Lettres de Fadette/Cinquième série/13

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Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 39-42).

XIII

Perdu dans la Neige


Les dernières tempêtes m’ont rappelé une histoire de tempête de neige dont j’ai connu le héros, un petit homme de onze ans, dont le père était bûcheron dans les montagnes du Nord, près de Val-Morin, et passait dans la forêt une partie de l’hiver. Il partait le lundi avec des provisions pour la semaine et il revenait le samedi. Il « faisait du bois » à trois ou quatre milles dans la montagne. Un lundi, il prévint sa femme qu’il terminerait son travail afin de revenir définitivement et il lui demanda de lui faire parvenir de nouvelles provisions à la fin de la semaine.

Jean rêvait depuis longtemps d’accompagner son père au bois, mais il eût fallu pour cela manquer l’école, et ça, M. le curé l’interdisait sévèrement, et la maîtresse ne plaisantait pas sur l’exactitude !

Entendant les projets de son père, il eut vite combiné une excursion qui ne lui ferait pas perdre une heure de classe et il décida facilement sa mère de profiter du congé du samedi pour l’envoyer porter les provisions : il coucherait à « la campe » et reviendrait le dimanche.

Le temps était doux et la distance n’était pas pour effrayer un gamin du pays. Jean partit joyeusement, curieux de revoir en hiver la forêt, où, l’été, il chassait les écureuils, dénichait les oiseaux et dormait sur la mousse quand il était las de courir.

Quand il laissa la grande route pour prendre le sentier qui conduisait, à travers bois, à l’endroit que l’on déboisait, il eût désiré un peu de soleil. Sans l’inquiéter, ce temps sombre lui faisait sentir sa solitude dans la forêt glacée et muette, et peu à peu, sa joie s’en allait. Il se mit à siffler pour rappeler les pensées gaies, mais l’ombre s’étendait, épaisse, presque hostile et un instant, le petit fut tenté de revenir sur ses pas… Mais quoi ! ne pas se rendre après avoir tant insisté pour partir ! On dirait qu’il avait eu peur ? Il secoua ce qu’il appelait sa poltronnerie et qui n’était que l’instinct sûr l’avertissant d’un danger réel, et il continua sa route.

Une heure ne s’était pas écoulée quand la neige commença de tomber en larges étoiles si douces que Jean oublia ses craintes vagues, tout à la joie de ses visions de glissades, de promenades en raquettes avec la belle paire toute neuve qu’il n’avait pu chausser encore faute de neige.

Mais le vent s’éleva et souffla bientôt en tempête ; la neige devenue piquante, drue et dure tournoyait, balayée par le vent d’est. Jean repris par l’inquiétude, eut froid jusqu’au cœur, mais il n’était plus question de revenir, le camp étant plus rapproché que le village. Il essaya de marcher plus rapidement, mais c’était déjà difficile, la neige nivelait tout, effaçant les lignes du sentier.

Soudain une angoisse l’étreignit : suivait-il la bonne route ? Mais il était brave et réfléchi : il parvint à s’orienter et reprit avec assurance sa marche interrompue quelques minutes. Il avançait péniblement au travers des grandes vagues blanches où il enfonçait jusqu’à perdre pied, rudoyé par la poudrerie qui l’aveuglait et l’étouffait. La fatigue vint, il s’assit haletant, le front couvert de sueurs et le corps secoué de frissons. La neige tombait implacable et glacée, les arbres, agités par la rafale, ressemblaient à des squelettes qui menaçaient de le saisir, le vent passait dans les sapins en se lamentant et une terreur folle saisit le petit, le mit sur pieds et le voilà parti en courant, tête baissée, ne regardant ni à droite ni à gauche, buttant, se heurtant aux arbres, fouetté et égratigné par les branches : il tombait, se relevait, tombait encore et s’épuisait rapidement… enfin il ne put se relever, et couché dans la neige, il se reposa un peu. Ces minutes d’immobilité lui permirent de se ressaisir, mais ce fut pour se rendre compte du grand danger où il se trouvait, si loin de tout secours. Le froid augmentait, ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Il se sentait perdu dans cette mer de neige qui menaçait de l’ensevelir, mais le courage lui était revenu et il fit la seule chose raisonnable qu’il lui restât à faire. Avec son bâton et ses mains, il creusa un trou dans la neige, il enveloppa sa tête de son foulard et accrocha solidement son bonnet de laine à une branche au dessus de la fosse où il se blottit. Puis ses idées se brouillèrent et il s’engourdit dans cette angoisse de mourir là, tout seul, comme une petite bête abandonnée.

Dans l’après-midi, la tempête s’apaisa, et le père ayant vainement attendu des vivres se décida à revenir. Imaginez le cri de la mère quand elle le vit seul et leur inquiétude en devinant ce qui s’était passé !

L’alarme fut donnée au village et on partit à la recherche du pauvre petit. Ce fut long, il avait tant neigé qu’il ne restait aucune trace sur la neige où les hommes enfonçaient jusqu’aux genoux. Enfin, en s’écartant du sentier que Jean avait perdu, ils aperçurent le gland rouge de la petite tuque que le vent agitait au-dessus de l’enfant complètement recouvert par la neige. Il n’était qu’engourdi par le froid heureusement et il se réveilla dans la tiédeur de son lit et la bonne tendresse de sa maman : ils en furent quittes pour la peur.