Lettres de Platon (trad. Cousin)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Œuvres de Platon,
traduites par Victor Cousin
Tome treizième
◄   Clitophon Index Axiochus   ►


LETTRES.


LETTRE Ire

[309a] Dion à Denys ; bonheur et sagesse[1].

Pendant tout le temps que j’ai passé auprès de vous, associé à votre gouvernement, et plus avant dans votre confiance que vos autres serviteurs, j’ai enduré les plus odieuses calomnies, parce que j’étais certain que jamais on ne me croirait complice de pareilles violences. J’en atteste tous ceux qui ont partagé avec moi le fardeau de vos affaires et que plus d’une fois j’ai eu bien de la peine à soustraire aux châtiments les plus graves. Souvent j’ai commandé en maître absolu dans votre capitale, et me voici chassé plus honteusement qu’il ne conviendrait de faire un mendiant, exilé par vos ordres au delà des mers, moi qui ai passé une si grande partie de mes jours auprès de vous ! Aussi, désormais je veux m’éloigner des hommes ; et toi, tyran que tu es, tu vivras seul dans ton palais. Quant à la brillante somme d’argent [309b] que tu m’as envoyée pour mon voyage, je te la renvoie par Bacchée, porteur de cette lettre : elle ne suffisait pas aux frais de la traversée, et du reste elle m’eût été inutile[2]. Il est honteux à toi de la donner ; il ne le serait guère moins à moi de l’accepter : aussi je la refuse. Peu t’importe de donner ou de recevoir une pareille somme ; reprends-la donc, et porte ce présent à quelque autre de tes amis. Quant à moi, je t’en tiens quitte, et je crois pouvoir dire avec Euripide que, dans d’autres circonstances,

Tu souhaiteras d’avoir près de toi un homme tel que moi[3].

Rappelle-toi encore que la plupart des autres poètes tragiques, quand ils font mourir un roi sous les coups d’un traître, ne manquent pas de lui mettre ces mots dans la bouche :

[310a] Malheureux ! je meurs parce que je n’ai point d’amis[4].

Mais aucun d’eux n’a fait périr un roi faute d’argent. Voici encore un passage qui a toujours été goûté des hommes sensés :

Ni l’or éblouissant, si rare dans cette vie dépourvue,
Ni le diamant, ni les tables d’argent qui ont tant de prix aux yeux des hommes,
Ni les plaines riches et fertiles d’une vaste terre,
N’ont autant d’éclat que l’union des gens de bien.

[310b] Adieu. Songe combien tu t’es mal conduit à mon égard pour te mieux conduire envers les autres.


LETTRE II.

Platon à Denys ; bonheur et sagesse.

Archidême m’a fait part de tes intentions : il faut, dis-tu, que désormais moi et mes amis nous nous tenions en repos et cessions de parler et d’agir contre toi ; tu exceptes [310c] le seul Dion. Cette exception à l’égard de Dion fait bien voir que je n’ai point d’empire sur mes amis ; car si j’avais quelque pouvoir sur eux, et en particulier sur toi et sur Dion, j’ose me flatter que, vous et tous les autres Grecs, vous seriez plus heureux que vous ne l’êtes. Au reste, toute ma puissance est de n’obéir qu’à ma raison. Et je dis cela parce que Cratistole et Polyxène ne t’ont rapporté [310d] que des mensonges. L’un d’eux, dit-on, a entendu ceux qui étaient avec moi aux jeux olympiques tenir contre toi des discours injurieux. Il a sans doute l’oreille plus fine que moi, car je n’ai rien entendu de semblable. À l’avenir, tu feras bien, je crois, quand on te fera de ces rapports sur quelqu’un des miens, de m’écrire à moi-même et de m’en demander l’explication : je ne craindrai ni ne rougirai jamais de te dire la vérité. Voici notre position l’un à l’égard de l’autre. Je ne crois pas qu’il y ait un seul Grec [310e] qui ne nous connaisse : tout le monde parle de notre amitié, et la postérité aussi en parlera, sois-en bien persuadé, à cause des noms de ceux qu’elle unit, du temps qu’elle a duré et de l’éclat qu’elle a jeté. Que conclure de là ? Je vais te le faire comprendre en prenant les choses de plus haut. C’est une loi de la nature que la sagesse et la souveraine puissance se réunissent : elles se cherchent l’une l’autre, se poursuivent et finissent par se rencontrer. Aussi est-ce un plaisir pour les hommes de s’en occuper : ils aiment à en parler et à en entendre parler, soit dans les conversations particulières, soit [311a] dans les ouvrage des poètes. Par exemple, si l’on parle d’Hiéron et de Pausanias le Lacédémonien, on se plaît à rappeler l’amitié qu’ils avaient pour Simonide, ce que celui-ci fit pour eux, et ce qu’il leur dit : on a l’habitude de célébrer ensemble Périandre de Corinthe et Thalès de Milet, Périclès et Anaxagoras ; on cite Crésus et Solon pour leur sagesse, et en même temps Cyrus pour sa puissance. Les poètes, imitant cet usage, mêlent dans leurs chants Créonte [311b] et Tirésias, Polynide et Minos, Agamemnon et Nestor, Ulysse et Palamède ; et, si je ne me trompe, les premiers hommes n’ont pas eu d’autre raison pour unir Jupiter et Prométhée. On remarque que les uns s’aiment et que les autres se haïssent, ou qu’ils sont tantôt amis et tantôt ennemis, en d’accord sur un point et en désaccord sur d’autres. Je t’ai dit tout cela pour te montrer que, [311c] même après notre mort, on s’occupera encore de nous, et que nous devons y songer. Ce soin de l’avenir est, ce semble, un devoir pour nous ; car la nature a voulu qu’il ne fût indifférent qu’à l’esclave, tandis que l’homme bien né fait tous ses efforts pour laisser à la postérité une réputation sans tache. Et c’est là pour moi une preuve que les morts ont quelque sentiment des choses de ce monde ; les plus belles [311d] âmes en ont le pressentiment, et il n’y a que les plus mauvaises qui le nient : or, ne faut-il pas ajouter plus de foi aux présages des hommes divins qu’à ceux des méchants ? Pour moi, j’ai la conviction que s’il était permis aux anciens personnages dont j’ai parlé de réformer les relations qu’ils ont eues entre eux, ils n’épargneraient aucune peine pour mériter une autre réputation que celle qui s’attache aujourd’hui à leur souvenir. Quant à nous, s’il plaît à Dieu, il est temps encore de réparer, par nos actions et par nos discours, les fautes que nous pourrions avoir commises ; de plus, je crois que [311e] la vraie réputation de la philosophie dépendra de la nôtre : bons, on l’estimera, mauvais, on la méprisera ; et que pouvons-nous faire de plus saint que de veiller à la philosophie, quoi de plus impie que de la négliger ? Je te dirai ce qu’il faut faire et ce que la justice demande. Je suis venu en Sicile avec la renommée du premier philosophe de ce temps. [312a] À Syracuse, mon dessein était de faire confirmer par toi ce témoignage pour que la philosophie fût respectée par le peuple en ma personne ; mais l’événement n’a point justifié mes vœux. Je n’attribuerai pas ce mauvais succès au motif que tant d’autres lui donneraient ; mais tu ne paraissais pas avoir une entière confiance en moi ; il semblait que tu voulusses me congédier pour en appeler d’autres à ma place ; tu cherchais à pénétrer mes desseins dont tu te défiais, à ce que j’ai cru voir ; de tous côtés on répandait le bruit [312b] que tu n’avais que du mépris pour moi, et que tu pensais à toute autre chose qu’à profiter de mes conseils : du moins c’était là le bruit public. Apprends maintenant ce que nous avons à faire pour répondre à la question que tu m’adresses sur la conduite que nous avons à tenir l’un envers l’autre. Si tu méprises tout à fait la philosophie, il ne faut plus en parler : si tu as appris de quelque autre ou si tu as découvert toi-même une meilleure philosophie que la mienne, à merveille ; mais si tu es satisfait de mes leçons, il faut me rendre la justice qui m’est due. Sois comme autrefois le premier à donner l’exemple, je le suivrai. Si tu m’honores, [312c] je t’honorerai ; si tu ne m’honores pas, je garderai le silence. Pense encore qu’en me traitant le premier avec distinction, ou croira que tu respectes la philosophie, et tu obtiendras parmi le peuple cette réputation de philosophe que tu ambitionnes. Si, au contraire, je t’honore malgré tes mépris, j’aurai l’air d’aimer et de rechercher tes richesses ; et nous savons combien un pareil motif est odieux à tout le monde. En un mot, les honneurs que tu me rendras nous honoreront tous deux, et ceux que je te rendrais seul [312d] nous déshonoreraient l’un et l’autre. Mais en voilà assez là-dessus. 

La petite sphère n’est pas juste ; Archidème te le montrera à son retour. Quant au sujet bien plus grave et bien plus divin sur lequel tu l’as chargé de me consulter, je lui laisse le soin de te l’expliquer. Tu n’es pas content, à ce qu’il dit, de l’explication que je t’ai donnée de la nature première. Je vais la reprendre sous le voile de l’énigme, afin que s’il arrive quelque malheur à cette lettre sur terre ou sur mer, [312e] celui qui la lirait ne puisse en saisir le sens. Voici ce qui en est : tout est autour du roi de tout ; il est la fin de tout ; il est la cause de toute beauté. Ce qui est du second ordre est autour du principe second, et ce qui est du troisième ordre autour du troisième principe. L’âme humaine désire avec passion pénétrer ces mystères ; pour y parvenir, elle jette les yeux sur tout ce qui lui ressemble, et elle ne trouve rien [313a] qui la satisfasse absolument. Il n’y a, dans ce que nous voyons, aucune analogie avec ce roi et ces choses dont j’ai parlé. Mais pour ce qui vient ensuite, l’âme peut en rendre compte. Que dire, fils de Denys et de Doris, de la question que tu me fais, quelle est la cause de tous les maux ? C’est là un doute qui déchire cruellement l’âme, et qui l’empêche, tant qu’on ne l’en a pas délivrée, d’atteindre jamais la vérité. Cependant, un jour que nous nous promenions dans tes jardins, à l’ombre des lauriers, [313b] tu me dis que tu avais résolu ce problème sans le secours de personne. Je te répondis que si tu étais bien sûr de ce que tu avançais, ce serait m’épargner beaucoup de peines et de paroles. J’ajoutai que je n’avais jamais rencontré personne qui eût fait la même découverte, et que pour moi, elle m’avait coûté de longues et pénibles recherches. Peut-être as-tu entendu raisonner sur cette matière, et c’est de là que seront heureusement venues tes premières idées. Tu ne me donnais aucune preuve démonstrative, comme tu aurais fait si tu avais été bien sûr de toi, mais tu te laissais entraîner de côté et d’autres au gré [313c] de ton imagination. Ce n’est pas ainsi qu’on vide une question de cette importance. Au reste, tu n’es pas le seul à qui pareille chose soit arrivée. Tous ceux qui m’ont entendu pour la première fois ont éprouvé de la difficulté, les uns plus, les autres moins ; mais il n’y en a presque aucun à qui cette étude n’ait coûté de la peine. Cela étant, je crois avoir trouvé la réponse à ta demande relativement à la conduite que nous devons tenir l’un envers l’autre. Examine bien, en conférant avec d’autres personnes, mon opinion en elle-même et [313d] comparée aux autres opinions ; et si tu ne t’es laissé guider que par la raison dans cet examen, tu seras nécessairement de mon avis. Comment n’en serait-il pas ainsi sur ce point et sur tout ce que nous avons dit ? Tu as très bien fait dans cette occasion de m’envoyer Archidème. Quand à son retour il t’aura rendu compte de mes réponses, il s’élèvera peut-être de nouveaux doutes dans ton esprit. Si tu m’en crois, tu me le renverras, et il ne retournera près de toi qu’avec de bonnes emplettes ; et quand il aura fait deux ou trois fois le voyage, [313e] et que tu auras bien réfléchi sur ce que je t’aurai envoyé, je serais bien étonné si ce qui t’embarrasse à présent ne devenait pas parfaitement clair. N’hésitez donc pas de faire ce que je vous conseille : toi et Archidème vous n’entreprendrez jamais de négoce ni plus beau [314a] ni plus agréable aux dieux. Mais prends bien garde que ces mystères n’arrivent aux oreilles des ignorants ; car je crois qu’il n’y a pas de doctrine qui paraisse plus ridicule au peuple que celle-là, quoiqu’il n’y en ait pas qui plaise davantage aux hommes bien nés et qui excite plus vivement leur enthousiasme. Cette doctrine, il faut la méditer souvent, l’étudier sans cesse : comme l’or, elle ne se purifie qu’après de longues années et de grands travaux. Mais écoute ce qu’il y a ici d’étonnant : il est des hommes en assez grand nombre, tous gens d’esprit, [314b] doués d’une mémoire heureuse et d’un jugement sûr et pénétrant, déjà avancés en âge et connaissant cette doctrine depuis au moins trente ans ; eh bien, ils assurent que ce qui autrefois leur semblait le plus incroyable est maintenant pour eux très digne de foi et très certain, et que ce qui leur paraissait indubitable n’a plus aucune certitude. Garde-toi donc de perdre patience et de te laisser dégoûter par le mauvais succès que tu as eu jusqu’à ce jour. [314c] Aie soin surtout de ne rien écrire sur ces matières ; il faut tout confier à la mémoire, car on n’est jamais sûr que le papier ne nous échappera pas ; aussi je n’ai jamais rien écrit, et il n’y a et il n’y aura jamais d’ouvrage de Platon ; ceux qu’on m’attribue sont de Socrate, quand il était jeune, et déjà remarquable par sa sagesse. Adieu et crois-moi : quand tu auras lu et relu cette lettre, jette-la au feu.

En voilà assez sur ce point. Quant à Polyxène, tu es étonné que [314d] je ne te l’aie point envoyé ; mais j’ai de lui la même opinion que de Lycophron et des autres philosophes qui sont auprès de toi. Je le dis et je le répète depuis longtemps, aucun d’eux ne peut t’être comparé ni pour la force du génie ni pour le talent de discuter ; et s’ils te cèdent dans la dispute, ce n’est pas volontairement, comme quelques personnes le croient, mais bien malgré eux : et il me semble que tu t’es assez servi d’eux et que tu les as suffisamment enrichis. Je n’en dirai pas davantage ; c’est déjà trop sur de pareilles gens. [314e] Si Philistion va en Sicile, profites-en ainsi que de Speusippe, que tu nous renverras ; ce dernier a même besoin de toi. Pour Philistion, j’ai sa promesse, si tu lui en laisses le loisir, qu’il viendra tout de suite à Athènes. Tu as bien fait de le tirer des carrières, et il est superflu que je m’intéresse auprès de toi pour ses amis et pour Hégésippe, fils d’Ariston, [315a] puisque tu m’as écrit que si tu apprenais qu’on fît la moindre injustice à l’un ou aux autres, tu ne le souffrirais pas. Il faut rendre justice à Lysiclide : il est le seul de ceux qui sont passés de Sicile à Athènes qui rende compte de noire liaison sans blesser la vérité ; il ne cesse d’en parler en termes avantageux et tout à fait honorables.



