Lettres de Fadette/Première série/17

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Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 37-39).

XVI

L’attente


Plusieurs de mes lectrices connaissent probablement le supplice de l’attente ? On a commencé par attendre avec un cœur léger, une joie à laquelle tout autour de soi s’associe ; les meubles, les tentures, les personnages des gravures vous sourient avec bienveillance… mais l’heure fixée passe, et une ombre assombrit votre joie… les minutes se succèdent et une sourde impatience vous gagne, et de plus en plus, vous énerve. Vous devenez agitée, fiévreuse… on ne vient pas… pourquoi ne vient-on pas ? Cette idée vous obsède et fait fuir toutes les autres. Rien maintenant ne peut vous distraire.

Pour fixer votre pensée, lasse de tourner sur elle-même, vous prenez un livre, mais le livre ne trompe pas l’ennui de l’attente : les mots que vous lisez n’ont pas de sens, et vous éprouvez une irritation de ne rien comprendre. Vos mains soulèvent la dentelle des rideaux clairs, au travers desquels vous voyez pourtant très bien. Le piano est là… peut-être trouverez-vous la diversion désirée et détestée tout à la fois ? Vous n’avez plus le cœur à la joie, mais c’est surtout quand le cœur est inquiet et tiraillé que la musique berce et fait oublier… elle brise le fil trop tendu de l’idée et fait couler le temps… chaque note qui s’envole emporte une seconde… Quelques minutes passent ainsi plus calmes, vous oubliez un instant votre souci, puis un pas dans l’escalier vous fait sauter ! Enfin !

Mais non… c’est le facteur ! et vous vous remettez à attendre, et il vous semble que jamais plus vous ne serez si heureuse qu’avant, tant vous êtes ennuyée et peut-être… inquiète. Pourquoi ? Vous ne sauriez le dire, vous êtes près des larmes, et il ne vous vient pas à l’idée que vous êtes une créature déraisonnable… non, vous vous croyez plutôt une victime et une martyre !

Vous ne tenez plus en place, la musique vous fait horreur, et le livre est jeté loin de vous : comme un petit fauve en cage, vous arpentez le salon, et plantée devant la pendule qui marque paisiblement les secondes et les minutes, vous parlez haut : « déjà cinq heures !… je n’y comprends rien ! »

La sonnerie de la porte vous laisse indifférente… c’est bien fini, on ne viendra pas… l’après-midi est perdue ! Au milieu de vos lamentations apparaît l’« objet » de l’attente, radieux, inconscient le plus souvent de ce retard, léger en somme, et qui vous a fait tant souffrir.

Et voilà que vous vous êtes torturée follement pour rien. La leçon vous sera-t-elle utile ? Apprendrez-vous à attendre doucement, paisiblement, en personne sage ? Mais non ! puisque c’est précisément parce que vous êtes déraisonnable que vous ne savez pas attendre !