Lettres de Fadette/Première série/46

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Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 108-110).

XLV

Broyeurs de noir


Les moralistes — et à l’occasion je me fais leur écho, — nous disent que la souffrance ennoblit et élève l’âme humaine. C’est vrai quand l’âme est belle à l’origine, et qu’elle accepte l’épreuve avec résignation. Mais dans combien de cas, la souffrance physique ou morale rend l’âme amère, y engendre l’égoïsme et la révolte, et les malheureux sont doublement malheureux et répandent autour d’eux le malaise et le mécontentement. Ils ont renoncé si absolument à la possibilité d’être heureux, qu’ils ne reconnaissent pas les Joies de leur destinée venant à leur rencontre : ils détournent la tête et disent, amers : « Il ne m’arrive jamais rien de bon à moi ! »

Ils sont tellement pénétrés de l’idée de la malveillance humaine, que les bons procédés qu’on a pour eux passent inaperçus, ou bien ils les croient intéressés.

Si aucun effort d’imagination ne peut leur faire voir l’épreuve dans leur vie actuelle, ils se morfondent à s’inquiéter de tout ce que l’avenir leur réserve.

Le plaisir des autres leur fait mal, le bien qui leur arrive est considéré comme une injustice qui leur est faite à eux ; la confiance, l’espoir, le courage des autres les exaspèrent.

Ils ressemblent à celui qui, s’étant abreuvé de poison, tendrait son verre à ses voisins et voudrait les forcer à s’empoisonner aussi.

J’ai commencé par en vouloir beaucoup à ces semeurs de noir, mais je les ai vus tant souffrir, être si sincères dans la conviction qu’ils sont nés pour le malheur, que la pitié me les fait aimer et me porte à me rapprocher d’eux pour essayer de leur prouver que tout n’est pas si désolé et si désespérant dans la vie.

Si seulement on pouvait les amener à apprécier ce qu’un prédicateur anglais appelait « the blessings of life ». Et c’est ?

Mon Dieu, de n’être ni aveugle, ni manchot, ni infirme, c’est déjà quelque chose ! De pouvoir emplir ses yeux et son âme de la beauté des choses, de respirer le parfum de ce printemps un peu frisquet mais délicieux, de donner à un plus pauvre que soi, de lire un beau livre, de recevoir une bonne lettre, de rencontrer un regard sympathique, de caresser un petit enfant, d’entrer dans l’église solitaire où Dieu nous attend toujours…

Je ne finirais pas d’énumérer ces petites joies qui sont semées dans la vie comme les étoiles sont piquées dans le ciel : pour voir les étoiles il ne faut pas marcher le nez à terre en refusant d’admettre qu’il puisse en exister !

Deux choses importantes devraient être enseignées aux petits enfants.

Il s’agit de leur montrer à accepter bravement l’inévitable, à faire courageusement et sans rechigner ce qui est ennuyeux, à ne pas s’apitoyer sur leurs petits maux et leur faire voir de véritables malheureux. Leur enseigner à être heureux est nécessaire aussi. Nous sommes portés à les combler, ils sont disposés à croire que toutes nos bontés leur sont dues. Doucement et avec tendresse, il faut leur faire remarquer qu’ils sont privilégiés et qu’ils seraient bien ingrats de ne pas se rendre dignes de tant d’amour et de tant de sollicitude. Et là encore, la vue des petits orphelins, des pauvres petits mendiants, des enfants malades dans les hôpitaux leur fera « voir » que nous leur disons la vérité.

Qu’ils sachent que tout ce qu’ils ont, tout ce qu’ils reçoivent, est un don gratuit de Dieu à qui ils doivent témoigner leur reconnaissance, non seulement en étant bons mais en jouissant de ces dons divins. Car il y a, parmi les enfants comme parmi les grandes personnes, des mécontents, des broyeurs de noir, des jaloux et des amers.

L’éducation peut les corriger et les parents seraient bien coupables qui ne les rendraient pas aptes à être heureux comme il faut l’être pour avoir une vie utile.