LETTRE III.

Platon à Denys.

Tu me demandes si je ne [315b] ferais pas mieux de me servir au commencement de mes lettres de la formule ordinaire « sois heureux », au lieu de celle-ci : « bonheur et sagesse », que j’ai l’habitude d’employer pour saluer mes amis quand je leur écris. Ceux qui t’accompagnaient à Delphes disent même que tu as fait usage de la première en t’adressant au Dieu, et que tu as ordonné de graver dans son temple cette inscription :


« Sois heureux, et conserve-moi la vie joyeuse d’un tyran. »


[315c] Pour moi, je ne voudrais pas même faire un pareil compliment à un homme, loin de l’adresser à un Dieu. Il ne convient pas à un Dieu parce qu’il répugne à sa nature, car un dieu ne saurait éprouver ni peine ni plaisir ; et il ne convient pas à un homme, parce que le plaisir cause souvent autant de mal que la douleur ; car il fait naître dans l’âme l’indocilité à l’étude, l’oubli, l’égarement et la violence. En voilà assez sur les compliments ; tu te serviras de la formule qui te conviendra le mieux.

Il m’est revenu de plusieurs côtés que tu disais souvent aux envoyés [315d] qui sont auprès de toi que tu avais eu le dessein de rétablir les villes grecques de Sicile et d’alléger le joug de Syracuse en substituant le gouvernement royal au gouvernement tyrannique, mais que je t’avais empêché d’accomplir ce projet malgré le vif désir que tu en avais, et qu’aujourd’hui j’enseigne à Dion les moyens d’exécuter ce que tu voulais faire, et que nous nous servons ainsi l’un et l’autre de tes propres idées [315e] pour ruiner ton pouvoir. C’est à toi de juger si de pareils discours servent bien tes intérêts ; mais certes tu es injuste envers moi en disant le contraire de la vérité. Philistide et bien d’autres m’ont assez calomnié auprès des mercenaires et du peuple de Syracuse. Je demeurais avec toi dans la citadelle, cela seul a suffi à ceux qui étaient en dehors pour rejeter sur moi toutes les fautes de ton administration parce qu’ils prétendaient que tu n’agissais que d’après mes conseils. Tu sais très bien [316a] que je me suis rarement mêlé aux affaires de mon plein gré. Encore ne l’ai-je fait que dans le commencement, alors que j’espérais pouvoir être utile, et je me suis borné à donner quelques soins aux préambules des lois. Et il en faut excepter ce qui a été ajouté par toi ou quelque autre ; car j’ai appris qu’on avait plus tard fait des interpolations, et elles ne manqueront pas de frapper ceux qui sont en état de reconnaître ma manière de penser et d’écrire. Je ne saurais donc être calomnié plus amèrement que je ne l’ai été auprès des Syracusains et auprès de tous ceux que ces discours ont trouvés crédules ; mais j’éprouve le besoin le plus pressant [316b] de me justifier contre la première accusation et aussi contre cette dernière qui est plus grave et plus odieuse. L’attaque est double ; il faut que je divise ma défense. Je démontrerai d’abord que j’ai toujours évité, comme je devais le faire, de prendre part aux affaires publiques ; et en second lieu, que jamais tu n’as trouvé dans mes conseils d’obstacles à ton projet de rétablir les villes [316c] grecques. Voici ma réponse sur le premier point.

Je suis venu à Syracuse pour obéir à tes instances et à celles de Dion. Dion m’était depuis longtemps attaché par les liens de l’hospitalité ; j’avais pour lui la plus grande estime ; il jouissait de cette maturité et de cette force de l’âge que le moindre bon sens reconnaît nécessaires à ceux qui veulent diriger des affaires aussi difficiles que les tiennes l’étaient alors. Toi, au contraire, tu étais dans la première jeunesse, sans aucune des connaissances [316d] dont tu avais besoin, et je ne t’avais jamais vu. Peu de temps après, par un malheur que je ne sais à qui attribuer, à un dieu, à un homme, ou à la destinée, Dion fut exilé et tu restas seul. Crois-tu qu’alors je pusse prendre part aux affaires, quand j’étais privé de mon sage ami, et que je voyais l’imprudent qui était resté entouré d’une foule d’hommes corrompus, et dominé par eux tandis qu’il croyait leur commander ? Dans de telles circonstances, quelle conduite fallait-il tenir ? N’est-ce pas celle que j’ai tenue ? Je devais me retirer [316e] entièrement des affaires publiques pour échapper à la calomnie des envieux, et travailler de tous mes efforts à te réconcilier avec Dion en faisant cesser la division qui vous tenait éloignés l’un de l’autre. Je te prends à témoin du zèle constant que j’ai mis dans cette entreprise. Enfin, nous convînmes que je retournerais [317a] dans ma patrie et que j’y resterais jusqu’à la fin de la guerre que tu avais commencée, mais qu’une fois la paix conclue je reviendrais avec Dion à Syracuse, quand tu nous appellerais. Voilà ce qui s’est passé pendant mon premier séjour à Syracuse jusqu’à mon retour en Grèce. Lorsque ensuite la paix fut conclue, tu m’écrivis de revenir, non pas avec Dion, comme nous en étions convenus, mais seul, en me disant que tu l’appellerais plus tard. Cela m’empêcha de venir, et j’encourus le blâme de Dion, qui croyait [317b] plus raisonnable de partir et d’obéir à tes ordres. Un an après tu m’envoyas une galère : elle m’apportait, de ta part, des lettres, dont le principal objet paraissait être de me persuader que si je venais près de toi, les affaires de Dion prendraient la tournure que je désirais, mais que si je refusais plus longtemps, elles étaient perdues sans retour. Je rougis de dire ici combien de lettres arrivèrent [317c] d’Italie et de Sicile, de toi et de tant d’autres en ton nom, adressées à je ne sais combien de mes parents et de mes amis, et toutes me pressant avec instance de céder à tes vœux et de partir. Tous mes amis, et Dion le premier, furent d’avis que je devais m’embarquer sans délai. Je m’excusai sur mon âge, je voulus leur persuader que tu n’aurais pas la force de résister à ceux qui sèmeraient des calomnies contre moi et chercheraient à nous diviser ; car il y a longtemps que j’ai remarqué, et je remarque encore aujourd’hui que les grandes fortunes, soit des monarques soit des simples particuliers, [317d] nourrissent des troupeaux de calomniateurs, de flatteurs, de honteux et dangereux courtisans, d’autant plus nombreux que ces fortunes sont plus grandes, et il n’y a pas de plus redoutable malheur attaché à la richesse et à la puissance. Cependant, fermant les yeux sur toutes ces considérations, je résolus de partir, de peur que quelqu’un de mes amis n’eût à m’adresser le juste reproche d’avoir perdu ses affaires par ma pusillanimité, [317e] quand je pouvais les sauver. Après mon arrivée, tu n’ignores pas tout ce qui s’est passé. D’abord je demandai que, suivant la promesse que tu m’avais souvent renouvelée dans tes lettres, tu rappelasses Dion et tu lui rendisses ton ancienne amitié. Plût à Dieu que tu eusses voulu suivre mes conseils ! car si je ne me laisse point abuser par de faux pressentiments, tu aurais assuré ton bonheur, celui de Syracuse et de toute la Grèce. Je demandai, ensuite que l’administration des biens de Dion fût confiée à ses parents [318a] et ôtée d’entre les mains des régisseurs que tu sais. Je voulais encore que la somme d’argent que tu avais coutume de lui faire passer tous les ans continuât à lui être envoyée, et que ma présence à Syracuse, loin de la faire réduire, t’engageât plutôt à l’augmenter. Ne pouvant rien obtenir, je me déterminai à me retirer. Mais tu m’invitas à rester encore une année en m’assurant que Dion ne perdrait rien de sa fortune, parce que tu lui en enverrais la moitié à Corinthe où il était et que tu laisserais l’autre moitié [318b] à son fils. Je pourrais citer bien d’autres promesses que tu m’avais faites et que tu n’a pas plus fidèlement gardées ; mais il serait trop long de les rappeler. Tu as fait vendre tous les biens de Dion sans son consentement, que tu avais promis d’attendre, pour mettre le comble, ô homme admirable, à la vanité de toutes tes promesses, et par une manœuvre aussi déloyale que honteuse, aussi injuste qu’inutile, essayant de m’effrayer comme un homme qui aurait ignoré tout ce qui se passait, afin que je cessasse de réclamer l’envoi [318c] des biens de Dion à leur maître. Enfin, quand après l’exil d’Héraclide qui me parut injuste comme à tous les Syracusains, je me joignis à Théodote et à Eurybe pour te conjurer en sa faveur, saisissant cette occasion comme un excellent prétexte, tu me reprochas de manquer de zèle pour tes intérêts et de n’en montrer que pour Dion, ses parents. et ses amis ; tu ajoutas que malgré l’accusation qui pesait sur Théodote et Héraclide, c’était assez qu’ils fussent les amis de Dion [318d] pour que je m’efforçasse par tous les moyens de leur procurer l’impunité. Voilà quelle part j’ai prise à ton gouvernement. Et faut-il après cela t’étonner si mes dispositions ont changé à ton égard ? J’aurais passé aux yeux des gens sensés pour un homme corrompu, si, ébloui par ta grandeur et ton pouvoir, j’avais trahi un ancien ami, un hôte réduit au malheur par toi seul, et pour tout dire un homme qui ne te le cédait en rien, pour me [318e] ranger du côté de son persécuteur et me soumettre à ses caprices, évidemment sans autre motif que l’attrait de tes richesses ; car personne n’eût attribué mon changement à une autre cause. Tels sont les événements qui, grâce à toi, ont mis entre nous la défiance et la division.

Mais je suis insensiblement arrivé à la seconde partie de mon apologie. [319a] Vois et examine avec soin si dans ce que je vais dire je m’écarterai en rien de la vérité. Nous étions un jour dans ton jardin, Archidème et Aristocrite étaient présents, à peu près vingt jours avant mon départ de Syracuse, quand tu me dis ce que tu répètes aujourd’hui, que j’avais plus à cœur les intérêts d’Héraclide et de ses amis que les tiens. Ensuite tu me demandas, en présence de ceux que j’ai nommés, si je me souvenais de t’avoir conseillé dans les premiers temps de mon arrivée [319b] de rétablir les villes grecques. Je te répondis que je me le rappelais parfaitement et que j’approuvais encore ce projet. Il faut le dire, Denys ; à la suite de notre conversation, je te demandai si c’était là le seul conseil que tu eusses reçu de moi, et si je ne t’en avais pas donné d’autres. À ces paroles entrant en fureur et dans l’intention de m’injurier (cette scène alors si vive n’est sans doute plus qu’un songe aujourd’hui pour toi), tu me dis [319c] en riant aux éclats et en te moquant de moi, s’il m’en souvient : « Oui, tu m’ordonnais de faire ceci, de ne pas m’occuper de cela, comme à un écolier. » — Je répondis que tu avais très bonne mémoire. — Et tu ajoutas : « Comme à un véritable écolier en géométrie, n’est-ce pas ? » — Je retins la réponse que j’avais sur les lèvres, dans la crainte qu’un seul mot de plus ne m’ôtât la liberté de partir que j’espérais obtenir. Mais j’arrive à la conclusion de tout ceci : ne m’accuse pas de t’avoir empêché de rétablir les villes grecques ruinées [319d] par les barbares, et de substituer dans Syracuse la monarchie au gouvernement tyrannique : tu ne pourrais avancer sur mon compte de mensonge qui fût plus contraire à mes principes. S’il y avait un tribunal compétent pour nous juger, je fournirais des preuves encore plus claires et plus convaincantes que je t’ai donné ce conseil, et que c’est toi qui as refusé de le suivre. Il était si aisé de démontrer jusqu’à l’évidence les grands avantages que l’exécution de ce dessein présentait pour toi, [319e] pour Syracuse et pour toute la Sicile ! Si tu prétends n’avoir point tenu les discours que tu as véritablement tenus, j’ai de quoi te confondre. Si tu en conviens, tu n’as qu’à suivre le sage exemple de Stésichore[5] dans sa palinodie, et faire succéder la vérité au mensonge.



LETTRE IV.

Platon à Dion de Syracuse ; bonheur et sagesse.

Je crois avoir montré dans toutes les circonstances un assez vif intérêt aux événements actuels, et travaillé avec assez de zèle à leur heureuse issue, sans autre motif que l’amour pour la gloire attachée aux bonnes actions ; [320b] car je trouve juste que les hommes véritablement honnêtes et qui mettent en pratique leurs principes recueillent la réputation qu’ils méritent. Jusqu’ici, grâce à Dieu, tout va bien ; mais l’avenir nous réserve une lutte très difficile. D’autres peuvent se distinguer par la valeur, la vitesse, la force ; mais quand on a certaines prétentions, on doit particulièrement posséder l’amour de la vérité, la justice, la magnanimité, [320c] et la dignité qui accompagne ces vertus. Ces vérités sont évidentes ; mais n’oublions pas que certaines personnes (tu sais de qui je veux parler) doivent s’élever au-dessus des autres plus que les hommes au-dessus des enfants. Il faut prouver à tous que nous sommes réellement tels que nous disons ; et, avec l’aide de Dieu, ce ne sera pas trop difficile. Les [320d] autres, pour se faire connaître, ont besoin de parcourir bien des pays ; mais ta position est bien différente : les regards de toute la terre, si je puis parler ainsi sans exagération, sont tournés vers le même endroit, et dans cet endroit ils sont fixés sur toi. Ainsi exposé aux yeux de tous les hommes, tu dois t’efforcer de te montrer comme un nouveau Lycurgue, un Cyrus, ou l’un de ces grands hommes qui se sont rendus célèbres par leur vertu et leurs institutions. C’est d’autant plus nécessaire qu’ici bien des gens et presque [320e] tout le monde prophétise qu’après la mort de Denys, ton ambition et celle d’Héraclide, de Théodote et des autres grands, entraîneront très probablement la ruine de Syracuse. Il est à souhaiter d’abord que nul d’entre vous ne soit atteint de cette maladie ; mais si quelqu’un l’était, c’est à toi de le guérir pour que tout aille pour le mieux. Tu trouveras peut-être ridicule que je te donne des conseils sur des choses que tu sais aussi bien que moi ; mais je vois au théâtre les enfants eux-mêmes animer les athlètes ; pourquoi ne souffririons-nous pas la même chose de nos amis, quand nous savons que ces conseils viennent du zèle que leur inspire leur affection ? Combattez donc maintenant avec courage, et s’il vous manque quelque chose, écrivez-moi. Ici, tout va à peu près comme lorsque tu y étais. [321b] Écris-moi ce que vous avez fait et ce que vous faites maintenant ; car nous recevons beaucoup de nouvelles et nous ne sommes sûrs de rien. À Lacédémone et à Ægine on a des lettres de Théodote et d’Héraclide ; mais ici, je te le répète, nous avons beaucoup de nouvelles et rien de certain. Je ne veux pas te cacher que bien des gens ne te trouvent pas assez affable. Il ne faut point oublier que le talent de plaire [321c] est un moyen de succès, et que l’orgueil a pour compagne la solitude. Sois heureux.



