Lettres de Chopin et de George Sand/Lettre 37

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Texte établi par Ronislas-Edouard Sydow, Denise Colfs-Chainaye et Suzanne Chainaye,  (p. 74-76).

37. — George Sand à la comtesse Marliani, à Paris.

Valdemosa, 15 janvier 1839.


Chère amie,

Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de Spiridion par la famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté de la faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.

Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et que j’ai à peine le temps d’admirer, tant j’ai d’occupations avec mes enfants, leurs leçons et mon travail.

Notre pauvre Chopin est toujours très faible et très souffreteux. Il fait ici des pluies dont on n’a pas d’idée ailleurs ; c’est un déluge effroyable ! l’air est si relâché, si mou, qu’on ne peut se traîner ; on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir ; son tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit Chopin est bien accablé et tousse

toujours beaucoup. J’attends pour lui avec impatience le retour du beau temps, qui ne peut tarder. Son piano est enfin arrivé à Palma ; mais il est dans les griffes de la Douane, qui demande cinq à six cents francs de droits d’entrée et qui se montre intraitable.

Ah ! comme Marliani connaissait peu l’Espagne quand il me disait que les douanes n’étaient rien ! Elles sont exécrables, au contraire. Pour connaître l’Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu’on y voyait hier n’est pas ce qu’on y voit aujourd’hui, et Dieu sait ce qu’on y verra demain ! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de cette désorganisation de l’esprit humain ; c’est un spectacle vraiment affligeant.

Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n’ai pas le temps d’y penser : je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie ; avec Solange, dans le régime indirect et l’accord du participe. Chopin joue d’un pauvre piano majorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans Pauvre Jacques. [1] Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève le nez, c’est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n’en pense pas plus long qu’elle.

Adieu, chère bonne, je suis heureuse quand même la pluie, quand même l’Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence. J’embrasse votre Manoël et mon Bignat [Emmanuel Arago]. Amitiés à M. de Bonnechose, [2] que j’aime, comme vous savez, de tout mon cœur, et mille bénédictions au cher Enrico ; ne le battez pas trop.

Parlez-moi de tous nos amis ; je n’ai de nouvelles de personne, sauf de Grzymala. Chopin vous supplie d’envoyer tout de suite par votre domestique sa lettre ci-jointe à M. Fontana.

    à ceux de l’Espagne, mais dont le rythme est plus original et plus hardi encore. […] Les boléros majorquins ont la gravité des ancêtres et point de ces grâces profanes que l’on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précision et continuité sur les castagnettes ».

  1. « Pauvre Jacques » : Il s’agit ici de la « Comédie-Vaudeville » de MM. Cogniard frères, créée à Paris le 15 septembre 1835 sur la scène du Gymnase dramatique. Le célèbre acteur Marie Bouffé (1800-1886) y remporta un éclatant succès. Bouffé avait l’art de faire naître et le rire et les larmes. On lui doit d’intéressants Souvenirs (1880).
  2. Monsieur de Bonnechose et sa femme étaient des intimes des Marliani.