Lettres choisies (Sévigné), éd. 1846/Lettre 26

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Texte établi par Suard, Firmin Didot (p. 82-85).

26. — DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.[modifier]

À Paris, mercredi il février 1671.

Je n’en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur ; il y en a une qui ne revient point : sans que je les aime toutes, et que je n’aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n’avoir rien perdu. Je trouve qu’on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j’ai reçues : elles sont, premièrement, très-bien écrites ; et, de plus, si tendres et si naturelles, qu’il est impossible de ne les pas croire ; la défiance même en serait convaincue : elles ont ce caractère de vérité qui se maintient toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et la menterie demeurent accablées sous les paroles, sans pouvoir persuader ; plus leurs sentiments s’efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vrais et le paraissent ; vos paroles ne servent, tout au plus, qu’à vous expliquer ; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l’on ne peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m’ont paru ; jugez quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez juger par là de ce que m’ont fait les choses qui m’ont donné autrefois des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage : je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire ; mais je ne veux pas que vous disiez que j’étais un rideau qui vous cachait : tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau ; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection : nous l’avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, qu’on m’a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable ; je n’ose plus voir le monde, et, quoi qu’on ait fait pour m’y remettre, j’ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens ; j’ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j’ai évité les autres. J’ai vu Guitaud et sa femme ; ils vous aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignans me vinrent voir hier matin. J’ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté son lit : nous ne voulûmes point examiner s’il n’eût pas été meilleur pour lui de troubler votre repos, que d’en être cause ; nous n’eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce que le lit était bon. Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd’hui ; vous y recevrez une de mes lettres : je nevous ai point écrit à Briare ; c’était ce cruel mercredi qu’il fallait écrire ; c’était le propre jour de votre départ : j’étais si affligée et si accablée, que j’étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. Voici donc, ma troisième et ma seconde à Lyon ; ayez soin de me mander si vous les avez reçues : quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des lettres qui commencent par j’ai reçu la vôtre, etc. La pensée que vous avez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours en delà, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et enfin, comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi ; alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à m’éloigner aussi de mon côté, et j’en ferai tant, que je me trouverai à trois cents : ce sera une belle distance, et ce sera aussi une chose digne de mon amitié, que d’entreprendre de traverser la France pour vous aller trouver. Je suis touchée du retour de vos cœurs entre le coadjuteur et vous : vous savez combien j’ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de votre vie ; conservez bien ce trésor ; vous êtes vous-même charmée de sa bonté, faites-lui voir que vous n’êtes pas ingrate. Je finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu’à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs qu’on vous y fera, que vous n’aurez pas le temps de lire tout ceci ; ayez au moins celui de me mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous portez, et votre aimable visage que j’aime tant, et si vous vous embarquez sur ce diable de Rhône. Je crois que vous aurez M. de Marseille[1] à Lyon.

Mercredi au soir.

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent ; elle m’a été donnée par un fort honnête homme que j 'ai questionné tant que j’ai pu ; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma fille, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m’avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est original, cela s’appelle des traits dans le style de l’éloquence ; j’en ai donc ri, je vous l’avoue ; et j’en serais honteuse, si, depuis huit jours, j’avais fait autre chose que pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue ce M. Busche, qui amenait vos chevaux : je l’arrêtai, et, tout en pleurs, je lui demandai son nom ; il me le dit ; je lui dis en sanglottant : M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point ; et, quand vous l’aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me dire de ses nouvelles ; je vous donnerai de quoi boire. Je le ferai assurément : ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup le respect que j’avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ; le chocolat vous remettra : mais vous n’avez point de chocolatière, j’y ai pensé mille fois : comment ferez-vous ? Hélas ! mon enfant, vous ne vous trompez point, quand vous croyez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l’êtes de moi, quoique vous me le paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher ceux qui en veulent bien parler ; si vous m’ écoutez, vous entendez bien que j’en parle. C’est assez vous dire que j’ai fait une visite à l’abbé Guêton, pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je n’ai encore vu aucun de ceux qui veulent me divertir ; en paroles couvertes, c’est qu’ils veulent m’empêcher de penser à vous, et cela m’offense. Adieu, ma très-aimable, continuez à m’écrire et à m’aimer ; pour moi, je suis tout entière à vous, j’ai des soins extrêmes de votre enfant. Je n’ai point de lettres de M. de Grignan, et je ne laisse pas de lui écrire.


  1. M. de Forbin-Janson, depuis cardinal.