LETTRE V.

Platon à Perdiccas[6] ; bonheur et sagesse.

J’ai conseillé à Euphrée, comme tu paraissais le désirer dans ta lettre, de continuer de s’occuper avec zèle de l’administration de tes affaires. Les liens sacrés de l’hospitalité qui nous unissent me font un devoir de te donner tous les conseils [321d] que tu me demanderas et de l’indiquer en particulier l’avantage que tu peux retirer d’Euphrée. Cet homme te sera d’un grand secours : il possède un mérite qui te sera bien utile à cause de ta jeunesse, et qui est d’autant plus précieux que peu de personnes sont capables de donner aux jeunes gens de bons avis sur cette matière. Chaque gouvernement a son langage particulier, comme chaque espèce d’animaux. On ne parle pas dans une démocratie comme dans une oligarchie, ni dans une oligarchie comme dans une monarchie. [321e] Bien des gens s’imaginent entendre ces différents langages, mais l’intelligence n’en est donnée qu’à un très petit nombre. Le gouvernement qui se sert avec les hommes et avec les dieux du langage qui lui convient, et dont la conduite n’est pas en opposition avec le langage, fleurit et se conserve toujours ; mais celui qui imite le langage d’un autre n’a qu’une existence passagère. Euphrée te servira merveilleusement à cela, quoiqu’il soit aussi fort habile sous d’autres rapports ; [322a] je suis persuadé qu’il découvrira les principes et la langue de ton gouvernement monarchique aussi bien que ceux qui t’environnent. Ses services sur ce point te seront d’un grand secours, et tu pourras lui être utile à ton tour. Quelqu’un, m’entendant parler de la sorte, dira peut-être : mais ce Platon, qui prétend si bien connaître ce qui convient au gouvernement démocratique, ne s’est jamais levé pour donner des conseils au peuple, quoiqu’il ait eu mainte occasion de parler et de donner des avis salutaires. À cela on peut répondre que Platon est venu tard dans sa patrie ; qu’il a trouvé le peuple [322b] déjà vieux et accoutumé depuis longtemps à faire des choses contraires aux conseils qu’il aurait pu lui donner. Il aurait regardé comme le plus grand bonheur de faire du bien à ce peuple comme à son père ; mais il a compris que c’était s’exposer à un péril inutile sans espoir de succès. [322c] Mes conseils n’eussent servi à rien ; quand un mal est incurable, les conseils ne peuvent rien ni sur le malade ni sur la maladie.



LETTRE VI.

Platon à Hermias, à Éraste et à Corisque ; bonheur et sagesse.

Il me semble qu’un Dieu bienfaisant vous a ménagé la plus heureuse destinée si vous savez en profiter. Vous êtes voisins et à portée de vous rendre mutuellement les plus [322d] grands services. Pour Hermias, il ne trouverait jamais dans la multitude de ses chevaux, la pompe de ses équipages de guerre, ou dans ses nombreux trésors, de plus grands avantages que dans la fidélité de vertueux amis. Et quant à Éraste et à Corisque, ils ont beau posséder la plus belle des sciences, celle des idées, j’use du droit de mon âge pour leur rappeler qu’il leur manque la science de se défendre [322e] contre l’injustice et la méchanceté. Ils sont sans expérience, parce qu’ils ont passé une grande partie de leur vie avec nous qui ne sommes pas méchants. Je dis donc qu’il leur faut un appui pour qu’ils ne soient pas contraints d’abandonner l’étude de la vraie sagesse et de consacrer trop de temps à apprendre la sagesse du monde qui est nécessaire. Or, cette force dont vous avez besoin, il me semble qu’Hermias la possède merveilleusement, [323a] tant par les qualités naturelles dont il est doué que par l’expérience qu’il a acquise. Que veux-je dire ? Pour toi, Hermias, comme je connais mieux que toi Éraste et Corisque, je te déclare, je t’annonce, je t’atteste que tu ne trouveras pas aisément des hommes plus dignes de confiance que tes voisins ; et je te conseille de t’attacher à eux de toutes les manières et de ne jamais les négliger. De même je conseille à Corisque et à Éraste de s’attacher à leur tour à Hermias. Enfin, vous devez tous vous efforcer par [323b] votre affection mutuelle de resserrer le lien de l’amitié qui vous unit. Mais si l’un de vous venait à rompre cette union, car l’inconstance est un vice de la nature humaine, envoyez ici à moi ou à mes amis une lettre qui dénonce le coupable ; et j’espère que la justice et la modération de nos réponses sauront mieux que les enchantements vous rapprocher et renouer les liens de votre ancienne amitié, à moins que le motif de votre querelle [323c] ne soit trop grave. Si nous nous montrons ainsi tous véritablement philosophes, et si chacun concourt à ce but suivant ses forces, ce que je vous ai prédit se réalisera ; mais si nous nous conduisons autrement, je me tais sur l’avenir, car je ne veux être qu’un devin de bon augure, et j’espère que nous ferons toutes choses comme il convient avec l’aide de Dieu.

Il faut lire cette lettre tous les trois et ensemble si vous le pouvez, ou au moins deux à la fois, et aussi souvent qu’il sera possible, et établir une convention, [323d] une loi inviolable, et même un serment (c’est la règle), avec un enseignement digne des Muses et des exercices analogues à cet enseignement, en prenant à témoin Dieu, maître de toutes choses présentes et futures, et le souverain père de ce Dieu, de cette cause qu’un jour, si nous devenons de vrais philosophes, nous connaîtrons tous clairement, autant que cela a été donné au génie de l’homme.



LETTRE VII.

Platon aux parents et aux amis de Dion ; bonheur et sagesse.

Vous cherchez à me persuader dans votre lettre que vous êtes dans les mêmes dispositions que Dion, et vous m’engagez à m’associer [324a] à vos desseins, autant que j’en suis capable, en action et en parole. Si vous partagez réellement les idées et les projets de Dion, vous pouvez compter sur moi : sinon, je vous conseille d’y penser plus d’une fois. Or, quels étaient ces idées et ces projets ? Je n’ai pas là-dessus de simples conjectures, mais une connaissance exacte. Lorsque je vins pour la première fois à Syracuse, Dion avait à peu près quarante ans, c’est l’âge qu’a aujourd’hui son fils Hipparinos : et dès ce moment il avait [324b] la pensée qui ne l’a jamais abandonné depuis qu’il fallait rendre les Syracusains à la liberté et leur donner de sages lois. Et je ne serais pas étonné qu’un Dieu eût inspiré au fils les mêmes idées qu’au père sur le gouvernement de sa patrie. Or, comment avait-il conçu ce dessein ? C’est ce qu’il est bon d’apprendre aux jeunes gens comme aux vieillards. Je m’efforcerai donc de vous le raconter depuis le commencement ; car rien ne convient mieux aux circonstances présentes.

Dans ma jeunesse, il m’est arrivé ce qui arrive à tant d’autres : je me promis, dès que je serais mon maître, de me jeter dans les affaires [324c] publiques ; et, à ce moment, voici dans quelle situation je les trouvai. Comme il y avait un grand nombre de mécontents, un changement était devenu nécessaire : cinquante et un magistrats se mirent à la tête de cette révolution ; onze dans la ville, dix au Pirée, pour la direction des affaires de la place publique et l’administration civile ; les trente autres [324d] demeurèrent souverains maîtres. Quelques-uns de mes parents et de mes amis faisaient partie de ces derniers, et m’appelèrent bientôt à des emplois qu’ils croyaient me convenir. Ma jeunesse empêche que ce qui m’arriva doive vous étonner. Je m’imaginais qu’ils allaient faire sortir la république de la voie criminelle où elle s’était engagée pour la replacer dans la route de la justice, et j’étais attentif à toutes leurs démarches ; mais je vis bientôt qu’ils n’eurent pas besoin de demeurer longtemps au pouvoir pour faire regretter le temps passé comme l’âge d’or. Entre autres violences qu’ils commirent, ils ordonnèrent à [324e] Socrate, mon vieil ami, l’homme que je n’hésite pas à proclamer le plus juste de notre siècle, d’aller, avec quelques autres, arrêter et traîner à la mort un citoyen qu’ils avaient condamné. [325a] Ils voulaient ainsi le rendre, de gré ou de force, complice de leur conduite. Mais Socrate refusa de leur obéir et aima mieux s’exposer à tous les dangers que de s’associer à leurs desseins impies. Témoin d’un tel crime et d’autres non moins odieux, je m’éloignai avec indignation du théâtre de ces malheurs. Peu de temps après les trente tombèrent et la république changea de face. J’éprouvai de nouveau, [325b] quoique avec moins d’ardeur, le désir de me mêler des affaires et de l’administration de l’État ; mais à cette époque, comme dans tous les temps de révolution, il se passa bien des choses déplorables, et il ne faut pas trop s’étonner si, au milieu de ces désordres, l’esprit de parti pousse quelquefois à de trop violentes vengeances. Pourtant il faut avouer que ceux qui revinrent à Athènes montrèrent pour la plupart beaucoup de modération ; mais par une nouvelle fatalité, des hommes alors puissants traînèrent Socrate, mon ami, devant un tribunal sous le poids de l’accusation la plus odieuse [325c] et la plus étrangère à son caractère. Quelques-uns de ses ennemis le dénoncèrent comme impie, et les autres après l’avoir condamné le livrèrent à la mort, lui qui, pour ne pas commettre une impiété, avait refusé de prendre part à l’arrestation d’un de leurs amis, quand ils gémissaient eux-mêmes dans les malheurs de l’exil. Quand je vis ces crimes, quand je connus les hommes qui nous gouvernaient, nos lois et nos mœurs, plus je me sentis avancer en âge et plus je fus effrayé de la difficulté de bien gouverner [325d] un État. On n’aurait pu l’entreprendre sans des amis fidèles et des compagnons dévoués ; et il n’était pas aisé d’en découvrir, s’il y en avait, car nous ne vivions plus suivant les institutions et les mœurs de nos pères ; d’un autre côté on ne pouvait en former de nouveaux qu’avec les plus grandes difficultés. Les lois et les coutumes étaient corrompues et tombées dans le dernier mépris ; de sorte que moi, [325e] naguère si plein de zèle et d’ardeur pour l’intérêt public, devant le spectacle de ce profond et universel désordre, je me sentis saisi de vertige. Cependant je ne cessai pas d’observer l’état des choses [326a] et la politique en général, en attendant que quelque heureux changement me donnât l’occasion d’agir. Mais je finis par me convaincre que tous les états de notre temps sont mal gouvernés, et que leurs lois sont tellement vicieuses qu’elles ne subsistent que par une sorte de prodige. Je tirai alors cette conséquence honorable pour la vraie, philosophie, qu’elle seule peut tracer les limites du juste et de l’injuste, soit par rapport aux particuliers, soit par rapport aux gouvernements, et qu’on ne peut [326b] espérer de voir la fin des misères humaines avant que les vrais philosophes n’arrivent à la tête des gouvernements ou que, par une providence toute divine, ceux qui ont le pouvoir dans les États ne deviennent eux-mêmes philosophes.

C’est avec ces idées que je fis mon premier voyage en Italie et en Sicile. À mon arrivée, je vis, mais avec dégoût, la vie prétendue heureuse qu’on y mène, les tables de Sicile et de Syracuse, l’habitude de se rassasier deux fois le jour, de ne jamais passer les nuits seul [326c] et de se livrer à tous les plaisirs de la même espèce. Est-il possible qu’un seul des hommes qui habitent ce monde, eût-il les plus heureuses dispositions, si on l’élève dès son enfance dans des mœurs si corrompues, devienne jamais sage ? Il ne sera jamais tempérant ; et de même des autres vertus. Il n’y a pas de lois qui puissent jamais garantir le repos d’un État si les citoyens se persuadent qu’il faut tout dissiper [326d] en dépenses énormes, et que, sans s’occuper d’autres affaires, on ne doit songer qu’aux délices de la table et aux plaisirs raffinés de l’amour. Avec de telles mœurs, ces États doivent passer par toutes les vicissitudes de la tyrannie, de l’oligarchie et de la démocratie, sans jamais se fixer ; car ceux qui les gouvernent ne sauraient souffrir le seul nom d’un gouvernement juste et fondé sur l’égalité de la loi. Pénétré de ces observations, qui étaient venues s’ajouter aux précédentes, je partis pour Syracuse. [326e] Peut-être n’est-ce qu’un hasard ; mais il me semble qu’alors la main d’un Dieu jetait les semences de ce qui depuis est arrivé à Dion et aux Syracusains, et de ce qui vous arrivera à vous-même, je le crains, si vous ne suivez ces conseils que je donne pour la seconde fois.

