Lettres de Fadette/Cinquième série/12

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Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 35-39).

XII

Le Filleul


Les innombrables correspondances de guerre entre marraines et soldats français ou belges, furent l’occasion de petits romans, légers comme le papier sur lequel ils étaient écrits, mais elles créèrent aussi des drames silencieux, plus nombreux que ne le supposent ceux qui ignorent avec quelle facilité les femmes s’attachent, et ce que veut dire pour elles ce commerce d’âmes où le meilleur de soi passe presqu’à son insu. On écrit si facilement les pensées profondes que la timidité empêche de dire et on se révèle plus intimement dans une série de lettres que dans de longues conversations.

Ces correspondances transformèrent certaines vies : les lettres au petit timbre bleu ouvraient les cœurs à une vie sentimentale qui ne fut pas sans danger.

Une jeune fille de vingt ans, infirme à la suite d’un accident d’enfance qui arrêta la croissance sans nuire au développement de l’esprit et du cœur voulut, au commencement de la guerre, adopter un filleul comme le faisaient toutes ses amies. Il se trouva que son filleul était un homme cultivé et bien élevé.

Les lettres de France devinrent bientôt le grand événement de la vie de la petite malade. Dans cette vie chimérique au’elle se créait en dehors de la réalité monotone, elle oubliait ses tristesses et elle résolut de n’en jamais parler à son nouvel ami. Quand elle écrivait, elle était une autre, celle qu’elle eut été sans l’affreux accident. Son esprit, libéré temporairement des misères de son corps auquel elle refusait de penser, devenait un esprit de lumière qui rayonnait la joie, une joie mystérieuse et ineffable dont elle ignorait la source et qui, peu à peu, remplissait son cœur en attendant d’empoisonner sa vie. Ses lettres étaient exquises : sa jeunesse isolée, sa beauté perdue, son inaction forcée avaient développé en elle une vie intérieure intense. Son cœur, somnolent jusque là, s’éveillait avec des réserves de tendresse pure et d’adorables ignorances qui devaient charmer le brave soldat, et de son côté, il s’attachait insensiblement à cette amie lointaine.

Les années se succédaient : il avait été blessé et elle l’avait comblé d’attentions délicates, et sans cesse, les lettres se croisant d’un côté de l’océan à l’autre, nouaient entre eux des liens dont ils ne sentaient encore que la douceur.

Chez la jeune fille cependant, le remords de n’avoir pas été vraie avec son ami, grandissait avec l’affection qui l’envahissait. C’est un besoin si impérieux de dire la vérité entière quand on aime… elle ne se décidait pas, pourtant, à avouer à l’homme loyal qui avait confiance en elle, que celle qu’il appelait sa meilleure amie était laide et infirme, et qu’elle le lui cachait depuis quatre ans ! Elle tentait parfois de se rassurer : « Il ne le saura jamais ! » se disait-elle, mais dans son cher bonheur il entrait maintenant une angoisse qui la torturait, car elle était droite et fière. La guerre terminée, les lettres continuèrent, et un jour il en vint une, où, dans une griserie de joie, il lui annonçait que l’offre d’une situation inespérée l’amenait à Montréal pour s’y fixer, et pour la première fois, il laissait entrevoir des projets d’avenir. La pauvre enfant connut alors une détresse sans nom… elle n’osait confier son secret à personne et elle se sentait défaillir à la seule pensée de rencontrer celui qu’elle aimait, — elle savait à cette heure à quel point, — et qu’elle trompait depuis si longtemps par son silence.

Ce mensonge se dressait entre eux dans toute sa laideur et lui faisait horreur, et elle ne savait que faire dans cette situation sans issue.

De toutes façons, c’était la fin de son bonheur, la disparition de la seule joie de sa vie, celle qui lui avait révélé son âme de femme.

Elle s’arrêta enfin à la seule chose digne d’elle : L’aveu, la confession douloureuse et prudente où elle s’efforçait de dissimuler l’amour qui la possédait. Il reçut la lettre au moment de son départ.

Quand il la vit, plus tard, si petite, si fragile, il lui pardonna trop bien, hélas, puisqu’il s’éprit de sa jeune sœur et l’épousa sans se douter de la cruauté d’un tel dénouement. Il se disait sans doute, que pour la petite infirme, la correspondance avait été un jeu littéraire, car elle savait, elle, que l’amour entre eux était impossible, comme si de savoir qu’un amour est déraisonnable et n’apportera que de la souffrance, pouvait empêcher d’aimer !