Lettres de Fadette/Deuxième série/44

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Imprimerie Populaire, Limitée (Deuxième sériep. 113-115).

XLIV

L’Angélus


Dans l’ombre qui s’étend et enveloppe d’un même voile la beauté mourante du ciel et la boue de la terre, les Angélus, de tous côtés, se sont mis à sonner.

Messagers de repos, leur voix lente et rythmée a délivré les esclaves du travail : par centaines, hommes et femmes sortent des fabriques, des magasins et des bureaux, et pendant que les sons graves vibrent dans l’air glacial, ils se pressent, frileux, vers la chaleur et la liberté du « Home ».

Aux âmes lasses aussi, les angélus apportent l’apaisement, une promesse de repos, et peut-être, le souvenir de jours enfuis où le sommeil paraissait nous voler du bonheur, et où les journées, toujours trop courtes, passaient trop vite ! Hélas, on apprend parfois très jeune la bienfaisance des nuits qui apportent l’oubli, et des enfants même ont soupiré d’aise quand l’angélus leur annonçait la fin des journées tristes.

Quels amis sûrs que les Angélus ! Jamais oublieux, jamais en retard, ils sont fidèlement aux rendez-vous, et leur âme sympathique se fait également l’écho de nos joies et de nos désolations.

On les aime toujours, en y pensant peu, — comme font parfois les amis, — mais que les jours seraient vides s’ils cessaient de sonner, et quelle catastrophe annoncerait leur silence !

Toujours ils ont commencé et clos nos journées et que de morts leurs tintements tristes nous annoncèrent ! Et quand notre tour sera venu de partir, un soir, à l’Angélus, les glas le diront à ceux qui restent, et, comptant les coups, ils murmureront : « C’est une femme » ! Ils ne sauront pas si vous étiez jeune ou vieille, les morts n’ont pas d’âge, mais ils prieront peut-être pour la morte inconnue dont les glas pleurent dans le soir.

Ô chers Angélus, je vous aime dans les villes, quand vos voix, s’envolant des hauts clochers, se croisent au-dessus de nos petites agitations ! Vous essayez de nous rappeler aux seules réalités, mais si peu vous entendent et comprennent votre langage !

Je vous aime davantage encore loin de la fièvre et du tapage. Je vous aime à la campagne, quand nos voix adoucies nous arrivent des montagnes voisines, et qu’à chacune on peut donner son nom. C’est celle de Piémont qui chante en bas, et celle de Sainte-Adèle si haut perchée, et dans le lointain, au nord, celle de Sainte-Marguerite reconnaissable encore… et, des clochers très éloignés, une rumeur harmonieuse nous avertit que là comme chez nous, c’est l’heure de l’Angélus.

Et à la campagne, mes amis, ce n’est pas « passé de mode » de dire l’Angélus, et j’ai vu quelquefois interrompre une conversation animée par ces simples mots : « C’est l’Angélus », et tous debout, nous disions les belles paroles de la merveilleuse histoire. C’était simple et touchant et vous eussiez été émus comme moi, de voir ces belles âmes pratiquer ce qu’elles croient, sans hésitation ni respect humain. J’ai eu souvent la même impression émue au sujet de la prière du soir en famille. Les veillées commencent tôt au village, et pour peu que vous devanciez l’heure, vous trouverez la famille à genoux dans la grande salle : le père dit la prière du soir, un des petits, le chapelet, et votre arrivée ne dérange rien, on ne vous regarde même pas : vous vous joignez à eux et vous les aimez tant d’être croyants, simples et pieux !