Mais comment mon voyage [327a] en Sicile a-t-il été le germe de tous les événements qui sont survenus depuis ? Je vais vous l’apprendre. Je vis souvent Dion, alors encore jeune ; je développai devant lui, dans nos conversations, les principes que je croyais propres à faire le bonheur des hommes, et je l’engageai à les mettre en pratique, préparant ainsi, sans m’en douter, la ruine de la tyrannie. Dion, avec l’aptitude qu’il avait à comprendre toutes choses, et surtout celles que je lui enseignais, s’en pénétra plus promptement [327b] et plus profondément qu’aucun de mes jeunes disciples ; et il résolut dès lors de mener une vie toute différente de celle des Italiens et des Syracusains en général, et de préférer la vertu aux plaisirs et à la mollesse. De là sa haine pour tous les partisans de la tyrannie jusqu’à la mort de Denys. À cette époque, il s’aperçut que cette conviction qu’il [327c] avait puisée aux sources de la saine raison, avait jeté des racines dans d’autres âmes que la sienne. Ces nouveaux sages étaient en petit nombre ; mais il croyait que par un bienfait des dieux il pouvait compter parmi eux le jeune Denys ; et il regardait cette circonstance comme le plus grand bonheur qui pût arriver et à lui-même et à Syracuse. Se rappelant alors notre liaison, la facilité que j’avais eue à lui inspirer le désir d’une vie plus honorable et plus vertueuse, il jugea absolument nécessaire que je vinsse à Syracuse [327d] pour le seconder dans ses projets. S’il eût pu réussir dans son dessein sur Denys, il avait la plus grande espérance d’arriver sans meurtres, sans massacres, sans tout ce cortége de maux qui nous fait gémir aujourd’hui, à corriger les mœurs de sa patrie et à lui donner le vrai bonheur. Dans ce louable but, il persuada à Denys de m’appeler près de lui. Il m’invitait lui-même à négliger tout [327e] pour accourir, de crainte que d’autres ne s’emparassent de l’esprit de Denys pour le détourner de la vertu. Il ajoutait une longue exhortation : quelle occasion plus favorable, me disait-il, faut-il attendre pour l’exécution de nos projets que celle qui nous est offerte par la divine Providence ? Il me mettait sous les yeux la grandeur des États de Denys en Sicile et en Italie, [328a] le pouvoir qu’il y exerçait lui-même, la jeunesse du prince et son goût pour l’étude et la philosophie ; il m’assurait que ses neveux et ses parents étaient tout disposés à conformer leur conduite à mes principes et très capables d’entraîner Denys avec eux ; de sorte qu’aujourd’hui ou jamais on pouvait espérer voir enfin réunis dans la même personne la philosophie et le souverain [328b] pouvoir. Telles étaient, entre bien d’autres, les raisons que m’alléguait Dion. Pour moi, je n’avais pas grande confiance dans tous ces jeunes gens ; car les passions de la jeunesse sont inconstantes et passent aisément d’une extrémité à l’autre ; mais je connaissais Dion, et la gravité naturelle de son caractère, jointe à la maturité de son âge, me rassurait. Enfin, après bien des réflexions et des hésitations sur le parti qu’il fallait prendre, je me décidai par cette considération que, si on voulait réaliser ses idées sur la législation et le gouvernement, [328c] le moment était venu de tenter l’entreprise. Il n’y a qu’un homme à convaincre, me disais-je, pour avoir le moyen de faire tout le bien possible. Telle est la pensée, telle est l’ambition qui m’a fait quitter ma patrie, et non pas les motifs qu’on m’a prêtés ; mais surtout le respect de moi-même et la crainte d’avoir à me reprocher un jour de ne rien faire qu’en paroles sans avoir la force d’en venir à l’exécution. Je m’exposais aussi d’un autre côté à trahir [328d] l’hospitalité, et l’amitié de Dion qui courait d’assez grands dangers. S’il lui arrivait quelque malheur, s’il venait vers moi, me disais-je, victime de l’intrigue et exilé par Denys et ses ennemis, et qu’il m’adressât ces mots : « Ô Platon ! me voilà chassé de ma patrie : je n’avais besoin, pour résister à mes ennemis, ni de soldats, ni de chevaux, mais de cette parole qui persuade et dont tu sais si bien faire usage pour diriger les jeunes gens vers la vertu, le bien et la justice, et pour les engager à une amitié mutuelle [328e] et sincère. Faute d’avoir reçu de toi un pareil secours, j’ai été forcé d’abandonner Syracuse et de venir ici. Et ce n’est pas tant en mon nom que je te fais des reproches ; mais cette philosophie que tu célèbres sans cesse, que tu te plains de ne pas voir assez honorée par les autres hommes, ne l’as-tu point trahie en moi autant que cela était en ton pouvoir ? [329a] Si j’avais été à Mégare, tu serais sans doute accouru à mon secours dès que je t’aurais appelé, ou ta conscience t’aurait reproché d’être le dernier des hommes ! Maintenant, est-ce en alléguant la difficulté du voyage, la longueur et le danger de la traversée, que tu espères justifier ta lâcheté ? Non, ne l’espère pas. » Quelle réponse raisonnable aurais-je pu faire à un tel langage ? Aucune, sans doute. J’avais donc des raisons aussi justes et aussi fortes [329b] que l’homme peut en avoir, pour abandonner mes habitudes honorables et aller vivre sous une tyrannie qui ne semblait convenir ni à mes principes ni à mon caractère ; mais en partant, je m’affranchis de tout reproche envers Jupiter hospitalier, et envers la philosophie qui n’aurait pas manqué de m’accuser si j’avais fait voir une honteuse faiblesse ou une lâcheté déshonorante. Pour être court, je trouvai tout en désordre autour de Denys. La calomnie [329c] accusait Dion de prétendre à la tyrannie : je le défendis autant que je pus, mais je n’avais pas grand pouvoir. Et environ quatre mois après, Denys l’accusa d’aspirer à la tyrannie, le fit jeter sur un petit navire et le chassa honteusement. Après cela, tous les amis de Dion redoutèrent avec moi que, sous prétexte de complicité, la vengeance du tyran ne tombât sur quelqu’un de nous. On fit même courir le bruit dans Syracuse que Denys m’avait fait mourir comme l’auteur de tout ce [329d] qui s’était passé. Mais Denys, voyant où nous en étions, et craignant que le désespoir ne nous inspirât quelque parti violent, nous traita avec beaucoup d’égards ; il chercha même en particulier à me consoler et à m’encourager, et me conjura de demeurer auprès de lui. Ma retraite était offensante pour sa gloire et je l’honorais en restant ; aussi feignit-il de me prier avec beaucoup d’instances. Or, nous savons que les prières d’un tyran sont [329e] des ordres. Pour prévenir ma fuite, il me donna dans la citadelle même un logement d’où aucun patron de navire n’aurait pu m’enlever, je ne dis pas seulement contre sa volonté, mais même sans un ordre exprès de sa part ; et dans le cas où j’aurais pu m’échapper seul, il n’y a pas un marchand, pas un des officiers chargés de surveiller les départs, qui, s’il m’eût aperçu, ne se fût emparé de moi et ne m’eût promptement ramené auprès de Denys, surtout parce qu’il s’était répandu un bruit tout contraire [330a] au précédent, que Platon était dans la plus grande faveur auprès du tyran. Qu’y avait-il de vrai là-dessous ? Il faut dire la vérité. Denys trouva de jour en jour plus de plaisir dans mes entretiens et mes habitudes. Il désirait vivement que j’eusse pour lui plus d’estime et d’affection que pour Dion : il faisait tout pour y arriver. Il négligea pourtant le moyen le plus sûr, s’il pouvait y en avoir un ; [330b] c’était d’étudier et d’apprendre la philosophie en s’attachant davantage à mes leçons ; mais il redoutait ce que lui répétaient les calomniateurs dont il était entouré, qu’en s’engageant trop, les projets de Dion ne vinssent à se réaliser. Cependant je prenais patience, et je poursuivais l’exécution du dessein qui m’avait amené, en cherchant à lui inspirer l’amour de la vie philosophique. Mais lui, par sa résistance, triompha de tous mes efforts.

Voilà ce qui s’est passé pendant mon premier voyage [330c] et séjour en Sicile. Peu de temps après je retournai à Athènes ; mais il me fallut bientôt revenir et céder aux pressantes sollicitations de Denys. Quant aux motifs qui m’ont fait entreprendre ce second voyage, et quant à ma conduite à cette époque, je ferai voir tout à l’heure combien elle a été juste et convenable. Je vais auparavant vous exposer ce que vous devez faire dans les circonstances présentes, afin de ne pas négliger le principal objet de ma lettre pour des détails sans importance. J’arrive à mon sujet.

Lorsqu’un médecin est consulté par un malade dont le mauvais régime [330d] a ruiné la santé, il doit d’abord prescrire un nouveau régime, et, si le malade s’y soumet, continuer ses soins ; mais si le malade s’y refuse, selon moi, le médecin doit en homme d’honneur cesser de le voir : s’il continuait ses visites, ce serait un malhonnête homme ou un ignorant. Il en faut dire autant d’un État, qu’il soit gouverné par un seul ou par plusieurs. S’il marche dans une voie droite et régulière, je crois que ceux qui veulent l’aider de leurs conseils [330e] ont raison de le faire ; mais si cet État s’écarte entièrement de la route d’une droite politique, s’il en fuit les traces, [331a] s’il défend sous peine de mort de se mêler des affaires ou de proposer des changements, s’il ne souffre de conseils que ceux qui flattent ses caprices et ses passions ; dans un pareil État celui qui persisterait à donner des conseils serait indigne du nom d’honnête homme : le parti le plus honorable est de se retirer. D’après ces principes, quand quelqu’un vient me consulter sur les affaires les plus importantes de la vie, telles que l’acquisition des richesses, [331b] les soins à donner au corps ou à l’âme ; si sa manière habituelle de vivre ne me paraît pas tout-à-fait mauvaise ou s’il semble disposé à suivre mes conseils, je lui en donne de bon cœur et ne me lasse pas avant d’avoir achevé ce que j’entreprends : mais si on ne me demande pas de conseils, ou qu’on soit évidemment disposé à ne pas suivre ceux que je donnerais, je ne vais pas moi-même les offrir, et je ne les impose à personne, pas même à mon fils. Quant à mon esclave, je lui donnerais bien des avis et je le forcerais de les suivre ; [331c] mais je crois que ce serait une impiété de forcer la volonté d’un père ou d’une mère, à moins qu’ils ne fussent en démence. S’ils mènent une vie qui leur plaise et ne me convienne pas, je ne veux point m’aliéner leur affection par des leçons inutiles, ni non plus les flatter et les aider à satisfaire des passions au sein desquelles il me serait impossible de vivre. Voilà la règle que le sage doit suivre à l’égard de la patrie : quand il la voit mal gouvernée, il doit parler si ses conseils peuvent être utiles et si la mort n’en doit pas être le prix ; [331d] mais il n’a pas le droit de faire violence à la patrie pour accomplir une révolution politique, quand cette révolution n’est possible que par des massacres et des exils. Son devoir alors est de se tenir en repos et de prier les Dieux pour son bonheur et pour celui de sa patrie. C’est d’après ces principes que je vous conseillerais, et c’est d’après eux que je conseillais autrefois à Denys, d’accord avec Dion, de travailler constamment à acquérir de l’empire sur lui-même et de se faire [331e] des amis et des partisans dévoués pour éviter ce qui était arrivé à son père, qui, après avoir repris et relevé les nombreuses et puissantes villes de Sicile ruinées par les Barbares, ne put trouver pour les gouverner des hommes assez sûrs ni parmi ses amis, ni parmi les étrangers qu’il avait appelés, [332a] ni même parmi ses frères plus jeunes que lui qu’il avait élevés dès leur enfance, et fait princes de simples particuliers qu’ils étaient. Ni la persuasion, ni l’éducation, ni les bienfaits, ni les alliances, n’avaient pu faire d’eux un seul serviteur fidèle ; sept fois plus malheureux que Darius qui, se défiant de ses frères et de ses créatures, et n’ayant de confiance que dans les compagnons qui l’avaient aidé à soumettre le Mède [332b] et l’eunuque, divisa son empire en sept parties dont chacune était plus grande que la Sicile toute entière, en donna une à gouverner à chacun de ses compagnons, et trouva en eux des officiers fidèles qui ne le trahirent jamais et ne se trahirent jamais les uns les autres ; d’ailleurs, modèle accompli du bon législateur et du grand roi, puisque les lois qu’il établit ont conservé jusqu’à ce jour et maintiennent encore l’empire des Perses. Il en est de même des Athéniens qui, étant devenus maîtres de plusieurs villes grecques peuplées par les Barbares et qui n’étaient pas même des colonies d’Athènes, surent y soutenir leur autorité pendant [332c] soixante-dix ans en se faisant dans leur sein des amis fidèles. Denys, au contraire, quoiqu’il eût en la sagesse de rassembler pour ainsi dire toute la Sicile à Syracuse, faute de pouvoir se fier à personne, eut grande peine à se maintenir, parce qu’il n’avait ni amis ni serviteurs dévoués ; et le manque d’amis est le signe le plus éclatant d’une âme vicieuse, comme le grand nombre d’amis est la meilleure preuve de notre vertu. Nous conseillâmes donc à Denys, Dion et moi, puisque ainsi que son père [332d] il avait été privé d’instruction et privé aussi de sociétés convenables, nous lui conseillâmes, dis-je, de s’étudier d’abord à se faire, parmi ses parents et ses compagnons d’âge, des amis qui l’aidassent à pratiquer la vertu ; nous l’engagions surtout à être d’accord et constant avec lui-même, car c’est ce qui lui manquait. Nous ne lui donnions pourtant pas ces leçons ouvertement, c’eût été dangereux ; mais nous les lui faisions comprendre indirectement en lui disant que tout homme qui veut se sauver, ainsi que ceux dont il est le chef, [332e] doit suivre ces principes, et qu’une conduite différente entraîne nécessairement des effets contraires. En se conduisant ainsi, lui disions-nous, et en apprenant à être prudent et sage, en rétablissant en outre les villes ruinées de la Sicile, en leur donnant des lois et des institutions politiques qui les rendissent à la fois plus soumises à son gouvernement et mieux unies entre elles contre les Barbares, non [333a] seulement il doublerait, mais il augmenterait dans une proportion infinie la puissance que son père lui avait laissée, et soumettrait les Carthaginois bien plus aisément que Gélon, tandis qu’au contraire son père avait été forcé de payer un tribut aux Barbares.

