Lettres choisies du révérend père De Smet/ 22

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MATHIEU CLOSSON ET Cie (p. 323-331).
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Saint-Louis (Missouri), 20 avril 1855.

J’emprunte à un journal français de Saint-Louis, les principaux détails de l’article que je vous adresse sous ce pli — vous serez charmé, j’en suis sûr, de faire la connaissance d’un personnage dont les annales des États-Unis ont conservé la glorieuse mémoire. Mon héros porte un nom singulier, celui de Jaquette Rouge, qui lui a été donné par les Américains à cause de la couleur de son costume favori : une veste rouge.

Homme de grand caractère et d’action, Jaquette Rouge avait une force supérieure d’éloquence pour défendre sa foi catholique contre les missionnaires protestants, qui voulurent le faire apostasier. Son exemple mérite d’être cité partout, car il condamne cette détestable lâcheté qu’on rencontre si fréquemment de nos jours, résultat de l’affaiblissement des caractères, et véritable plaie de notre époque.

Onomatcho était un sachem[1] de la tribu des Senecas, qui faisait partie de la confédération des Iroquois. Éloquent comme Démosthènes, vaillant comme Thémistocle, sa parole irrésistible détermina les Iroquois à épouser la cause des États de l’Union quand ceux-ci s’insurgèrent contre l’Angleterre  ; l’histoire de la guerre de l’indépendance est pleine des traits de sa bravoure et de son habileté. Le 17 août 1813, à la tête de trois cents de ses compatriotes et de deux cents Américains, il surprit, en plein jour, un corps d’Anglais et d’Indiens qui combattaient sous les drapeaux de la métropole. Le cri de guerre de ces derniers fut si bien imité par un peloton de Senecas que les Anglais les prirent pour des amis, et ne s’aperçurent de leur erreur que lorsqu’ils se virent cernés de toutes parts et mis dans l’impossibilité de se défendre.

Les Iroquois Onandagas se livraient à tous les vices. Jaquette Rouge avisa au moyen de les corriger  ; il leur envoya son frère en qualité de prophète et de réformateur. Guidé par les conseils de Jaquette Rouge, le nouveau Mahomet s’acquitta si bien de sa mission, que les Onandagas le tinrent pour un véritable saint et que toutes ses volontés devinrent pour eux des lois. Il profita de son ascendant sur ces esprits naïfs pour supprimer le jeu, extirper l’ivrognerie, le vol, et corriger les autres vices que les sauvages ont en commun avec les hommes civilisés, quoique à un degré inférieur. Quand le prophète mourut, les Iroquois s’aperçurent qu’ils avaient été trompés  ; leur indignation se retourna contre Jaquette Rouge : ils l’accusèrent d’imposture et de sorcellerie et le traduisirent devant le parlement iroquois, siégeant à Buffalo.[2] Jaquette Rouge se défendit lui-même. Son discours dura trois heures  ; il foudroya ses accusateurs et désarma ses juges. Il fut acquitté au milieu d’acclamations enthousiastes, et revint chez lui en triomphe : son éloquence lui avait sauvé la vie.

Quand il visita la ville de Washington, on lui montra, dans le palais du Congrès, un bas-relief représentant les premiers colons débarquant en Amérique et un chef indien leur offrant un épi de blé en signe d’amitié. — «  Ah  ! dit-il, c’était bien  ; ils étaient envoyés par le Grand Esprit pour partager le sol avec leurs frères.  » — Mais quand il vit Guillaume Penn négociant avec les indigènes : — «  Ah  ! s’écria-t-il, à présent tout est perdu  !   »

En 1784 eut lieu au fort Schuyler un congrès général des peuplades indiennes, auquel assistèrent Jaquette Rouge et le marquis de La Fayette[3] Jaquette Rouge entraîna la plupart de ses compatriotes dans le parti des États-Unis. Son discours produisit un effet électrique dans toute l’assemblée  ; les guerriers trépignaient, grinçaient des dents, brandissaient leurs haches d’armes ou se levaient convulsivement à chaque phrase qui tombait des lèvres de l’orateur. Quand il eut fini sa harangue, tous les Iroquois jurèrent haine aux Anglais et amitié aux Américains. Ce fut dans cette mémorable séance que Jaquette Rouge prononça ce mot célèbre : Il ne faut pas enterrer le tomahawk[4]   ! voulant dire qu’il fallait, pour l’honneur de son pays, que les Iroquois prissent part à cette grande guerre, où ils jouèrent un rôle si brillant et si terrible. Quarante et un ans plus

