Lettres choisies (Sévigné), éd. 1846/Lettre 34

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Texte établi par Suard, Firmin Didot (p. 99-102).

34. — DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.[modifier]

À Paris, vendredi 13 mars 1671.

Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à vous écrire paisiblement ; rien ne m’est si agréable que cet état. J’ai dîné aujourd’hui chez madame de Lavardin [1], après avoir été en Bourdaloue, où étaient les mères de l’Église ; c’est ainsi que j’appelle les princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui était au monde était à ce sermon, et ce sermon était digne de tout ce qui l’écoutait. J’ai songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée autant de fois auprès de moi ; vous auriez été ravie de l’entendre, et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. delà Rochefoucauld a reçu très-plaisamment, chez madame de Lavardin, le compliment que vous lui faites ; on a fort parlé de vous. M. d’Ambres y était avec sa cousine de Brissac ; il a paru s’intéresser beaucoup à votre prétendu naufrage ; on a parlé de votre hardiesse : M. de la Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paraître brave, dans l’espérance que quelque charitable personne vous en empêcherait ; et que, n’en ayant point trouvé, vous aviez du être dans le même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire une grande diablesse de femme, plus grande que Riberpré de toute la tête ; elle accoucha l’autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front, les bras aux côtés : c’est une grande femme tout à fait. J’ai été faire des compliments pour vous à l’hôtel de Rambouillet ; on vous en rend mille. Madame de Montausier est au désespoir de ne vous point voir. J’ai été chez madame du Puy-du-Fou ; j’ai été, pour la troisième fois, chez madame de Maillanes ; je me fais rire moi-même en observant le plaisir que j’ai de faire toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles delà reine enragées, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Ludres, Coëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d’une petite chienne qui était à Théobon[2] ; cette petite chienne est morte enragée ; de sorte que Ludres, Coëtlogon etRouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste ; Benserade en était au désespoir ; Théobon n’a pas voulu y aller, quoiqu’elle ait été mordillée. La reine ne veut pas qu’elle la serve, qu’on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne trouvez-vous point que Ludres ressemble à Andromède ? Pour moi, je la vois attachée au rocher, et Tréville[3] sur un cheval ailé, qui tue le monstre. Ahl Zézu ! matame te Grignan, l’êtranze sose fétre zetée toute nue tans la mer[4].

Voilà bien des lanternes, et je ne sais rien de vous : vous croyez que je devine ce que vous faites ; mais j’y prends trop d’intérêt, et à votre santé, et à l’état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j’en imagine : les moindres circonstances sont chères de ceux qu’on aime parfaitement, autant qu’elles sont ennuyeuses des autres : nous l’avons dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvineux vous fait cent compliments ; sa fille a été bien malade ; madame d’Arpajon l’a été aussi : nommez-moi tout cela avec madame de Verneuil[5], à votre loisir. Voilà une lettre de M. de Condom[6], qu’il m’a envoyée avec un billet fort joli. Votre frère entre sous les lois de Ninon[7], je doute qu’elles lui soient bonnes ; il y a des esprits à qui elles ne valent rien ; elle avait gâté son père ; il faut le recommander à Dieu : quand on est chrétienne, ou du moins quand on le veut être, on ne peut voir les dérèglements sans chagrin. Ah ! Bourdaloue ! quelles divines vérités vous nous avez dites aujourd’hui sur la mort ! madame de la Fayette y était pour la première fois de sa vie, elle était transportée d’admiration ; elle est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. Je lui ai donné une belle copie de votre portrait ; il pare sa chambre, où vous n’êtes jamais oubliée. Si vous êtes encore de l’humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et que vous gardiez mes lettres, voyez si vous n’avez pas reçu celle du 18 février. Adieu, ma très-aimable enfant ; vous dirai-je que je vous aime ? c’est se moquer d’en être encore là ; cependant, comme je suis ravie quand vous m’assurez de votre tendresse, je vous assure de la mienne, afin de vous donner de la joie, si vous êtes de mon humeur : et ce Grignan mérite-t-il que je lui dise un mot ?

Je crois que M. d’Hacqueville vous mande toutes les nouvelles : pour moi je n’en sais point, je serais toute propre à vous dire que le chancelier[8] a pris un lavement.

Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Madame de Gêvres[9] arrive, belle, charmante et de bonne grâce ; madame d’Arpajon était au-dessus de moi ; je pense que la duchesse s’attendait que je lui dusse offrir ma place ; ma foi, je lui devais une incivilité de l’autre jour, je la lui payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle était au lit, madame de Gêvres a donc été contrainte de se mettre au-dessous de l’estrade ; cela est fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle, il faut donner la serviette ; je vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre ; je pousse madame d’Arpajon ; elle m’entend, et se dégante ; et, d’une très-bonne grâce, avance un pas, coupe la duchesse, et prend et donne la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte ; elle était montée sur l’estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela, pour voir donner la serviette de plus près par madame d’Arpajon. Ma fille, je suis méchante, cela m’a réjouie, c’est bien employé : a-t-on jamais vu accourir pour ôter à madame d’Arpajon, qui est dans la ruelle, un petit honneur qui lui vient tout naturellement ? Madame de Puisieux s’en est épanoui la rate. Mademoiselle n’osait lever les yeux, et moi j’avais une mine qui ne valait rien. Après cela on m’a dit cent mille biens de vous, et Mademoiselle m’a commandé de vous dire qu’elle était fort aise que vous ne fussiez point noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles : voilà de terribles bagatelles ; mais je ne sais rien ; vous voyez que je ne suis plus dévote : hélas ! j’aurais bien besoin des matines et de la solitude de Livry ; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de la Fontaine, quand vous devriez être en colère ; il y a des endroits jolis, et d’autres ennuyeux : on ne veut jamais se contenter d’avoir bien fait, et en voulant mieux faire on fait plus mal.


  1. Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin.
  2. Marie-Élisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, qui fut aimée du roi. — Louise-Philippe de Coëtlogon, mariée ensuite au marquis de Cavoie.-Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-Vallier. — Lydie de Rochefort-Théobon, mariée au comte de Beuvron ; toutes quatre alors filles d’honneur de la reine.
  3. Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville, capitaine lieutenant des mousquetaires.
  4. Manière de prononcer de madame de Ludres.
  5. Charlotte Séguier, veuve du duc de Sully, et mariée en secondes noces à Henri de Bourbon, duc de Yerneuil, fils naturel de Henri IV.
  6. Bossuet.
  7. Mademoiselle de Lenclos.
  8. Le chancelier Séguier n’allait jamais au conseil sans avoir pris cette precaution.
  9. Première femme de Léon Potier de Gêvres, duc de Tresmes.