Lettres de Chopin et de George Sand/Lettre 59

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Texte établi par Ronislas-Edouard Sydow, Denise Colfs-Chainaye et Suzanne Chainaye,  (p. 119-121).

59. — George Sand à la comtesse Marliani, à Paris.

Marseille, 28 avril 1839.

[…] On lui a fait ici [à Nourrit] un très maigre service funèbre, l’évêque rechignant. Je ne sais pas si les chantres l’ont fait exprès mais je n’en ai jamais entendu chanter plus faux. Chopin s’est dévoué à jouer de l’orgue à l’élévation, quel orgue ! C’était, dans la petite église de N. D. du Mont, un instrument faux, criard, n’ayant de souffle que pour détonner. Pourtant notre petit en a tiré tout le parti possible. Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué les astres non pas d’un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d’un ton plaintif et doux comme l’écho lointain d’un autre monde.

Nous étions là deux ou trois au plus qui avons vivement senti cela et dont les yeux se sont remplis de larmes ; le reste de l’auditoire qui s’était porté en masse et qui avait poussé la curiosité jusqu’à payer 50 centimes la chaise (prix inouï pour Marseille) a été fort désappointé, car on s’attendait à ce que Chopin fasse un vacarme à tout renverser et qui briserait pour le moins deux ou trois jeux d’orgue. On s’attendait aussi à me voir[1] en grande tenue au beau milieu du chœur, que sais-je ? Assise sur le catafalque peut-être. On ne m’a point vue du tout car nous étions cachés dans l’orgue et nous apercevions par une fente ce pauvre cercueil de Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l’embrassai de grand cœur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes. Qui pouvait s’attendre à le revoir sous un drap noir entre des cierges ? J’ai passé cette journée très tristement, je vous assure. La vue de sa femme et de ses enfants m’a fait encore plus de mal. J’avais le cœur si gros et je craignais tant de pleurer devant elle que je ne pouvais lui dire un mot quoique j’eusse été la voir de mon chef. […] Bonsoir, chère amie, j’espère que cette lettre se croisera avec une de vous, je pense que vous avez reçu Gabriel[2] et que vous ferez payer le Buloz. Je compte sur l’argent que je lui ai demandé et que je vous prie de me faire passer, pour quitter Marseille, car tout y est plus cher qu’à Paris, et mon voyage très lent et très précautionneux me coûtera gros comme on dit. Adieu ma Chérie, je vous embrasse tendrement.

Chopin serait à vos pieds s’il n’était dans les bras de Morphée. Il est accablé depuis quelques jours d’une somnolence que je crois très bonne, mais contre laquelle son esprit inquiet et actif se révolte. C’est en vain, il faut qu’il dorme toute la nuit et une bonne partie du jour. Il dort comme un enfant ; j’espère beaucoup de cette disposition et le Docteur assure que le voyage lui sera excellent. Ce Chopin est un ange, [3] sa bonté, sa tendresse et sa patience m’inquiètent quelquefois ; je m’imagine que c’est une organisation trop fine, trop exquise et trop parfaite pour vivre longtemps de notre grosse et lourde vie terrestre. Il a fait à Majorque, étant malade à mourir, de la musique qui sentait le paradis à plein nez, mais je suis tellement habituée à le voir dans le ciel qu’il ne me semble pas que sa vie ou sa mort prouve quelque chose pour lui. Il ne sait pas bien lui-même dans quelle planète il existe, il ne se rend aucun compte de la vie comme nous la concevons et comme nous la sentons.

  1. Preuve qu’à Marseille nul n’ignorait la liaison de Chopin et de George Sand.
  2. Gabriel, roman dialogué qui parut dans la Revue des Deux Mondes. George Sand l’écrivit à Marseille. C’est le roman qu’elle termina dans son lit, et qu’elle dédia à Grzymala.
  3. Ce n’est pas le premier hommage rendu par George Sand à la douceur du caractère de Chopin, ce caractère qu’elle affirma, dans la suite, (voir Histoire de ma vie) s’être montré détestable pendant la maladie dont le grand musicien souffrit à Majorque.