Lettres de Fadette/Cinquième série/08

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Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 23-26).

VIII

Lettres Anciennes


Le roman d’imagination me semble terne quand je tiens entre les mains des pages manuscrites, lettres, confidences intimes si vivantes encore quand ceux et celles qui les écrivirent dorment du grand sommeil depuis quatre-vingt ou cent ans.

De ces feuillets il se dégage tant de vie qui les colore, les anime et nous donne la sensation ou l’illusion de nos propres sentiments, que l’abîme qui sépare les morts des vivants se trouve comblé pour un moment. Après m’être penchée sur ces âmes pour en recueillir ce qu’elles eurent de plus délicat, de meilleur et d’immortel, je me relève attendrie et pénétrée de la valeur inestimable de la vie intérieure, mystérieuse et profonde, dont je viens de trouver l’écho dans ces pages jaunies par le temps, et qui, soudain, me mettent en contact avec ceux qu’une sorte de légende me rendait presqu’inaccessibles.

Oh ! chères lettres charmantes et fragiles, coupées dans les plis, d’où s’exhale le parfum d’un passé où l’amour, l’amitié, les épreuves, les joies sont si étrangement ressemblantes à ce que nous éprouvons nous-mêmes. Un siècle a passé sans affaiblir l’émotion arrachée à l’intimité de ces correspondants que nous appelons des ancêtres : nous nous les représentions vieux, sages, austères, et ils surgissent devant nous, jeunes, amoureux, un peu étourdis, bavards, tourmentés des mêmes passions qui nous agitent, animés des mêmes bonnes intentions, remplis des mêmes illusions, rebutés par les mêmes obstacles, désappointés par les mêmes faiblesses, si humains, si palpitants de vie, que je relis des pages entières pour essayer d’en extraire tout le mystère.

L’impression qui domine après des heures de pèlerinage parmi les âmes de ce passé familial, c’est celle d’une vie forte, à base de foi profonde qui gouverne leur vie et s’y mêle intimement et toujours.

La phrase alerte, châtiée, si française, ajoute à ces lettres un élément de finesse et de distinction ravissantes. Je rencontre des contrastes inattendus et délicieux : par exemple, cet ancêtre, « honorable ministre, » qui de ses bureaux au parlement, indique par le détail, à ses fils, comment ensemencer ses différentes pièces de terre et qui gronde parce que certains de ses conseils précédents ont été négligés. Puis le ton badin réparait, petite chronique de la ville, entrevue avec le gouverneur, remarques piquantes sur la morgue du personnage, et dernières recommandations pour diriger de loin les travaux de la ferme !

Naturellement, les lettres de femmes sont encore plus évocatrices d’un passé que nous devrions apprendre à connaître, tant pour l’admirer que pour en retirer des leçons utiles

Ne vous imaginez pas que ces mères de nombreux enfants, ces maîtresses de maisons hospitalières, ouvertes aux parentes pauvres et aux amis sans famille, nous apparaissent accablées de soucis et de responsabilités ! Elles sont enjouées, spirituelles, au courant de la politique, confidentes de leurs maris et de leurs frères, délicieusement ironiques quand elles critiquent les Anglais ou les taquinent. Tout cela ne les empêche pas d’être très femmes, gentiment sentimentales et curieuses de la mode : elles se renseignent auprès des citadines complaisantes dont les révélations sont des plus amusantes.

Que dites-vous d’une petite fiancée, dans une campagne perdue, qui charge son frère, étudiant en droit à Montréal, de lui acheter « un chapeau de noces élégant, des gants blancs, du point et de la dentelle pour confectionner une mantille ? »

L’étudiant s’acquitte si bien de ses commissions, que huit mois après, une autre sœur qui va se marier à son tour, le prie de faire les mêmes achats : chapeau, gants, mantille, « exactement semblables à ceux de Louise. »

Lire ces chroniques est bien plus intéressant que d’en écrire chères lectrices !