Lettres de Chopin et de George Sand/Lettre 58

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Texte établi par Ronislas-Edouard Sydow, Denise Colfs-Chainaye et Suzanne Chainaye,  (p. 118-119).

58. — George Sand à Hippolyte Chatiron, [1] à Nohant..

Marseille, 27 avril 1839.

Mon cher vieux,

J’ai été plusieurs jours sans t’écrire. J’ai été bien malade d’un nouveau rhumatisme plus aigu que tous les autres et qui m’a donné de forts accès de fièvres et de vives souffrances. Je suis de nouveau indisposée depuis hier mais moins sérieusement. En somme, je suis fort patraque et ne pourrai voyager en diligence, car je suis hors d’état de passer les nuits.

En outre, je n’abandonne pas mon ami Chopin [2] que j’ai ramené d’Espagne en bien mauvais état de santé et qui n’est pas plus capable que moi d’aller vite. Tout cela, c’est pour te dire que je n’arriverai guère à Nohant que vers le quinze car le voyage est long si nous sommes forcés de passer par Lyon.

Dans ce moment, je cherche à louer une voiture qui me conduirait par Clermont, ce qui abrégerait beaucoup ma route. […]

  1. Hippolyte Chatiron, demi-frère de la romancière. C’était un fils naturel de Maurice Dupin, père d’Aurore Dupin, la future George Sand, et d’une paysanne du nom de Chatiron. Il naquit à la Châtre et sa mère le fit déclarer sous le nom de Pierre Laverdure. Madame Dupin de Francueil, grand’ mère de George Sand s’occupa bientôt de l’enfant qui obtint de s’appeler Chatiron. Toutefois, son nom fut toujours, officiellement, Pierre Laverdure, dit Hippolyte Chatiron.
    Hippolyte, après être passé par l’armée, se maria honorablement avec une demoiselle Emilie de Villeneuve, dont il eut une fille : Léontine, celle-ci, épousa en 1843, Théophile-Guillaume Simonnet. Les époux Chatiron habitaient le château de Montgivray, non loin de Nohant. Le souvenir d’Hippolyte n’est pas perdu dans le pays et des renseignements nous ont été aimablement donnés à son sujet à la mairie de Montgivray et à celle de La Châtre. On n’a jamais reproché à cet homme, dont les qualités étaient réelles, que son trop grand « amour de la bouteille ». Il mourut prématurément le 23 décembre 1848.
  2. Chopin et Chatiron devaient, dans la suite, se lier d’une sincère amitié. Il ne faut pas tenir compte des assertions de Melle de Rozières, cette élève de Chopin et amie de George Sand. Il ne faut pas, en effet, croire que Chopin était choqué par les façons du gentilhomme campagnard. Ce n’était pas le premier bon vivant qu’il lui était donné de rencontrer. Hippolyte n’était d’ailleurs nullement dénué de bon sens, voire de finesse. Très attaché à sa demi-sœur et tourmenté par le nombre des aventures de cette dernière, il discerna en Chopin un homme supérieur — et discret — capable de fixer le cœur d’Aurore et d’empêcher celle-ci de continuer à être la fable de ses contemporains.