Tels sont les conseils que nous donnâmes à Denys, les pièges que nous lui tendîmes, comme disaient alors les calomnies répandues contre nous, calomnies qui finirent par triompher dans l’esprit du prince, firent exiler Dion [333b] et jetèrent la terreur parmi nous. Enfin, pour raconter beaucoup de choses en peu de mots, Dion, ayant quitté le Péloponnèse et Athènes, infligea à Denys la leçon du malheur. Mais après avoir deux fois délivré sa patrie et lui avoir rendu le gouvernement d’elle-même, il éprouva, de la part des Syracusains, ce qu’il avait éprouvé de la part de Denys, lorsqu’il voulut l’instruire, le rendre digne de l’empire et lui rester fidèle toute sa vie. Ses ennemis [333c] naguère avaient répandu le bruit que dans toute sa conduite il agissait comme un homme qui aspire à la tyrannie ; il voulait, disait-on, que Denys, entraîné par son goût pour l’étude, négligeât les affaires et lui en abandonnât la direction, jusqu’à ce qu’à force de ruse il chassât Denys du trône. Alors pour la seconde fois ces calomnies triomphèrent dans Syracuse ; triomphe incroyable et bien honteux pour ceux qui le remportèrent. Il est nécessaire que vous sachiez [333d] comment tout cela est arrivé, puisque vous m’invitez à me mêler des affaires actuelles. Athénien et ami de Dion, je vins pour le soutenir contre le tyran et les réconcilier tous deux. Mais dans cette lutte, je fus vaincu par la calomnie. Denys, qui voulait me retenir chez lui et se ménager en moi un témoin et un ami et comme une justification de l’exil de Dion, chercha à me séduire par les honneurs et les richesses ; mais toutes ses tentatives échouèrent. Plus tard, quand Dion [333e] retourna en Sicile, il emmena avec lui deux frères athéniens. Ce n’était pas la philosophie qui lui avait donné ces nouveaux amis ; mais c’était plutôt une de ces liaisons à la mode que l’hospitalité et les rencontres dans les spectacles ou les sacrifices font naître tous les jours. Ces deux hommes avaient gagné l’affection de Dion, comme je viens de dire, et aussi en l’aidant dans les préparatifs de ta traversée qu’il voulait faire. [334a] À leur arrivée en Sicile, ils ne se furent pas plus tôt aperçus que les Syracusains étaient prévenus contre leur libérateur et l’accusaient d’aspirer à la tyrannie, que, non contents de trahir un ami et un hôte, ils le massacrèrent en quelque sorte de leurs propres mains, en venant les armes à la main pour animer ses meurtriers. Je ne veux ni taire ni raconter plus longuement ce crime honteux et impie ; il a trouvé et il trouvera encore des historiens plus empressés que moi. Mais je dois répondre au reproche d’infamie que cette affaire a soulevé contre notre patrie. [334b] Si ces lâches venaient d’Athènes, c’était un Athénien aussi celui que ni les honneurs ni les richesses n’ont pu entraîner à trahir Dion. Aussi n’était-ce point une liaison vulgaire qui les unissait, mais une communauté d’études libérales qui, pour le sage, est bien préférable à tous les liens de l’âme ou du sang. Ces assassins sont trop vils pour que leur crime puisse être une tache à leur pairie. Tout ceci soit dit pour servir d’instruction aux parents et aux amis de Dion. Je répète donc pour la troisième fois ce conseil, puisque vous êtes les troisièmes qui me consultez : faites gouverner la Sicile ou tout autre État, quel qu’il soit, non par des despotes, mais par des lois. La tyrannie n’est bonne ni pour ceux qui l’exercent, ni pour ceux qui la souffrent, [334d] ni pour leurs enfants et pour les enfants de leurs enfants. Une semblable entreprise est toujours pernicieuse ; ces violences n’appartiennent qu’aux âmes basses et viles, incapables de connaître ni dans le présent ni dans l’avenir ce qui est bon, ce qui est juste aux yeux des hommes et des dieux. Voilà ce que j’ai cherché à persuader d’abord à Dion, puis à Denys, et en troisième lieu à vous. Croyez-moi donc, au nom de Jupiter trois fois sauveur. Considérez ensuite le sort de Denys et de Dion. L’un a méprisé mes conseils et il vit encore aujourd’hui [334e] dans la honte ; l’autre les a suivis et est mort glorieusement : car celui qui veut ce qui est bien pour lui-même et pour sa patrie, celui-là ne peut avoir qu’une bonne et belle destinée. En effet, personne de nous n’est immortel, et celui qui jouirait de ce privilége n’en serait pas plus heureux, comme la foule le croit. Les êtres inanimés ne sauraient éprouver ni bien ni mal quelconque, [335a] mais toute âme doit en éprouver, soit pendant son union avec le corps, soit quand elle en sera séparée. Il faut ajouter foi à cette ancienne et sainte doctrine que l’âme est immortelle, qu’après sa séparation d’avec le corps elle trouve des juges et des châtiments sévères, et que par conséquent c’est un moindre mal pour nous de souffrir les plus grandes injustices que de les commettre. L’homme avide de richesses, [335b] et pauvre du côté de l’âme, n’écoute pas de pareils discours, ou ne les écoute que pour s’en moquer. Semblable à une bête farouche, il s’approprie sans pudeur tout ce qu’il croit bon à satisfaire ses désirs insatiables de manger et de boire, et à lui procurer toujours ces basses et viles jouissances qui ne méritent pas le nom d’amour. L’aveugle ne voit point que toutes ses violences sont autant d’impiétés, que le malheur est inséparable de toute injustice, et qu’une loi fatale condamne l’âme injuste à traîner avec elle cette impiété partout où elle séjournera dans ce monde et pendant ses courses errantes sous cette terre, [335c] fournissant partout la carrière la plus honteuse et la plus misérable. J’avais convaincu Dion de cette vérité et d’autres semblables, et j’aurais bien lieu de me plaindre également et de ceux qui l’ont assassiné et de Denys : ils m’ont porté à moi et à l’humanité tout entière pour ainsi dire le coup le plus funeste ; les uns en massacrant un homme qui voulait mettre la justice en pratique, l’autre en refusant de la pratiquer [335d] dans tout le cours de son règne avec une puissance immense, lorsque, s’il eût uni la puissance et la véritable philosophie, il aurait donné au monde entier, aux Grecs et aux Barbares, une preuve éclatante qu’il n’y a de bonheur ni pour un État ni pour un individu que dans une vie réglée par la sagesse et la justice, que ces vertus soient le fruit de nos propres efforts, ou des soins et de l’éducation [335e] de chefs vertueux. Voilà le mal qu’a fait Denys : les autres malheurs ne sont rien en comparaison de celui-là. L’assassin de Dion ne savait pas qu’il faisait précisément le même mal que Denys. À l’égard de Dion, je suis sûr, autant qu’un homme peut l’être des dispositions d’un homme, que s’il avait conservé la souveraine puissance, il n’aurait jamais tenté d’introduire une autre [336a] forme de gouvernement que celle qu’il donna à Syracuse lorsqu’après l’avoir délivrée de la servitude, il l’établit, dans la splendeur d’un gouvernement libéral. Ensuite il aurait mis tous ses soins à lui donner une législation sage et appropriée aux besoins de ses habitants, à repeupler la Sicile, et à l’affranchir du joug des Barbares en chassant les uns et en soumettant les autres bien plus aisément que Hiéron ne l’avait fait. Si ces desseins avaient été réalisés par un homme juste, [336b] brave, tempérant, philosophe, la vertu aurait obtenu auprès du peuple la même estime qu’elle aurait acquise dans le genre humain tout entier, si Denys avait été docile à nos conseils. Mais une divinité funeste ou quelque homme pervers l’empêcha par son injustice, par son impiété, et surtout par la témérité de l’ignorance, germe et racine de tous les maux pour tous les hommes, et qui porte les fruits les plus amers à ceux qui la cultivent ; oui, c’est elle qui a tout détruit et ruiné [336c] pour la seconde fois. Mais cette troisième fois, n’ayons que de bonnes paroles pour que les augures soient favorables. Je ne laisse pourtant pas de vous conseiller, à vous qui fûtes les amis de Dion, d’imiter son amour pour sa patrie et sa tempérance habituelle, et d’exécuter ses volontés comme si c’étaient celles des oracles. Vous les connaissez : je vous les ai clairement expliquées. S’il en est parmi vous qui n’ont pas la force de vivre à la mode dorienne [336d] de leurs pères, et qui veulent conserver les mœurs des Siciliens et des meurtriers de Dion, il faut ne les point recevoir et n’attendre d’eux ni aucune bonne action ni fidélité ; mais engagez tous les autres, tant Siciliens que Péloponnésiens, à peupler la Sicile entière et à y établir l’égalité des lois. Ne craignez rien d’Athènes ; car dans son sein il y a des hommes qui chérissent la vertu et détestent les forfaits de ceux qui assassinent un hôte. Mais s’il est trop tard, si les séditions renouvelées [336e] chaque jour vous environnent, tout homme à qui les dieux ont accordé quelque bon sens comprend qu’un peuple déchiré par les divisions ne saurait voir la fin de ses malheurs avant que le paru qui doit sa victoire aux combats, aux exils, [337a] aux sanglantes représailles, ne cesse ses vengeances, et, devenant maître de lui-même, ne donne des lois communes, également avantageuses aux vainqueurs et aux vaincus, et ne force tout le monde à les suivre par deux puissants moyens, la crainte et le respect : la crainte, en faisant sentir le pouvoir qu’il a conquis ; le respect, en montrant aussi de l’empire sur ses passions, ainsi que la volonté et la puissance d’observer les lois. Autrement, il n’y a point d’issue possible aux maux [337b] d’un État divisé avec lui-même : les factions, les haines, les inimitiés, les défiances, s’y renouvellent sans cesse. Aussi faut-il toujours que les vainqueurs, s’ils ont quelque souci de leur propre salut, choisissent dans leurs rangs ceux qui ont la meilleure réputation, et d’abord des hommes âgés, mariés et pères de famille, qui aient un domicile, des ancêtres antiques et renommés, enfin une fortune honorable. [337c] Dans une ville de dix mille habitants, il suffira de cinquante citoyens de ce rang. Il faut les faire venir à force de prières et d’honneurs, puis les supplier et les contraindre même sous la garantie du serment à faire des lois qui établissent une égalité parfaite entre les citoyens, et ne favorisent pas plus les vainqueurs que les vaincus. Les lois une fois établies, voici de quoi tout dépend. Si les vainqueurs consentent à se soumettre aux lois [337d] plus volontiers même que les vaincus, le salut et le bonheur de l’État sont assurés et tous les maux vont cesser ; sinon il est inutile d’appeler ni moi ni qui que ce soit pour s’associer à ceux qui ne voudront pas suivre ce que j’ai dit. Ce plan ne s’éloigne guère de celui que, dans notre bonne volonté, nous avions entrepris, Dion et moi, d’exécuter à Syracuse : ce n’était pourtant que le second. Le premier consistait à tenter, au moyen de Denys même, tout le bien possible, mais la fortune, plus forte que les hommes, [337e] s’y est opposée ; tâchez à présent de mieux réussir, avec l’aide et la protection des dieux.

Là finissent les conseils que j’ai à vous donner et la relation de mon premier voyage auprès de Denys. Maintenant je vais montrer à quiconque s’en inquiète que mon second voyage n’était ni téméraire ni imprudent. Les premiers temps de mon séjour [338a] en Sicile s’écoulèrent comme je vous l’ai dit plus haut. Alors je fis tous mes efforts pour engager Denys à me laisser partir, et nous convînmes que quand la paix serait faite, car alors la guerre tourmentait la Sicile, et quand il aurait raffermi son pouvoir, il rappellerait Dion et moi auprès de lui : il voulait que Dion [338b] regardât son éloignement non pas comme un exil, mais comme un simple voyage. Je promis de revenir à ces conditions. Quand la paix fut conclue, Denys me rappela ; mais en pressant mon retour, il priait Dion de différer le sien d’une année. Dion me conjura, m’ordonna même de partir sans délai : car le bruit était venu de Sicile que Denys s’était enflammé de nouveau d’un amour merveilleux pour la philosophie ; et, à cette nouvelle Dion me pressait de ne point retarder mon départ. Je savais bien [338c] que la philosophie cause souvent aux jeunes gens de ces sortes de passions ; je crus plus prudent de n’écouter ni Dion, ni Denys ; et les mécontentai tous deux en leur répondant que j’étais trop vieux, et que d’ailleurs on n’avait point observé les conventions. Il paraît qu’à cette époque, Archytas se rendit auprès de Denys ; car, avant mon départ, je lui avais procuré à lui, ainsi qu’à plusieurs autres philosophes tarentins, l’amitié [338d] et l’hospitalité de Denys. Il y avait aussi, à Syracuse des hommes qui avaient quelquefois entendu Dion, et d’autres qui avaient quelques connaissances philosophiques. Il semble que ces gens-là essayèrent de discuter sur ces matières avec Denys, comme s’il eût bien entendu tous mes principes. Lui, qui ne manquait pas de pénétration et était rempli d’amour-propre, trouva quelque plaisir à ces entretiens et craignit de paraître n’avoir point [338e] compris ce que je lui disais quand j’étais auprès de lui. De là le désir de mieux connaître ma philosophie, et l’ambition enflamma ce désir, j’ai rapporté plus haut les causes qui l’avaient empêché de profiter de mes leçons à mon premier voyage. Aussi lorsqu’après mon heureux retour dans ma patrie je refusai pour la seconde fois de me rendre auprès de lui, comme vous le savez, son amour-propre lui fit craindre que mon refus n’eût l’air du mépris, [339a] après l’expérience que j’avais faite de son naturel, de ses dispositions et de ses habitudes. Il faut dire la vérité et ensuite dédaigner ceux qui, après tout ce qui s’est passé, mépriseraient ma philosophie et loueraient la sagesse du tyran. Denys me fit pour la troisième fois des instances, et m’envoya une galère afin de faciliter mon voyage avec Archidème, qu’il savait être celui [339b] des Siciliens que j’estimais le plus, un des amis d’Archytas, et qui était accompagné de plusieurs autres Siciliens de distinction. Ils me parlèrent tous avec la même admiration du zèle extraordinaire de Denys pour la philosophie. Enfin il m’envoya de sa main une lettre fort longue et fort adroite, car il connaissait mon amitié pour Dion et n’ignorait pas que celui-ci avait le plus grand désir de me voir embarquer pour Syracuse ; il avait profité de ces circonstances dans sa lettre qui commençait ainsi : « Denys [339c] à Platon. » Venaient ensuite les compliments d’usage et ces mots : « Si tu te rends à mes vœux et si tu viens bientôt en Sicile, les affaires de Dion s’arrangeront à ton gré. Je suis persuadé que tes demandes seront raisonnables, et je te les accorderai ; mais si tu ne viens pas, tu n’obtiendras jamais rien pour ton ami, ni pour sa personne, ni pour tout ce qui peut le regarder. » Voilà ce qu’il me disait, et bien d’autres [339d] choses encore qu’il serait trop long et hors de propos de vous rapporter. Je reçus aussi d’autres lettres d’Archytas et des philosophes de Tarente qui louaient fort le zèle de Denys pour la philosophie. Ils ajoutaient qu’en refusant de venir j’exposerais à succomber sous les efforts de la calomnie l’amitié que j’avais fait naître entre eux et Denys, amitié qui, sous le rapport politique, n’était pas d’un médiocre intérêt. Telles étaient les sollicitations qui m’arrivèrent ; d’une part j’étais attiré par mes amis de Sicile et d’Italie, et de l’autre mes amis d’Athènes m’en chassaient [339e] pour ainsi dire à force d’instances. J’avais encore pour me décider la même raison que la première fois, c’est-à-dire qu’il ne fallait trahir ni Dion, ni mes amis et mes hôtes de Tarente. D’ailleurs moi-même je ne voyais rien d’étonnant à ce qu’un jeune homme rempli d’heureuses dispositions, après avoir d’abord repoussé la philosophie, finît par l’aimer. Il fallait mettre dans tout son jour quel parti Denys voulait prendre, ne pas abandonner cette occasion, et ne pas m’exposer aux reproches que j’aurais si justement mérités, [340a] s’il était en effet tel qu’on le disait. Ainsi justifié à mes propres yeux, je m’embarquai, mais avec des craintes et de funestes appréhensions. Je me rendis donc une troisième fois en Sicile, sous la conduite de Jupiter sauveur ; cependant, après Dieu, c’est à Denys que je dois rendre grâce de mon salut : il a résisté à ceux qui voulaient me perdre, et a conservé vis-à-vis de moi quelque pudeur. [340b] Quand je fus arrivé auprès de lui, la première chose que je crus devoir faire fut de m’assurer si réellement il avait de l’amour pour la philosophie, ou si le bruit qui en avait couru à Athènes était sans fondement. Il y a une excellente méthode pour faire cette expérience, quand on a affaire à des tyrans et surtout à des tyrans imbus de fausses doctrines comme l’était Denys, à ce que j’avais compris dès mon arrivée. Il faut lui montrer tout ce qu’est la philosophie, quels travaux exige [340c] et quelles peines elle donne. Après quoi, s’il aime la philosophie sincèrement, s’il est digne de la connaître, et pour cela il faut avoir une âme presque divine, il admire la route qu’on lui trace, il croit qu’il faut la poursuivre sans relâche, et qu’autrement on est indigne de vivre. Puis, s’y précipitant avec ardeur, il entraîne après lui son guide même, et ne s’arrête pas avant d’être parvenu au terme ou au moins à un point assez avancé pour atteindre désormais le but sans autre guide que lui-même. [340d] Dans cette disposition, quelles que soient les situations où un tel homme se trouve, il règle sa vie sur les principes de la philosophie, il s’habitue à un régime qui conserve ses facultés, sa mémoire et sa raison, et prend en horreur toute autre conduite. Mais ceux qui ne sont pas véritablement philosophes, et qui, semblables à ceux dont le soleil a bruni le corps, n’ont pour ainsi dire qu’une couleur de philosophie, quand ils entrevoient tant de science à acquérir, tant de travaux, [340e] un régime, un ordre si sévère, une telle carrière leur paraît trop difficile, impossible même à parcourir, et ils n’ont pas même la [341a] force de la commencer. Quelques-uns s’imaginent bientôt avoir tout suffisamment entendu, et qu’ils n’ont plus besoin de nouvelles connaissances. C’est là l’épreuve la plus sûre et la plus décisive à laquelle on puisse soumettre les hommes amis des plaisirs et incapables de travailler. Après cet essai, un homme ne peut accuser que lui, et jamais son maître, de l’impuissance où il est de faire ce que la chose exige. Ce fut la méthode que j’employai avec Denys, et je n’eus pas même besoin [341b] avec lui de la pousser jusqu’au bout. Il croyait avoir appris les choses les plus importantes des philosophes qu’il avait écoutés, et j’ai su depuis qu’il avait dans la suite écrit tout ce qu’il avait entendu alors, en le donnant comme une œuvre qui lui était propre et non le résultat des leçons qu’il avait reçues : cependant je ne sais rien de certain là-dessus ; mais je sais très positivement qu’il a paru d’autres écrits sur le même sujet, dont les auteurs ne se comprennent point eux-mêmes. Pour ceux qui ont écrit ou [341c] écriront ce qu’ils croient être mes véritables principes, qu’ils prétendent les avoir appris de moi-même ou d’autres, ou même les avoir découverts par leurs propres efforts, je déclare qu’à mon avis ils n’en peuvent savoir un mot. Je n’ai jamais rien écrit et je n’écrirai jamais rien sur ces matières. Cette science ne s’enseigne pas comme les autres avec des mots ; mais, après un long commerce, une vie passée ensemble dans la méditation de ces mêmes choses, elle jaillit tout-à-coup comme une étincelle [341d], et devient pour l’âme un aliment qui la soutient à lui seul, sans autre secours. Je sais bien que mes écrits ou mes paroles ne seraient pas sans mérite ; s’ils étaient mauvais, j’en aurais un grand chagrin. Si j’avais cru qu’il était bon de livrer cette science au peuple par mes écrits ou par mes paroles, qu’aurais-je pu faire de mieux dans ma vie que d’écrire une chose si utile aux hommes, et de faire connaître [341e] à tous les merveilles de la nature ? Mais je crois que de tels enseignements ne conviennent qu’au petit nombre d’hommes qui, sur de premières indications, savent eux-mêmes découvrir la vérité. Quant aux autres, on ne ferait que leur inspirer un fâcheux mépris, ou les remplir de la vaine et superbe confiance [342a] qu’ils ont acquis les plus sublimes connaissances. Je veux m’arrêter davantage sur ce sujet, et ce que je viens de vous dire vous paraîtra plus clair. Il y a en effet une raison qui réprime la témérité de ceux qui veulent écrire sur quelqu’une de ces matières : cette raison, je l’ai souvent exposée, et, à ce qu’il me semble, il faut la répéter encore.