tard, La Fayette revint à Buffalo. Tous les personnages notables vinrent lui rendre hommage. Dans le nombre se trouvait Jaquette Rouge. Le général français, qui n’avait pas oublié la magnifique séance de 1784, demanda ce qu’était devenu le jeune Iroquois dont il avait admiré l’éloquence. — «  Il est devant vous,   » — dit Jaquette Rouge en sortant des rangs et tendant la main au héros des deux mondes. Celui-ci observa que le temps les avait bien changés l’un et l’autre depuis leur première entrevue. — «  Il m’a plus maltraité que vous, répondit l’Indien  ; il vous a laissé tous vos cheveux, mais moi, — regardez.  » — Et ôtant son couvre-chef, il fit voir au général sa tête entièrement chauve.

Washington demanda un jour à Jaquette Rouge pourquoi les Iroquois n’adoptaient pas les usages européens. — « Ne sommes-nous pas tous frères  ? « ajouta-t-il. — «  Oui, répondit le sachem, les Indiens sont frères des Anglais comme les loups sont frères des chiens  ; mais le chien se fait au joug et à la chaîne  ; le loup préfère sa liberté.  »

Les missionnaires protestants firent vainement les plus grands efforts pour convertir Jaquette Rouge  ; il persista jusqu’à la mort dans la religion de ses pères. La première fois que les missionnaires vinrent prêcher dans sa tribu, il les écouta jusqu’au bout avec la plus profonde attention  ; puis il prit la parole à son tour, et voici ce qu’il leur dit :

— « Frères, écoutez-moi. Il y eut un temps où nos pères possédaient seuls cette grande île. Le Grand Esprit l’avait faite pour l’usage des Indiens. Leur empire s’étendait du soleil levant au soleil couchant. Le Grand Esprit avait créé le bison et le daim pour les nourrir  ; il avait créé l’ours et le castor pour les vêtir  ; il avait répandu ces animaux par tout le pays et nous avait appris à les chasser  ; il avait fait tout cela pour ses enfants rouges, parce qu’il les aimait. Mais un mauvais jour se leva sur nous  ; vos ancêtres traversèrent les grandes eaux et débarquèrent dans notre île  ; ils étaient en petit nombre, ils ne trouvèrent ici que des amis  ; ils nous dirent qu’ils avaient quitté leur pays pour échapper aux méchants et pour pratiquer librement leur religion  ; ils nous demandèrent un petit coin de terre. Nous eûmes pitié d’eux, nous leur accordâmes ce qu’ils nous demandaient, et ils s’établirent parmi nous. Nous leur donnâmes du blé et de la viande : ils nous donnèrent en échange du poison (de l’eau-de-vie). Ils écrivirent à leurs compatriotes d’outre-mer  ; d’autres hommes blancs abordèrent dans notre île. Nous ne les repoussâmes pas : nous ne leur supposions pas de malice  ; ils nous appelaient leurs frères  ! nous les crûmes et leur cédâmes une autre portion de terrain. Enfin, le nombre des hommes blancs augmentant toujours, il leur fallut notre île tout entière. Nos yeux s’ouvrirent alors, nos cœurs devinrent inquiets.

« Des guerres éclatèrent  ; on paya des Indiens pour combattre les Indiens, et nous nous entre-déchirâmes pour vous.

« Frères, autrefois notre empire était très-grand et le vôtre très-petit  ; vous êtes devenus une puissante nation, et nous avons à peine de la place sur la terre pour y étendre nos couvertures  ; vous vous êtes emparés de notre pays, vous nous avez imposé vos lois. Mais cela ne vous suffit pas  ; vous voulez nous imposer votre religion.

« Frères, vous nous dites qu’il n’y a qu’une bonne manière d’adorer Dieu. S’il en est ainsi, pourquoi n’êtes-vous pas d’accord entre vous sur ce culte si simple  ? « Frères, nous ne cherchons pas à détruire votre religion ni à vous l’ôter, gardez-la  ; nous voulons seulement garder la nôtre.

« Frères, vous nous avez dit que les hommes blancs ont tué le fils du Grand Esprit. Nous ne sommes pour rien dans ce crime, il ne regarde que vous  ; c’est à vous d’en faire pénitence. Si le fils du Grand Esprit était venu parmi nous, loin de le tuer, nous l’eussions bien traité.

« Frères, vous nous avez dit que vous avez prêché à des blancs de ce pays. Ces blancs sont nos voisins  ; nous les connaissons. Nous attendrons de voir quel effet vos leçons produiront sur eux. Si nous trouvons qu’elles leur ont fait du bien, qu’elles les ont rendus honnêtes et moins enclins à tromper les Indiens, nous reviendrons sur votre proposition.

