Lettres de Fadette/Première série/08

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Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 14-17).

VII

Rêves et Dentelles


Il pleut, le vent se lamente, et en passant devant les fenêtres basses encadrées de mousselines légères, il m’arrive souvent de voir des têtes pensives inclinées sur un travail délicat : les doigts roses manient avec une rapidité merveilleuse le crochet brillant, et malgré l’air attentif des travailleuses, je devine que leur pensée est bien loin de l’étrange floraison qui naît sous leurs mains agiles.

Dans ma tête chante la jolie phrase musicale : « Mes rêves d’or s’en vont comme un essaim d’abeilles », et, je pense à tous les rêves qui sont enfermés dans les réseaux de la dentelle d’Irlande.

N’allez pas croire, bonnes gens, que les femmes aiment tant les fins travaux manuels pour le seul plaisir d’exercer leur habileté ou d’orner leur maison. Elles ont trouvé ce moyen charmant d’être un peu déraisonnables en paraissant sages, et très libres en faisant le geste d’être occupées.

Je connais des maris qui n’aiment pas que leur femme lise des romans, et ils n’ont pas l’ombre d’un soupçon de la vérité : c’est qu’elle-même est un auteur très occupé, et qu’au lieu de se servir d’une plume pour fixer ses jolies inventions, elle utilise sa fine aiguille à broder, son poinçon d’or ou son crochet d’acier.

Si j’étais directeur de conscience, je serais très curieux, — voyez si on a bien arrangé les choses, les hommes ne songent pas à ces détails, — et je ne résisterais pas au désir de faire une petite enquête sur la direction que prennent les rêves d’or ; je ramènerais à la ruche les essaims d’abeilles pour surveiller la nature du miel qu’elles distillent… car il peut s’y glisser un poison très subtil dont l’action est lente, mais funeste plus souvent qu’on ne le croit. À bâtir trop de châteaux en Espagne, on se dégoûte du petit logement modeste, et l’évocation des princes charmants nuit terriblement au prestige du prosaïque mari qui enfume sa maison, grogne un peu, et refuse absolument de se tenir aux pieds des petites princesses !

Je vous déclare que je trouve moins dangereux le roman écrit, où les personnages sont des êtres imaginaires, que le roman rêvé par la petite dentellière qui le tisse avec des doigts menus et un cœur souvent triste et désabusé.

C’est que dans ce dernier roman, il y a un peu de vrai, elle s’y donne le rôle principal, elle s’aide d’éléments connus, de circonstances réelles, de personnages qui se profilent dans le mystère attirant et l’éternelle illusion : son roman lui représente une vie possible qui l’appelle, et la tente quelquefois à lui briser le cœur… et si le mal est moins grand, ses chimères ne manquent pas, cependant, de lui enlaidir sa vie un peu terre-à-terre.

N’allez pas croire, au moins, que je sois austère au point de condamner sans merci ces jolis bouts de vie que vous dérobez à la routine quotidienne. Je sais trop que ces heures de répit sont souvent nécessaires et salutaires ; j’ai voulu seulement signaler un danger possible et vous crier d’être prudentes. Ce devoir rempli, je reconnais avec vous qu’une heure ou deux de travail léger, dans le recueillement de votre petit salon, relève votre courage, retrempe votre patience, ramène autour de vous de bons souvenirs réconfortants qui sauront éclairer vos heures grises.

Ô non ! je ne condamne rien, ni la dentelle, ni les rêves d’or, ni les essaims d’abeilles, je vous dis seulement : voyez où elles vont : laissez-les butiner, pourvu qu’elles reviennent à la ruche, au foyer, à ce qui est, et que vous ne leur permettiez pas de se disperser à la recherche de l’impossible… et du défendu.

Profitez de vos heures de recueillement pour sonder les profondeurs de votre âme, et demandez-vous quelquefois si, au-delà de ce que vous laissez connaître de vous, il n’y a pas des abîmes mystérieux où vous n’aimez pas vous-même à bien démêler ce qui se passe.

Et voilà ! Je ne suis pas directeur de conscience, mais je viens d’en jouer le rôle…