Il y a dans tout être trois choses qui sont les conditions de la science : en quatrième lieu vient la science elle-même, et en cinquième lieu [342b] il faut mettre ce qu’il s’agit de connaître, la vérité. La première chose est le nom, la seconde la définition, la troisième l’image ; la science est la quatrième. Si on veut comprendre ce que je viens de dire, il n’y a qu’à choisir un exemple ; il servira pour tout le reste. Prenons le cercle. D’abord il a un nom, celui même que je viens de prononcer. Puis il a une définition composée de noms et de verbes ; en effet, ce dont les extrémités sont également distantes du centre, telle est la définition de ce qu’on appelle sphère, circonférence, [342c] cercle. Mais ce cercle est encore un dessin qu’on efface, une figure matérielle qui se brise ; tandis que le cercle lui-même auquel tout cela se rapporte ne souffre pourtant rien de tout cela, parce qu’il en est essentiellement différent. Vient ensuite la science, l’intelligence, l’opinion vraie sur ce que nous venons de dire ; considérées collectivement, voilà un nouvel élément qui n’est ni dans les noms, ni dans les figures des corps, mais dans les âmes ; d’où il est clair que sa nature diffère de celle du cercle même [342d] et des trois choses dont nous avons parlé. De ces quatre éléments, l’intelligence est celui qui, par ses ressemblances et son affinité naturelle, se rapproche le plus du cinquième : les autres en diffèrent beaucoup plus. On peut faire les mêmes observations sur les ligues droites ou courbes, sur les couleurs, sur le bon, le beau, le juste, sur les objets que l’homme fait ou sur les corps naturels, comme le feu, l’eau et tant d’autres, sur tout animal, sur toute qualité de l’âme, sur les actions et les passions en général. Si l’on ne possède parfaitement [342e] ces quatre premiers éléments, on n’aura jamais la connaissance exacte du cinquième. De plus, l’homme n’est pas moins ambitieux de connaître les qualités des choses que leur existence, [343a] à travers l’insuffisance de la raison. C’est cette même insuffisance qui empêchera toujours un homme sensé d’avoir la témérité d’ordonner ici ses pensées en une théorie, et encore en une théorie inflexible, comme cela peut avoir lieu pour des images sensibles. Mais revenons aux figures dont nous parlions. Chacun des cercles dessinés ou tournés, dont on se sert dans la pratique, est plein de contradictions avec le cinquième élément : car dans toutes ses parties on retrouve la ligne droite ; or, le cercle véritable ne peut avoir en lui-même, ni en petite ni en grande quantité, rien de contraire à sa nature. Nous disons aussi que le nom de ces figures [343b] n’est nullement invariable, et que rien n’empêche de nommer droit ce que nous appelons sphérique, et sphérique ce que nous appelons droit, et que, ce changement une fois fait en sens contraire de l’usage actuel, le nom nouveau ne serait pas moins fixe que le premier. Il faut en dire autant de la définition : elle ne peut rien avoir d’absolument invariable, puisqu’elle est composée de noms et de verbes très variables. Il y a donc mille preuves pour une que chacun des quatre éléments est fort incertain ; mais la plus frappante, c’est que des deux choses que nous venons de distinguer, l’être et les qualités, [343c] quand l’âme cherche à connaître l’être et non les qualités, nos quatre éléments ne lui offrent en théorie et en réalité que ce qu’elle ne cherche point, c’est-à-dire ce qui, tombant aisément sous les contradictions des sens, des mots et des images, ne remplit l’esprit de tout homme que de doutes et d’obscurités. Aussi, dans les choses pour lesquelles notre éducation ne nous a malheureusement pas donné l’habitude de rechercher la vérité, et où nous nous contentons des premières apparences, nous ne semblons pas ridicules les uns aux autres, parce que nous sommes [343d] toujours capables de discuter et de réfuter ces quatre principes. Mais quand nous exigeons qu’on raisonne sur le cinquième et qu’on le prouve, l’homme capable de réfuter n’a qu’à le vouloir pour vaincre, et faire croire aux auditeurs que celui qui expose ses doctrines dans ses discours, ses écrits ou ses conversations, ne sait absolument rien des choses qu’il entreprend de dire ou d’écrire ; car on ignore quelquefois que ce n’est pas l’esprit de l’écrivain ou de l’orateur qu’on réfute, mais le vice inné des quatre principes dont nous parlions. [343e] Un raisonnement exact, appuyé sur eux tous, et qui conduit et ramène à chacun d’eux, est à peine capable de produire la science ; et pour cela il faut que les choses soient naturellement bien disposées, et qu’elles tombent dans un esprit bien disposé lui-même. Mais ceux qui ont naturellement de mauvaises dispositions pour les sciences et la vertu, [344a] et l’âme de bien des hommes est dans ce triste état, ceux-là ne sauraient voir même avec les yeux de Lyncée[7]. En un mot, quand un homme n’a aucune affinité avec la chose dont il s’agit, ni la pénétration ni la mémoire n’y feront rien ; car rien ne vient sur un sol étranger. Aussi ceux qui n’ont ni affinité ni rapport avec le juste et tout ce qui est bien, quelles que soient la promptitude de leur esprit et la facilité de leur mémoire, pas plus que ceux chez qui cette affinité avec le beau et le bien s’allie à un esprit lent et à une mémoire rebelle, ne parviendront jamais à connaître toute la vérité sur la vertu [344b] et le vice ; car il faut connaître l’un et l’autre, et c’est avec beaucoup de temps et de peines qu’on peut acquérir la double science de ce qu’il y a de vrai et de ce qu’il y a de faux dans tout être, comme j’ai dit en commençant. C’est quand on a bien examiné, en les éclairant les uns par les autres, les noms et les définitions, et les sensations de toute espèce, dans des discussions paisibles où l’envie n’aigrit ni les demandes ni les réponses, c’est alors seulement que la lumière de la science et de l’intelligence se répand sur les objets et nous guide vers la perfection [344c] que la nature humaine peut atteindre. Concluons que tout homme sérieusement occupé de choses aussi sérieuses doit se garder de les traiter dans des écrits destinés au public, pour exciter l’envie et se jeter dans l’embarras. Et tout cela doit nous prouver, quand il nous tombe entre les mains le livre d’un législateur sur les lois, ou de tout autre écrivain sur d’autres matières, que l’auteur n’a pas parlé sérieusement s’il est lui-même un homme sérieux, et qu’il s’est renfermé dans la plus belle partie de lui-même. S’il avait mis par écrit ce qu’il avait de sérieux dans l’âme, [344d] c’est alors qu’il faudrait dire : ce ne sont pas les dieux, ce sont les hommes qui lui ont ôté la raison.

Si l’on a bien compris cette explication et ces développements, on verra que Denys ou tout autre plus ou moins habile qui aura écrit sur les principes et les merveilles de la nature, n’a jamais rien appris ni rien su des choses qu’il a écrites. Au moins, c’est mon avis. Sans cela il aurait, comme moi, respecté ces mystères et ne les aurait pas témérairement livrés à l’ignorance et au ridicule. Et il n’a pas fait cet écrit seulement pour le soulagement de la mémoire ; [344e] en effet, une fois que l’esprit s’est bien pénétré de ces vérités, il n’y a pas de danger que la mémoire les laisse échapper ; car il n’y a rien de plus court. Il a peut-être été guidé par une honteuse ambition qui lui a inspiré le dessein de présenter cet ouvrage comme le fruit de ses propres méditations ou le résultat des leçons qu’il avait reçues de moi et dont il n’était pas digne, puisqu’il voulait m’en dérober la gloire. [345a] Il faudrait donc que son instruction eût été achevée dans la seule leçon que je lui ai donnée ; et Jupiter sait quelle leçon, comme dirait un Thébain[8]. Je ne lui ai parlé de philosophie qu’une seule fois, de la manière que je vous ai rapportée ; et depuis je n’ai jamais renouvelé cette épreuve. Si quelqu’un est curieux de savoir pourquoi nous ne sommes revenus sur ce sujet ni le lendemain, ni le surlendemain, ni dans aucun temps, il faut examiner si Denys, après m’avoir une seule fois [345b] entendu, s’est cru suffisamment instruit, et s’il l’était en effet, soit par ses propres méditations, soit par les leçons d’autres philosophes, ou s’il a regardé ce que je lui disais comme frivole, ou bien si ce n’était pas plutôt par ce troisième motif qu’il trouva cette science au-dessus de ses forces et ne se crût pas capable de vivre suivant les règles de la tempérance et de la vertu. S’il prétend que je lui parlais de choses frivoles ; il y a beaucoup de témoins, et de témoins dont l’autorité a plus de poids que celle de Denys, qui affirmeront le contraire. S’il a lui-même découvert ou appris cette science, il l’a donc jugée digne de servir à l’éducation d’une âme libre, [345c] et alors n’est-il pas étrange qu’il ait si légèrement traité l’homme qui pouvait lui servir de maître et de guide ? Et comment l’a-t-il traité ? je vais vous le dire.

Jusqu’alors il avait laissé à Dion la possession et la jouissance de ses biens ; mais bientôt, comme s’il avait oublié la lettre que j’avais reçue de lui, il défendit aux administrateurs de ces biens d’en envoyer les revenus à Dion dans le Péloponnèse. Il prétendait qu’ils n’appartenaient point à Dion mais à son fils, et que la loi le déclarait tuteur [345d] de cet enfant, comme son oncle. Voilà ce qui se passa jusqu’à cette époque. Ces événements durent m’éclairer sur les dispositions de Denys pour la philosophie, et je pouvais librement manifester mon mécontentement. Car on était en été ; la navigation était ouverte, et il me sembla que j’avais moins à me plaindre de Denys que de moi-même et de ceux qui m’avaient forcé de passer [345e] une troisième fois le détroit de Scylla

Et de revoir la funeste Charibde[9].

Je résolus donc de dire à Denys qu’il m’était impossible de rester tant que Dion serait l’objet d’outrages aussi injustes. Mais il chercha à m’apaiser et me conjura de rester : il ne voulait pas que j’allasse sitôt porter moi-même la nouvelle de ce qui se passait. Cependant, voyant qu’il ne pouvait me persuader, il me dit qu’il se chargeait lui-même des préparatifs [346a] de mon départ. Pour moi, je voulais m’embarquer sur un bâtiment de transport, résolu de partir à tout prix ; car je n’avais donné à Denys aucun sujet de se plaindre de moi, et j’avais beaucoup à me plaindre de lui. Mais Denys, me voyant bien décidé à ne pas rester, usa du subterfuge suivant pour me retenir. Le lendemain du jour où je lui avais déclaré ma résolution, il vint me trouver et me tint ce discours spécieux : « L’affaire de Dion, me dit-il, est la seule cause de nos divisions ; [346b] terminons-la. Voici ce que je ferai pour lui par amitié pour toi. Je lui rends ses biens ; mais il restera dans le Péloponnèse, non comme un exilé, mais avec la liberté de revenir à Syracuse quand le moment de son retour aura été convenu entre lui, moi et vous, ses amis, sous la condition toutefois qu’il n’entreprendra rien contre moi. Vous m’en serez garants, toi, tes amis et ceux des parents de Dion qui se trouvent ici. Dion vous donnera de son côté des garanties. Quant à son argent que je lui renverrai, il le mettra en dépôt [346c] dans le Péloponnèse et à Athènes, entre les mains de ceux que vous désignerez ; il n’en aura que les intérêts, et ne pourra toucher au fonds qu’avec votre agrément ; car je ne compte pas assez sur sa fidélité et sa justice envers moi, pour laisser à sa disposition de pareilles ressources. J’ai plus de confiance en toi et les tiens. Vois donc si ces arrangements te conviennent : tu resterais encore cette année avec moi, et, la saison venue, tu partiras [346d] avec la fortune de Dion. Quant à lui, je ne doute pas qu’il ne te soit très reconnaissant de ce service. » Je fus indigné de ces propositions ; cependant je lui dis que je voulais y réfléchir et que je lui rendrais ma réponse le lendemain. Il y consentit ; et quand je me mis à réfléchir à toute cette affaire, je me trouvai dans un grand embarras. D’abord, me disais-je, [346e] si Denys me trompe et que je m’éloigne, ne va-t-il pas écrire à Dion, lui et tous ses amis, qu’il était plein de bonne volonté, mais que j’ai refusé d’en profiter, et que je me soucie peu de ses intérêts ? Et si, d’un autre côté, il veut que je reste, sans même donner d’ordre formel aux patrons de navires [347a], il n’a qu’à leur faire entendre que je m’éloigne contre son gré, quel est le pilote qui consentira à me faire sortir de ce palais ? car, pour comble de malheur, je logeais dans les jardins mêmes qui entourent le palais, et le gardien de la porte ne m’aurait pas laissé sortir sans une autorisation expresse du roi. Si je reste encore un an, je pourrai instruire Dion de ma situation et de ma conduite ; et si Denys exécute ses promesses, je n’aurai [347b] point à me repentir de ce sacrifice, car la fortune de Dion peut bien, sans exagération, s’élever à cent talents. Mais si les choses se terminent comme elles se termineront selon toute apparence, je serai bien embarrassé. Cependant il faut peut-être souffrir encore une année et mettre en plein jour les intrigues de Denys par l’événement même. Ces réflexions faites, je déclarai le lendemain à Denys que j’étais déterminé [347c] à rester. J’ajoutai qu’il ne devait pas me regarder comme l’arbitre unique des affaires de Dion, mais le prévenir en même temps que moi de notre traité, lui demander s’il lui convenait et s’il avait quelque autre demanda, à faire. Il faut, disais-je encore, faire parvenir ces nouvelles à Dion le plus promptement possible, et en attendant ne rien changer à l’état de ses affaires. Voilà à peu près notre conversation et les conventions auxquelles nous nous arrêtâmes. Bientôt après les vaisseaux s’éloignèrent, et il ne m’aurait plus été possible de m’embarquer. C’est alors seulement que Denys, par une sorte de réminiscence, [347d] vint me dire que des biens de Dion la moitié seulement lui appartenait, et que l’autre devait rester à son fils. Il ajouta qu’il ferait opérer le partage ; qu’on vendrait la moitié des biens ; qu’il me chargerait d’en faire passer le prix à Dion, et que pour l’autre moitié, on la laisserait à son fils : que c’était ce qu’il y avait de plus juste à faire. Frappé de ces paroles, je compris bien qu’il serait ridicule de perdre un mot de plus sur cette affaire ; toutefois je dis qu’il fallait attendre la réponse de Dion et lui mander ce nouveau changement. Mais bientôt après, Denys se mit à vendre [347e] sans pudeur les biens de Dion, et régla à sa fantaisie le mode de la vente, le prix et les acheteurs, sans daigner m’en parler. Pour moi, je me tus désormais sur les affaires de Dion ; j’étais convaincu que je n’y pouvais plus rien.

