes arrivé. Pour vous dire un dernier mot de moi, je suis un homme qu’il ne tiendra qu’à vous de mieux connaître, si vous voulez l’attacher à vous par le lien le plus fort, en éclairant sa pensée, et en perçant, pour ainsi dire, le nuage qui l’obscurcit.

Je reviens à votre traité. En même temps que j’y ai trouvé le plus souvent une nourriture qui flattait agréablement mon palais, j’y ai rencontré aussi quelques mets d’une digestion plus difficile. Je ne sais s’il convient à un inconnu de vous apporter ainsi ses objections, et si une telle importunité trouvera grâce à vos yeux ; c’est ce qui fait que je commence par vous écrire et par vous demander, dans le cas où les veillées d’hiver vous laisseraient quelque loisir et où vous seriez disposé à répondre aux difficultés que me laisse votre livre, si vous me permettez de vous exposer mes scrupules. Bien entendu que cela ne mettra pas obstacle à une occupation plus importante et ne vous gênera en aucune façon ; car ce que j’ai à cœur par-dessus tout, c’est de vous voir exécuter votre promesse et développer plus au long votre doctrine. J’aurais eu l’honneur de vous saluer moi-même et de vous exposer de vive voix ce que je vous écris ; mais l’ignorance où je suis de votre adresse, une maladie qui se gagne et les devoirs que j’ai à remplir m’en ont empêché et m’ont fait différer ma visite.

Pour que cette lettre ne soit pas entièrement vide, et dans l’espérance que je ne vous déplairai pas, je vous soumettrai une observation. Vous dites en divers endroits des Principes et des Pensées métaphysiques, soit en votre nom, soit comme interprète de M. Descartes, premièrement, que créer et conserver sont une même chose (ce qui est, en effet, si évident, pour peu qu’on y réfléchisse, que c’est une notion élémentaire) ; en second lieu, que Dieu ne crée pas seulement les substances, mais même le mouvement dans les substances, c’est-à-dire que par une création continuelle il conserve non-seulement les substances dans leur état naturel, mais leur mouvement même et l’effort qu’elles produisent. Dieu, par exemple, ne fait pas seulement, par sa volonté immédiate et par son opération (quel que soit le nom que vous choisissiez), que l’âme dure et persévère dans son état, mais il est cause que son opération détermine de telle façon le mouvement de l’âme. En un mot, de même que c’est par la continuelle création de Dieu que les êtres durent, de même l’effort et le mouvement des êtres arrivent en eux par la même cause, et hors de Dieu il n’existe point de cause de mouvement. Il s’ensuit que Dieu n’est pas seulement cause de la substance de l’âme, mais de tous les efforts ou mouvements de l’âme que nous appelons volontés ; vous le dites vous-même à plusieurs reprises ; or de cette assertion il résulte, ou qu’il n’y a aucun mal dans le mouvement ou la volonté de l’âme, ou que ce mal, Dieu lui-même le produit immédiatement. Et remarquez bien que ce que nous appelons des maux est produit par l’âme et conséquemment par le concours de Dieu et son action immédiate. Prenons un exemple. L’âme d’Adam veut manger du fruit défendu. Qu’arrive-t-il ? Suivant ce qui précède, non-seulement la volonté d’Adam veut par l’influence de Dieu, mais, comme nous allons le faire voir, c’est par l’influence de Dieu qu’elle veut précisément ce qu’elle veut, de sorte que, Dieu mouvant la volonté d’Adam, et la mouvant dans le sens déterminé où elle se meut, il arrive de deux choses l’une : ou que l’acte défendu n’est pas un mal, ou que Dieu lui-même fait directement ce que nous appelons le mal. Ni vous ni M. Descartes n’échappez à cette objection en disant que le mal est un non-être et qu’il n’y a pas de coopération de Dieu au non-être ; car on demande d’où venait la volonté de manger, d’où venait la volonté des démons de s’égaler à Dieu. C’est une remarque très-juste que vous faites que la volonté n’est pas distincte de l’âme, qu’elle n’est autre chose que le mouvement ou l’effort de l’âme ; donc, pour un mouvement autant que pour un autre, la volonté a toujours besoin du concours de Dieu ; et qu’est-ce que le concours de Dieu, d’après vos propres paroles ? rien autre chose que la détermination précise de l’acte par la volonté de Dieu. Il s’ensuit que Dieu concourt également à une mauvaise volonté, en tant que mauvaise, et à une bonne, en tant que bonne, c’est-à-dire qu’il les détermine. Ainsi la volonté de Dieu, cause unique de toute substance et de tout effort, paraît être aussi la cause première d’une volonté mauvaise, en tant que mauvaise. Ajoutez qu’il ne se fait en nous aucune détermination de la volonté que Dieu ne l’ait connue dès l’éternité ; il ne peut l’ignorer sans être imparfait. S’il la connaît, comment la peut-il connaître, si ce n’est par ses propres décrets ? Les décrets de Dieu sont donc causes de nos déterminations ; et voilà encore qu’une volonté mauvaise n’est pas un mal, ou que Dieu est la cause immédiate et l’agent de ce mal. Notez bien qu’il n’y a pas de place ici pour la distinction des théologiens entre l’acte et le mal inhérent à l’acte ; l’acte et le mode de l’acte étaient dans les décrets de Dieu, c’est-à-dire que Dieu n’a pas seulement décidé qu’Adam mangerait, mais bien qu’il mangerait nécessairement contre l’ordre de Dieu. De sorte qu’on retrouve partout cette double conséquence : ou ce n’est pas un mal de violer le précepte, ou ce mal, c’est Dieu qui le fait.

Voilà, Monsieur, ce qu’en ce moment je ne puis comprendre dans votre traité ; car ces deux alternatives m’effrayent autant l’une que l’autre. Mais j’attends de votre habileté et de vos lumières la solution de mon doute, et j’espère être plus tard en état de montrer combien je vous aurai été redevable. Croyez bien au moins que je ne vous fais ces questions que par amour de la vérité ; je suis libre, sans profession, vivant d’un commerce honnête et donnant à ces études le reste de mon temps. Je vous supplie en toute humilité d’accueillir mes objections. Si vous daignez me répondre, ce que je désire avec ardeur, adressez votre lettre à .... , etc.


GUILL. DE BLYENBERGH.


Dordrecht, 12 décembre 1664.