Lettres de Chopin et de George Sand/Lettre 16

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Texte établi par Ronislas-Edouard Sydow, Denise Colfs-Chainaye et Suzanne Chainaye,  (p. 37-39).

16. — Félicien Mallefille à Frédéric Chopin, à Paris.

[Paris 1838]

À. M. F. Chopin

sur sa Ballade polonaise.

Mon cher ami ! [1]

Il y a quelque temps, dans une de ces soirées où, entouré de sympathies choisies, vous vous abandonniez sans méfiance à votre inspiration, vous avez fait entendre cette Ballade Polonaise que nous aimons tant. À peine le génie mélancolique enfermé dans votre instrument, reconnaissant les mains qui ont seules pouvoir de le faire parler, eut-il commencé à nous raconter ses douleurs mystérieuses que nous tombâmes tous dans une profonde rêverie. Et quand vous eûtes fini, nous restâmes silencieux et pensifs, écoutant encore le chant sublime dont la dernière note s’était depuis longtemps perdue dans l’espace. De quoi songions-nous donc ainsi tous ensemble et quelles pensées avait éveillées dans nos âmes la voix mélodieuse de votre piano ? Je ne puis le dire ; car chacun voit dans la musique, comme dans les nuages, des choses différentes. Seulement en voyant notre ami le Sceptique, [2] qui a pourtant conservé une foi si vive dans l’amour et dans l’art, regarder vaguement devant lui, la tête penchée sur l’épaule et la bouche entr’ouverte par un triste sourire, je me suis imaginé qu’il devait rêver de ruisseaux murmurants et de mornes adieux échangés sous les sombres allées des bois, tandis que le vieux Croyant, [3] dont nous écoutons avec une admiration si respectueuse la parole évangélique, avec ses mains jointes, ses yeux fermés, son front chargé de rides, semblait interroger le Dante, son aïeul, sur les secrets du ciel et les destinées du monde. Pour moi, caché dans le coin le plus sombre de la chambre, je pleurais en suivant de la pensée les images désolantes que vous m’aviez fait apparaître. En rentrant chez moi, j’ai essayé de les rendre à ma manière dans les lignes suivantes. Lisez-les avec indulgence, et quand même j’y aurais mal interprété votre Ballade, agréez-en l’offrande comme une preuve de mon affection pour vous et de ma sympathie pour votre héroïque patrie.

  1. Mallefille ignorait que le compositeur fût devenu son rival. De son côté, Chopin ne savait pas que des liens avaient existé entre Mallefille et George Sand. Celle-ci avait éloigné le malheureux auteur dramatique sous divers prétextes, et, en dernier lieu, en l’envoyant pendant le mois d’août au Havre avec le jeune Maurice. La présente lettre servit d’introduction à un essai de Mallefille intitulé Les Exilés qui parut dans la « Gazelle musicale », de Paris du 9 septembre 1838.

    À son retour du Havre, Mallefille conçut des soupçons. À ce propos, citons quelques lignes des « Souvenirs » du journaliste Paul Perret, parus dans le Gaulois du 29 septembre 1885 : « George Sand avait quitté, pour Chopin, Félicien Mallefille qui, un jour, se posta devant la porte de son harmonieux rival. Elle sort, il s’élance. Heureusement, une longue voiture de roulage arrive à fond de train, occupant toute la largeur de la rue et les sépare. Elle s’enfuit, rencontre plus loin un fiacre, s’y jette et fouette cocher. Que serait-il arrivé sans ce fiacre ? ». Mallefille était armé d’un pistolet.

  2. Certains estiment que Mallefille désigne de la sorte Eugène Delacroix.
  3. Adam Mickiewicz.