Tels sont les services que j’ai pu rendre auprès de Denys à la philosophie et à mes amis. Dès ce moment, voici comment nous vécûmes, lui [348a] et moi : je portais sans cesse mes regards au dehors comme un oiseau impatient de s’échapper ; lui employait tous les moyens pour me retenir, sans me rien rendre de ce qui appartenait à Dion. Cependant, aux yeux de toute la Sicile, nous paraissions en bonne intelligence. Vers ce temps, Denys voulut diminuer la solde des vétérans, ce que n’avait jamais fait son père. Les soldats furieux se rassemblèrent en tumulte, et protestèrent qu’ils ne le souffriraient pas. Denys, pour leur en imposer, [348b] fit fermer les portes de la citadelle ; mais ils se précipitèrent vers les murailles en poussant un cri de guerre à la manière des Barbares. Denys en fut tellement effrayé qu’il leur accorda tout, et même augmenta la solde des peltastes qui s’étaient joints à eux. Tout d’un coup le bruit se répandit qu’Héraclide était l’auteur de ce désordre. Héraclide, à cette nouvelle, se cacha. Denys s’efforça [348c] de le prendre, et ne pouvant y réussir, il fit venir Théodote dans ses jardins où je me promenais alors par hasard. Je n’entendis point leur conversation et je ne sais pas ce qu’ils ont dit. Je ne me rappelle que ce qu’a dit Théodote à Denys en ma présence : Platon, me dit-il, j’engage Denys, si je lui amène ici Héraclide pour qu’il se justifie des crimes qu’on lui reproche, et s’il ne croit pas devoir lui permettre de rester en Sicile, à le laisser au moins se retirer avec sa femme et son fils [348d] dans le Péloponnèse, où il n’entreprendra rien contre Denys et jouira du revenu de ses biens. J’ai déjà écrit à Héraclide de venir ici et je vais lui écrire de nouveau. Soit donc qu’il se rende à ma première invitation, soit qu’il n’obéisse qu’à celle que je vais lui faire, je demande instamment à Denys qu’il ne soit fait aucun mal à Héraclide, ni dans l’intérieur de la ville, ni hors des murs, [348e] si on le prend ; mais seulement qu’on le fasse sortir du pays jusqu’à ce que le roi change de résolution. Veux-tu y consentir ? ajouta-t-il, en s’adressant au roi. — J’y consens, répondit celui-ci, et quand il serait découvert dans ta propre maison, il ne lui arrivera pas d’autre mal. Mais le lendemain Eurybe et Théodote effrayés accoururent chez moi dans un trouble extraordinaire, et Théodote prenant la parole : Platon, me dit-il, tu as été témoin des promesses que Denys m’a faites hier au sujet d’Héraclide. — Sans doute, répondis-je. — Eh bien ! maintenant les satellites le cherchent de tous côtés pour le prendre, et peut-être est-il près d’ici. Viens joindre tes efforts aux nôtres auprès de Denys. [349a] Nous courûmes auprès de lui ; mais, une fois en sa présence, Eurybe et Théodote fondirent en larmes et ne purent prononcer un mot. Je pris la parole : Denys, lui dis-je, Eurybe et Théodote craignent que, contre ta promesse d’hier, tu ne maltraites Héraclide qui paraît s’être montré près d’ici. À ces mots, Denys entra en fureur et changea de couleur comme un homme hors de lui. Théodote [349b] tomba à ses genoux, et, lui prenant une main qu’il arrosait de ses larmes, le conjura de ne pas commettre une pareille action. Je l’interrompis pour le consoler : Rassure-toi, lui dis-je ; Denys n’osera jamais manquer à une promesse qu’il nous a faite hier. À toi ! s’écria Denys en me lançant un regard de tyran, je ne t’ai rien promis du tout. — J’atteste les dieux, répliquai-je, qu’hier tu nous a promis ce que Théodote te demande aujourd’hui, de ne pas poursuivre Héraclide. [349c] Puis, lui tournant le dos, je me retirai. Denys n’en continua pas moins à chercher Héraclide ; mais Théodote le fit prévenir de ce qui se passait et l’engagea à fuir ; et quoiqu’on eût envoyé à sa poursuite Tisias et une troupe de soldats, le malheureux parvint à leur échapper, et, dans le court espace d’une journée, atteignit les frontières carthaginoises. Denys, qui désirait depuis longtemps retenir les biens de Dion, saisit avec empressement cette occasion de rompre avec moi. D’abord il me renvoya de la citadelle, [349d] sous prétexte que les femmes allaient célébrer dans le jardin où se trouvait mon logement un sacrifice de dix jours, et me dit d’aller demeurer chez Archidème. Pendant ce temps Théodote m’engagea à venir chez lui, me témoigna beaucoup d’indignation de tout ce qui s’était passé, et se plaignit amèrement de Denys. Le roi, apprenant que j’étais allé chez Théodote, saisit ce nouveau prétexte, [349e] qui n’avait pas plus de fondement que le premier, et me fit demander si j’étais allé chez Théodote sur son invitation. Je répondis que oui. — Sache donc, reprit l’envoyé, que le roi m’a ordonné de te dire que tu prenais un mauvais parti en embrassant les intérêts de Dion et de ses amis avec plus de chaleur que les siens. Ce fut son dernier mot, et il ne me rappela jamais dans son palais, comme m’étant ouvertement déclaré l’ami de Théodote et d’Héraclide et son ennemi ; il comprenait d’ailleurs que je ne pouvais conserver aucune amitié pour lui, quand tous les biens de Dion avaient été dissipés. [350a] J’habitai donc dorénavant hors de la citadelle, au milieu des soldats mercenaires. Bientôt je fus averti, par quelques domestiques athéniens, mes compatriotes, qu’on m’avait noirci dans l’esprit des peltastes, et que quelques-uns d’entre eux avaient annoncé qu’ils me tueraient s’ils me rencontraient. Voici le moyen que je résolus d’employer pour me sauver. Je fis connaître ma position à Archytas et à mes autres amis de Tarente : ceux-ci, sous le prétexte d’une ambassade, m’envoyèrent un vaisseau [350b] à trente rames avec Lamisque, l’un d’eux, qui intercéda pour moi auprès de Denys en l’assurant que je n’avais qu’un seul désir, celui de m’en aller. Denys y consentit, et me congédia en me donnant de quoi faire le voyage. Quant aux biens de Dion, je ne renouvelai point mes réclamations, et personne ne m’en parla.

À mon arrivée dans le Péloponnèse, je trouvai Dion aux jeux olympiques et lui racontai tout ce qui s’était passé. Alors, prenant Jupiter à témoin, il annonça à tous ses amis [350c] et à moi qu’il voulait tirer vengeance de Denys, d’abord pour m’avoir indignement traité quand j’étais son hôte (ce furent là et ses pensées et ses paroles), et aussi pour l’avoir lui-même injustement persécuté et banni. À ces mots, je lui dis qu’il pouvait bien engager ses amis à le seconder, si cela leur convenait ; mais pour, moi, lui dis-je, toi et tes amis m’avez presque contraint de partager la table, la maison et les sacrifices de Denys ; et quoique la calomnie lui ait persuadé que je conspirais avec toi contre sa vie et sa tyrannie, il n’a point osé me tuer. [350d] D’ailleurs, je ne suis plus en âge de porter les armes pour qui que ce soit. Je réserve mes services pour le temps où la vertu vous rapprochera et vous inspirera le dessein de renouer votre ancienne amitié. Mais, tant que vous ne respirerez que la haine, appelez-en d’autres pour s’associer à votre entreprise. Je parlais ainsi avec un amer dégoût de mon séjour et de mes mauvais succès en Italie. Je ne pus persuader Dion et les siens, et leur aveuglement fut la cause de tous les malheurs qui sont survenus ; malheurs qui ne seraient pas arrivés, autant qu’on peut juger des affaires humaines, si Denys [350e] eût rendu à Dion sa fortune, ou plutôt s’il se fût tout-à-fait réconcilié avec lui. Mes conseils et mon influence auraient aisément arrêté Dion ; mais en se cherchant tous deux les armes à la main, ils n’ont fait qu’engendrer toutes sortes de maux. [351a] Cependant Dion ne formait pas d’autres vœux que ceux que doit former tout homme raisonnable. S’il rêvait la puissance pour lui, pour ses amis, pour sa patrie, c’est qu’il croyait que pour être utile il faut avoir le pouvoir et les honneurs, et qu’il faut être grand pour faire un grand bien. Ce n’est pas comme l’homme qui, pauvre, incapable de se gouverner lui-même et esclave du plaisir, [351b] ne cherche qu’à s’enrichir, trompe ses amis et l’État, trame des conspirations, fait massacrer les riches en les accusant de trahison, pille leurs biens, et invite ses compagnons et ses complices à l’imiter pour éviter qu’un seul d’entre eux ne vienne lui reprocher sa misère. Il faut en dire autant de celui qui ne sait s’attirer l’estime de ses concitoyens par d’autres bienfaits que par des décrets qui distribuent à la populace la fortune des riches, ou qui, maître d’une ville puissante à laquelle sont soumises d’autres villes, dépouille injustement les plus petites [351c] pour enrichir la capitale. Non, jamais Dion, ni qui que ce soit, n’use volontairement de pareils moyens pour acquérir un pouvoir qui serait funeste à lui-même et à toute sa postérité : il n’aspire qu’à donner à sa patrie une constitution et des lois bonnes et justes, sans exils ni échafauds. Telle a été la conduite de Dion. Résolu à souffrir l’injustice plutôt qu’à la commettre, mais se dérobant pourtant à s’en garantir, il a succombé au moment où il allait triompher [351d] de ses ennemis ; Faut-il s’en étonner ? L’homme juste, sage et prudent, est toujours en garde contre les méchants ; mais il n’est pas extraordinaire qu’il lui arrive la même chose qu’au meilleur pilote. Celui-ci sait toujours prévoir la tempête, mais il ne peut calculer la violence extraordinaire et inattendue qui le submerge à l’improviste. Ce fut là le sort de Dion, il savait que ses ennemis étaient corrompus et voulaient le perdre, mais il n’avait pas prévu jusqu’où ils porteraient la barbarie, [351e] la perversité et l’avidité. C’est ce qui causa sa mort et couvrit de deuil la Sicile entière.

[352a] Tels sont les conseils que je crois devoir vous donner. Il m’a semblé que je devais vous expliquer les motifs qui m’ont fait entreprendre mon second voyage en Sicile, à cause des événements singuliers et extraordinaires qui l’ont suivi. Si quelqu’un ajoute quelque foi à mes paroles et croit que j’ai eu de justes raisons de faire ce que j’ai fait, je suis content ; ce que j’ai dit suffit.



[352b] LETTRE VIII.

Platon aux parents et aux amis de Dion ; bonheur et sagesse.

Mais ce bonheur et cette sagesse, comment pourrez-vous les acquérir ? Je vais faire tous mes efforts pour vous l’apprendre. J’espère que mes conseils serviront non seulement à vous, quoiqu’ils vous intéressent plus particulièrement, [352c] mais encore à tous les Syracusains, et même à vos adversaires et à vos ennemis ; excepté pourtant ceux qui se sont rendus coupables de quelque impiété ; car de telles fautes sont sans remède, et personne ne peut les expier : mais faites attention à ce que je vais vous dire.