«  Frères, vous venez d’entendre notre réponse à votre discours  ; c’est tout ce que nous avons à vous dire pour le moment. Comme nous allons vous quitter, nous vous donnerons la main en souhaitant que le Grand Esprit vous accompagne dans votre voyage et vous ramène sains et saufs parmi vos amis.  »

Alors les chefs s’approchèrent des missionnaires pour leur serrer la main  ; mais ceux-ci refusèrent ce témoignage de sympathie et déclarèrent qu’il ne pouvait y avoir rien de commun entre les enfants de Dieu et les enfants du diable. Cette réponse, que l’on traduisit aux chefs indiens, les fit sourire, et ils reprirent tranquillement le chemin de leurs loges.

Jaquette Rouge mourut vers 1824, au sein de sa tribu, vénéré et admiré de toute l’Amérique.

Sa vie avait été celle d’un héros, sa mort fut celle d’un sage ou d’un bon chrétien.

Compte-t-on en Europe beaucoup d’orateurs dont le talent ait cette puissance et le cœur cette vertu ? Agréez, etc.

P. J. De Smet, S. J.
  1. Sachem se dit des vieillards qui forment le conseil de la nation parmi les peuplades de l’Amérique du Nord. (Note de la présente édition.)
  2. Buffalo, ville de l’État de New-York (États-Unis), à l’embouchure du Buffalo dans le lac Érié, à 35 kilom. de la chute du Niagara, à 470 kilom. N. O. de New-York. Communique à cette ville par le lac Érié et l’Hudson, à Boston, à Cincinnati par des chemins de fer. Entrepôt d’un vaste commerce avec l’Ouest  ; exportation de grains, farines, salaisons de porc  ; constructions maritimes. Elle a de beaux monuments et de nombreux établissements littéraires et scientifiques. Évêché catholique. Sa population était de 7, 000, en 1830 — de 42, 261, en 1850 — de 81, 129, en 1860 — de 117, 715, en 1870. – (Note de la présente édition.)
  3. La Fayette (Marie-Jean-Paul-Roch-Ives-Gilbert Motier, marquis de), né au château de Chavagnac, en Auvergne, en 1757, acheva son éducation au collège du Plessis, à Paris. Il se trouvait en garnison à Metz, lorsqu’il apprit l’insurrection des colonies anglaises d’Amérique. «  Aussitôt, dit-il, mon «  cœur fut enrôlé, et je ne songeai plus qu’à rejoindre mes «  drapeaux.  » — Malgré la cour, malgré sa famille, il équipa un bâtiment à ses frais, possesseur qu’il était d’une grande fortune, partit, et débarqua à Georgetown, en 1777. Il demanda au Congrès à servir à ses dépens comme volontaire  ; on le nomma major-général de l’armée  ; Washington l’accueillit avec bonté, et lui conserva toute sa vie une amitié vraiment paternelle. Blessé grièvement à la bataille de Brandywine, que Washington perdit contre les Anglais le 11 septembre 1777, il servit ensuite dans la Virginie, à l’armée du Nord, était au combat de Monmouth, 1778  ; et, sur le bruit d’une guerre entre la France et l’Angleterre, il revint dans sa patrie comblé des éloges officiels du Congrès. Il fut partout bien accueilli. «  J’eus à Versailles la «  faveur, dit-il, à Paris la popularité.  » Il travailla avec d’autant plus d’ardeur au succès de la cause qu’il avait embrassée. «  Pour remonter l’armée américaine, disait Maurepas, il eût «  volontiers démeublé Versailles.  » Il obtint enfin qu’un corps de 4, 000 hommes serait envoyé en Amérique sous le maréchal de France, de Vimeur, comte de Rochambeau, et lui-même le précéda en 1780. Chargé de défendre la Virginie, il déploya beaucoup d’habileté, de vigueur et de prudence, contint les Anglais, puis contribua glorieusement à la capitulation de Yorktown, 1781, qui devait hâter la fin de la guerre. Il revint en Europe, détermina l’Espagne à faire de nouveaux efforts en faveur de l’Amérique et allait s’embarquer à Cadix avec 8, 000 hommes lorsque la paix fut signée, en 1783. — Pour le reste de sa carrière, voir Grégoire, Dict. Eocyclop. — Le marquis de Lafayette mourut à Paris en 1834.(Note de la présente édition.)
  4. Tomahawk, hache de guerre dont les sauvages de l’Amérique du Nord se servent pour casser la tête à leurs ennemis. (Note de la présente édition.)