Lettres (Spinoza)/XXI. Spinoza à ****

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Œuvres de Spinoza
Traduction par Émile Saisset.
Charpentier (IIIp. 416-419).

Lettre XXI.

À MONSIEUR ****,

B. DE SPINOZA.



MONSIEUR,


Il m’a été impossible, à cause de divers empêchements qui me sont survenus, de répondre plus promptement à votre lettre du 19 mai. Je vois bien que votre esprit est encore en suspens sur la démonstration que je vous ai mandée (sans doute à cause de l’obscurité que vous y rencontrez encore). Je vais donc essayer de l’éclaircir.

J’ai d’abord énuméré quatre propriétés que doit posséder l’être qui existe par sa propre vertu et qui se suffit à soi-même. Ces quatre propriétés et celles qui s’y rattachent, je les ai réduites à une seule dans ma cinquième remarque préliminaire. Ensuite, pour déduire de la seule supposition accordée tout ce qui était nécessaire à ma démonstration, j’ai prouvé par cette supposition même l’existence de Dieu ; enfin j’ai tiré de tout cela la conclusion cherchée, sans rien supposer de plus que le sens ordinaire des termes.

Voilà en peu de mots quel a été l’ordre et l’objet de ma démonstration. Je vais en reprendre maintenant toutes les parties une à une, en commençant par les quatre propriétés nécessaires que j’attribue à l’être qui existe par soi-même.

Vous ne trouvez aucune difficulté à la première, qui est tout simplement un axiome comme la seconde ; car je n’entends rien autre chose par un être simple, sinon qu’il n’est pas composé, soit de parties de nature différente, soit de parties analogues. Ici la démonstration est certainement universelle.

Vous avez parfaitement compris la troisième propriété (en ce sens, que, si l’être qui existe par soi est la pensée, il ne sera pas déterminé dans l’ordre de la pensée ; et, s’il est l’étendue, il ne le sera pas dans l’ordre de l’étendue, mais au contraire il devra toujours être conçu comme indéterminé) ; vous avez, dis-je, entendu cela à merveille, et cependant vous refusez d’entendre la conclusion, laquelle repose sur ce principe : qu’il y a contradiction à ce qu’un être dont la définition enferme l’existence, ou, ce qui est la même chose, l’affirme, soit conçu avec la négation de l’existence. Et comme le déterminé ne marque rien de positif, mais seulement la privation de l’espèce d’existence qui est conçue comme déterminée, il s’ensuit que l’être dont la définition affirme l’existence ne se peut concevoir comme déterminé. Par exemple : si l’étendue enferme l’existence nécessaire, il sera aussi impossible de concevoir l’étendue sans existence que l’étendue sans étendue. Or, s’il en est ainsi, il faut dire aussi qu’il sera impossible de concevoir l’étendue comme déterminée ; car essayez de la concevoir de cette façon, vous serez obligé de la déterminer par sa propre nature, c’est-à-dire par l’étendue : d’où il suit que, cette étendue déterminée, vous devrez la concevoir avec la négation de l’existence, ce qui est manifestement contraire à l’hypothèse.

Par la quatrième propriété, j’ai voulu montrer seulement que l’être qui existe par soi ne peut être divisé ni en parties de même nature, ni en parties de nature différente, soit que celles-ci enveloppent, soit qu’elles n’enveloppent pas l’existence nécessaire. Dans le second cas, ai-je dit, cet être pourrait être détruit, la destruction n’étant que la résolution d’une chose en parties de telle nature qu’aucune n’exprime plus la nature du tout. Dans le premier cas, cette propriété de l’être par soi serait en contradiction avec les trois précédentes.

Dans ma cinquième remarque préliminaire, j’ai supposé seulement que la perfection consiste dans l’être, et l’imperfection dans la privation de l’être. Je dis privation ; car bien que l’étendue, par exemple, contienne en soi la négation de la pensée, ce n’est point en elle une imperfection : une imperfection véritable, ce serait qu’elle fût privée d’étendue (et elle en serait privée en effet, si elle était déterminée), ou bien de durée, de situation, etc.

Vous m’accordez le sixième point sans restriction, et cependant vous dites que la difficulté reste tout entière ; car pourquoi, dites-vous, n’y aurait-il pas plusieurs êtres de nature différente qui tous existeraient par eux-mêmes, par exemple l’étendue et la pensée ? Mais cela prouve seulement que vous prenez le sixième principe dans un sens tout différent du mien. Je crois apercevoir en quel sens vous l’entendez ; mais pour ne pas perdre de temps, je vais expliquer mon propre sens. Je dis donc que si vous supposez qu’un être qui n’est parfait et indéterminé qu’en son genre existe par sa propre vertu, il faudra accorder aussi l’existence de l’être absolument parfait et indéterminé que j’appelle Dieu. Par exemple : si nous supposons que l’étendue ou la pensée (lesquelles peuvent être parfaites dans leur genre, c’est-à-dire dans un genre déterminé d’existence) existent par leur propre force intrinsèque, il faudra dire aussi que Dieu existe : Dieu, l’être absolument parfait, ou, si l’on veut, absolument indéterminé. Ici je voudrais qu’on remarquât la véritable force du mot imperfection, lequel signifie qu’il manque à un être quelque chose qui appartient cependant à sa nature. Par exemple, l’étendue ne peut être appelée imparfaite que relativement à la durée, à la situation, à la quantité, je veux dire, en tant qu’elle a une durée moindre que telle autre durée, qu’elle ne garde pas sa situation, qu’elle a une grandeur surpassée par une grandeur supérieure. Mais on ne pourra pas l’appeler imparfaite parce qu’elle ne pense pas, sa nature ne demandant rien de semblable et ne consistant que dans la seule extension, c’est-à-dire dans un genre déterminé d’existence. Or ce n’est que relativement à son genre d’existence qu’on la peut appeler déterminée ou indéterminée, parfaite ou imparfaite. - Maintenant, comme la nature de Dieu ne consiste pas dans un genre déterminé d’existence, mais dans l’existence elle-même, qui est absolument indéterminée, sa nature demande tout ce qui exprime parfaitement l’être, sans quoi elle serait déterminée et aurait du défaut. D’où il s’ensuit qu’il ne peut y avoir qu’un seul être, savoir Dieu, qui existe par sa propre vertu. Posons, en effet, pour prendre un exemple, que l’étendue enveloppe l’existence : il est dès lors nécessaire qu’elle soit éternelle et indéterminée, et qu’absolument parlant elle n’exprime aucune imperfection ; il faut au contraire qu’elle exprime la perfection. Mais s’il en est ainsi, elle appartient donc à la nature de Dieu, elle est donc quelque chose qui exprime la perfection de Dieu d’une certaine façon, Dieu étant l’être indéterminé et tout-puissant, non pas sous un point de vue particulier, mais absolument et dans l’essence. Or tout ce que nous disons là de l’étendue se doit affirmer de toute autre chose quelconque à laquelle nous supposerons l’existence par soi. Je conclus donc, comme dans ma précédente lettre, qu’il n’y a rien que Dieu seul qui subsiste par sa propre vertu. - Je crois que ces explications suffisent pour l’éclaircissement de ma précédente lettre ; c’est du reste, Monsieur, ce dont vous jugerez mieux que moi ....