Lettres de Fadette/Cinquième série/09

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Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 26-28).

IX

Près de la Crèche


Un ciel pesant où la neige est suspendue, des arbres nus que le vent fait frissonner, une rue déserte aux lointains indécis sur laquelle une lune drapée de brouillards se penche : c’est un des mille soirs de notre hiver trop long, mais comme il ressemble peu aux Noëls traditionnels !

Dans quelques instants les cloches de minuit carillonneront. Tous les enfants ont dû demander de la neige et Jésus ne leur refuse rien ce soir : elle se prépare, et en lentes tombées, bientôt, elle ouatera davantage le silence et coiffera de capuchons blancs tous les pignons de chez nous ! En attendant, une tristesse plane sur la campagne grise, sur l’âme et sur les choses. Comme les nuages où se condensent les flocons légers, le temps paraît suspendu… Le ciel gros de neige, le cœur gros d’ennui attendent.

Je marche en regardant les nuées rouler sur la lune qui s’efface. Pour les astres dans leur cours régulier, le temps est une vérité, mais pour nous, le temps me semble parfois une illusion ! Une année n’est pas égale à une année et certaines heures valent toute une vie !

Le temps, c’est peut-être un beau livre blanc que nous recevons à notre naissance. Les pages seront plus ou moins remplies, comme seront plus ou moins remplis nos jours et nos années… C’est nous qui faisons notre vie, c’est nous qui faisons notre temps plus court ou plus long. Les grands vides, les années monotones où notre âme dolente s’engourdissait, que de temps passé, que de temps perdu ! Ce temps donné, nous le laissons nonchalamment glisser à l’abîme d’où rien ne remonte et dans notre livre de vie, il y a beaucoup de pages indistinctes et tant de pages blanches !

C’est qu’il y a trop de choses parmi lesquelles nous vivons comme si elles n’existaient pas, et notre âme se rétrécit dans le cercle mesquin où elle s’enferme. Si nous vivions pleinement, profondément, le temps serait doublé pour nous et nous l’avons expérimenté : le souvenir de certaines heures de notre existence ne s’effacera jamais, c’est que nous les vivions avec toute la puissance de notre âme ardente et active. Pendant que je réfléchis, non sans remords, la neige mollement s’est mise à tomber, elle attache le ciel à la terre avec ses flots de tulle léger et flou : les maisons silencieuses s’animent, les fenêtres s’éclairent et les portes s’ouvrent : le clocher se détache comme une flèche noire sur le ciel si blanc, les saints du portique ont des auréoles d’étoiles et les cloches chantent éperdument : Noël ! Noël ! Venez tous !

Et nous allons dans cette douceur de l’air et de la neige nouvelle vers la douceur infinie de la crèche. Là, déposant le fardeau des journées lourdes et des cœurs las, nous avons oublié ce qui trouble et ce qui blesse, car tout cela passe. Redemandant des cœurs d’enfant humbles et obéissants, et la paix promise par les anges de Bethléem aux hommes de bonne volonté, nous avons attendu dans nos âmes, plus pauvres que la crèche de bois, la venue du Sauveur.

Et l’orgue et le chant s’élevèrent en prière, disant pour nous l’indicible, ce qui palpite au fond de nous par delà tous les mots. Rien ne demeura des vaines images et des vains bruits : les vieux cantiques naïfs déroulaient leurs ondes qui remplissaient nos yeux de larmes et la vieille église, de visions d’Orient.