Depuis que la tyrannie a été renversée, toute la Sicile est divisée : les uns voudraient ressaisir le pouvoir absolu, les autres en être délivrés à jamais. Dans cette situation, le conseil qui semble le meilleur [352d] à la foule est celui dont l’exécution doit faire le plus de tort à nos ennemis, et procurer le plus d’avantage à nos amis. Mais il est bien difficile de faire beaucoup de mal aux autres sans en souffrir autant soi-même. Il n’est pas besoin d’aller chercher bien loin des exemples de ce que j’avance. Regardez ce qui se passe chez vous, en Sicile, où les entreprises des uns excitent les représailles [352e] des autres : vous n’avez qu’à raconter votre histoire pour donner des leçons aux autres peuples. Tout le monde est d’accord sur ce point ; ce qui est difficile, c’est de découvrir et d’accomplir le bien de tous, amis et ennemis, ou au moins le moindre mal possible des uns et des autres. Mes conseils et mes explications [353a] seront comme des vœux ; oui, des vœux : car, dans toutes nos pensées, dans toutes nos paroles, c’est aux dieux que nous devons avant tout nous adresser. Et ces vœux seront remplis si mes paroles peuvent être utiles à la fois à vous et à vos ennemis. Depuis le commencement de la guerre vous avez été soumis les uns et les autres à une famille que vos pères ont placée à la tête des affaires dans un moment critique, où la Sicile grecque, ravagée par les Carthaginois, courut le plus grand risque de devenir barbare. Ils choisirent le jeune et brave [353b] Denys pour diriger les opérations militaires, dans lesquelles il avait une grande supériorité ; ils lui adjoignirent pour le conseil un vieillard, Hipparinos ; et en leur confiant le pouvoir suprême pour sauver la Sicile, ils leur donnèrent le nom de tyrans. Et, soit par une fortune divine ou par un dieu même, soit par le mérite des chefs ou plutôt par le concours de ces deux motifs et par la vertu des Siciliens d’alors, l’État fut sauvé. Un tel bienfait [353c] méritait sans doute aux sauveurs de la patrie toute la reconnaissance du peuple. Si plus tard la tyrannie a fait un funeste usage du pouvoir qui lui avait été confié, il y a des châtiments pour elle, qu’elle les subisse. Mais quelles sont les justes peines dues à des fautes ? Si vous pouviez aisément, sans grands périls et sans malheurs sérieux, vous soustraire à l’autorité des tyrans, ou si ceux-ci pouvaient ressaisir leur empire sans violence, je ne voudrais pas vous donner sur l’avenir les conseils que vous allez entendre. [353d] Mais rappelez-vous, les uns et les autres, combien de fois vous vous êtes flattés que le succès de vos desseins ne dépendait plus que d’un faible obstacle, et combien de fois cet obstacle si faible n’a-t-il pas été la cause des plus terribles malheurs. Ainsi vos misères n’ont pas de fin ; leur terme apparent est leur renouvellement perpétuel. Dans ce cercle [353e] de calamités, vous pouvez tous périr, amis du peuple et soutiens de la tyrannie ; et le jour viendra, jour à la fois certain et funeste, où la Sicile n’entendra plus la voix d’aucun Grec et sera devenue une province des Phéniciens ou des Opiques[10]. Les Grecs doivent donc mettre tous leurs efforts à découvrir un remède à ce mal ; et si quelque autre en présente un plus sage et plus efficace que le mien, il faut lui donner le titre bien mérité [354a] d’ami de la Grèce. Pour moi, je tâcherai de vous faire part de mon opinion en toute liberté, et devons tenir le langage de la justice et de la raison. Je parlerai comme un arbitre aux deux parties, à ceux qui veulent la tyrannie et à ceux qui la souffrent ; et je leur répéterai un conseil que je leur donne depuis longtemps. D’abord, je conseille aux tyrans de renoncer à un nom et à un pouvoir odieux, et de changer, s’il est possible, [354b] leur gouvernement en monarchie. Le sage et vertueux Lycurgue a prouvé par son exemple que ce changement est possible. Quand il vit que ses propres parents, en substituant dans Argos et Messène la tyrannie à la monarchie, avaient précipité dans le même abîme leur trône et leur pairie, il craignit le même malheur pour sa patrie et pour sa race. Il y remédia, par la création du sénat et de la magistrature des éphores, sauvegarde de la monarchie. Aussi admire-t-on depuis tant de siècles la force et l’éclat de ce gouvernement où la loi [354c] est la reine des hommes, et non les hommes les tyrans de la loi. Voici donc ce que je conseille à tous les hommes ; je conseille à ceux qui aspirent à la tyrannie de chasser loin d’eux et de fuir d’une fuite assidue cette fausse image du bonheur des hommes avides et insensés, d’adopter le gouvernement monarchique et de se soumettre à ses principes, sûrs d’obtenir en retour les plus grands honneurs de la libéralité des hommes et des lois. [354d] Je dis aussi aux amis de la liberté, qui fuient le joug de la servitude comme un fléau : Prenez garde que la passion immodérée d’une liberté sans frein ne vous fasse tomber dans la maladie de vos ancêtres, suite funeste de l’anarchie où les avait réduits leur insatiable amour de la liberté. Avant le règne de Denys et d’Hipparinos, les Siciliens se croyaient au comble du bonheur parce qu’ils vivaient dans la débauche et commandaient à leurs maîtres. C’est à cette époque qu’ils déposèrent et chassèrent les dix généraux [354e] qui précédèrent Denys, sans en juger un seul, parce qu’ils ne voulaient obéir ni à un homme, ni à un jugement, ni à une loi, mais jouir d’une liberté absolue ; c’est de là que leur vinrent les tyrannies. Dans la soumission comme dans la liberté, l’excès est le plus grand des maux, et la juste mesure le plus grand bien. La soumission est juste quand elle s’adresse à Dieu, excessive quand elle s’adresse aux hommes. Pour les sages, Dieu c’est la loi, [355a] et pour les insensés c’est le plaisir.

Je charge les amis de Dion de transmettre à tous les Syracusains ces pensées qui étaient les siennes. Je vous répéterai ce qu’il m’a dit pour vous quand il vivait encore. Quels sont enfin ces conseils de Dion sur la situation actuelle des affaires ? Les voici :

« Syracusains, choisissez d’abord des lois qui [355b] ne vous portent point à désirer les richesses et les plaisirs : mais puisqu’il y a trois choses à considérer dans ce monde, l’âme, le corps et l’argent ; honorez avant tout l’âme, puis le corps, dont la santé donne de la force à l’âme, et donnez le troisième rang à l’argent qui ne doit être qu’au service de l’âme et du corps. [355c] Une loi qui produirait ces effets est nécessairement une bonne loi : elle rend heureux ceux qui la suivent. Mais appeler heureux ceux qui sont riches, c’est un langage insensé et misérable qui ne convient qu’aux femmes et aux enfants, et qui rend semblables à eux ceux qu’il trouve crédules. Si vous essayez de mettre en pratique les conseils que je vous donne sur les lois, l’expérience justifiera la vérité de mes paroles, l’expérience qui est pour toutes choses une épreuve infaillible. Quand vous aurez accueilli ces lois, [355d] comme la Sicile est dans une situation critique et qu’aucun des deux partis qui la divisent ne paraît avoir beaucoup d’avantage sur l’autre, il sera peut-être convenable et juste de prendre un terme moyen entre vous, d’un côté, qui redoutez le fléau de la servitude, et ceux qui, de l’autre, brûlent de s’emparer de la tyrannie. Les ancêtres de ces derniers ont délivré les Grecs des Barbares, et c’est là un immense bienfait ; et si vous pouvez délibérer sur le choix d’un gouvernement, c’est à eux que vous le devez ; s’ils avaient succombé, vous n’auriez à délibérer sur rien, ni rien à espérer. Que les uns jouissent [355e] donc de la liberté sous un gouvernement monarchique, et que les autres aient entre leurs mains une royauté responsable, où les lois puissent également réprimer les simples citoyens et les rois eux-mêmes qui les violeraient. Après cela, procédez dans un esprit sincère et sage, et avec l’aide des dieux, à l’élection de trois rois. Choisissez d’abord mon fils, qui a un double titre à votre reconnaissance et à cause de moi et à cause de mon père ; car l’un a délivré l’État des [356a] Barbares, et moi, je l’ai deux fois sauvé de la tyrannie ; j’en appelle à vos propres souvenirs. Ensuite, choisissez un homme qui porte le même nom que mon père, le fils de Denys, à cause des services qu’il vous a rendus et de la sagesse de sa conduite. Né d’un tyran, il a volontairement donne la liberté à sa patrie et a mérité pour lui et les siens une gloire immortelle au lieu d’un pouvoir éphémère et injuste. Enfin, vous devez appeler comme troisième roi de Syracuse, de son aveu et de celui du peuple, le chef actuel [356b] de l’armée ennemie, Denys, fils de Denys, s’il consent à se contenter de la royauté par crainte des revers de la fortune, par pitié pour sa patrie, pour les autels abandonnés et pour les tombeaux de ses pères, afin que nos discordes ne comblent pas de joie les Barbares en causant la ruine de notre pays. Soit que vous accordiez à ces trois rois une autorité égale à celle des rois de Lacédémone, soit que vous préfériez la diminuer, il faut les élire d’un commun accord, [356c] comme je vous l’ai déjà dit, et comme je crois devoir vous le répéter encore. Si les familles de Denys et d’Hipparinos, pour sauver la Sicile et mettre fin aux malheurs qui la désolent, acceptent la dignité royale pour le temps présent et pour l’avenir, il faut la leur décerner aux conditions dont nous avons déjà parlé, et nommer, pour achever la paix, les députés qu’ils voudront, soit parmi les étrangers, soit parmi les habitants, soit également parmi les uns et parmi les autres, en tel nombre qu’ils le jugeront convenable. Ces députés assemblés [356d] commenceront par rédiger des lois et établir un gouvernement dans lequel il conviendra que les rois président aux choses sacrées et à toutes celles dont l’État doit confier la direction à ses anciens bienfaiteurs. Ils choisiront trente-cinq gardiens des lois qui partageront le droit de paix et de guerre avec le peuple et le sénat. Les différentes sortes de délits seront justiciables de tribunaux différents ; mais la mort et l’exil ne pourront être prononcés que par les trente-cinq auxquels on adjoindra d’autres juges choisis parmi les magistrats nouvellement sortis de fonctions, en prenant dans chaque ordre [356e] le plus estimé et le plus juste ; et ce sont eux qui prononceront pendant une année les condamnations à la mort, à l’exil et à la prison. Le roi ne prendra point de part à ces jugements, parce qu’il ne doit pas profaner la dignité sacerdotale dont il est revêtu, [357a] en concourant à des sentences de mort, de prison ou d’exil. Telles sont les pensées qui m’ont occupé toute ma vie et qui ne m’abandonnent point encore à ce moment. Et si les furies hospitalières[11] ne m’avaient point empêché de triompher de nos ennemis, je les aurais mises à exécution. Puis, pour peu que la fortune eût secondé mes vœux, j’aurais peuplé le reste de la Sicile de colonies grecques, chassé les Barbares des terres qu’ils occupent aujourd’hui, excepté pourtant ceux qui ont combattu contre les tyrans pour la liberté commune, [357b] et j’aurais ramené les Grecs qui habitaient autrefois certains territoires dans les anciennes demeures de leurs pères. Voilà le plan sur lequel je vous conseille de réfléchir. Ensuite commencez l’exécution : appelez tout le monde à y concourir, et si quelqu’un s’y refuse, regardez-le tous comme un ennemi public. Le succès n’est point impossible ; car ce que veulent à la fois deux âmes, ce qui se présente d’abord à des hommes occupés de la recherche du bien, il faudrait avoir perdu la raison [357c] pour l’appeler impossible. Or, ces deux âmes sont celles du fils d’Hipparinos, fils de Denys, et de mon propre fils. Ceux-ci une fois d’accord, je ne vois pas comment les Syracusains qui chérissent véritablement leur pays pourraient être divisés. Portez donc vos offrandes et vos prières aux autels de tous tes dieux et à ceux qui sont dignes de partager avec eux vos hommages ; ensuite adressez-vous à vos concitoyens de tous les partis sans aucune différence et avec une égale douceur ; enfin ne vous arrêtez plus avant d’avoir [357d] entièrement exécuté et accompli, avec énergie et avec bonheur, les conseils que je viens de vous donner, semblables à des rêves divins qui nous transportent tout éveillés. »



LETTRE IX.
Platon à Archytas de Tarente ; bonheur et sagesse.


Archippe et Philonide [357e] sont arrivés à Athènes avec les lettres que tu leur avais confiées, et ils nous ont donné de tes nouvelles. Ils ont eu promptement terminé leurs affaires avec les Athéniens ; car elles étaient de nature à ne souffrir aucune difficulté. Ils m’ont dit que tu souffres beaucoup de ne pouvoir te débarrasser du poids des affaires publiques qui ne te laissent aucun loisir. Tout le monde sait bien qu’il n’y a pas de plus grand bonheur que de se livrer librement à ses occupations particulières, [358a] surtout quand on les a choisies comme toi. Mais tu dois réfléchir que nous ne sommes pas nés pour nous seuls ; que notre vie se partage entre notre patrie, nos parents et nos amis, et qu’il faut faire une grande part aux circonstances où on se trouve. Quand la patrie nous appelle et nous remet ses intérêts, nous serions coupables d’être sourds à sa voix, [358b] car ce serait laisser le champ libre à des hommes méprisables qui n’aspirent au pouvoir qu’avec de mauvaises intentions. En voilà assez sur ce sujet. Je m’occupe d’Échécrate et je continuerai à m’en occuper par considération pour toi, pour Phrynion, son père, et pour ce jeune homme lui-même.



LETTRE X.
Platon à Aristodore ; bonheur et sagesse.


J’apprends que tu es ce que tu as toujours été, un des meilleurs amis de Dion, et que tu as toujours réglé ta conduite sur les véritables principes de la philosophie : car la fermeté, la fidélité et la loyauté, voilà, selon moi, en quoi consiste la véritable philosophie. Pour tous les talents et toutes les sciences qui ont un but différent, je crois qu’on a bien raison de ne les nommer que des agréments. Porte-toi bien et demeure dans la pratique des bonnes habitudes que tu suis maintenant.



LETTRE XI.
Platon à Laodamas ; bonheur et sagesse.


Je t’ai déjà écrit qu’il était très important pour les affaires dont tu m’as parlé que tu vinsses toi-même à Athènes. Mais comme il est impossible que tu viennes, tu me mandes qu’il y aurait un autre moyen, ce serait que moi ou Socrate nous nous rendissions auprès de toi. Mais dans ce moment [358e] Socrate souffre d’une rétention d’urine ; et quant à moi, je serais trop honteux si, une fois arrivé près de toi, je ne pouvais réussir dans l’entreprise pour laquelle tu m’appelles, et j’avoue qu’elle ne me donne pas grand espoir de succès. Pour quels motifs ? Il faudrait une trop longue lettre pour les exposer en détail. D’ailleurs, l’âge ne m’a point laissé assez de force pour faire des voyages, et braver les dangers qu’on rencontre sur terre et sur mer, surtout aujourd’hui où tout est plein de périls pour les voyageurs. Mais je puis te donner, [359a] pour toi et les colonies, des conseils qui paraîtront peut-être frivoles dans ma bouche, comme dit Hésiode, et qui cependant sont difficiles à trouver. On croit qu’il suffit d’établir une législation quelconque pour fonder une bonne république, sans créer dans l’État un pouvoir qui veille sur les mœurs de tous, hommes libres et esclaves, et les maintienne courageux et tempérants, c’est une erreur. Donnez donc à votre république une pareille magistrature, s’il y a parmi vous des hommes dignes [359b] d’en être revêtus. Mais s’il vous faut un homme capable de former les autres, je crains qu’on ne trouve pas parmi vous plus de disciples que de maître, et il ne vous reste qu’à adresser des vœux au ciel. En effet, les autres républiques ont commencé par avoir des institutions comme la vôtre ; et elles ne se sont perfectionnées qu’avec le temps, lorsqu’à la faveur de grands événements, soit pendant la guerre, soit pendant la paix, un homme sage et vertueux s’est acquis une grande puissance. Cependant [359c] il est absolument nécessaire de ne rien négliger, de bien réfléchir sur ce que je te dis, et de ne pas se mettre témérairement à l’œuvre eu pensant ne rencontrer aucune difficulté. Sois heureux.



LETTRE XII.
Platon à Archytas de Tarente ; bonheur et sagesse.


J’ai reçu avec un plaisir extrême les ouvrages [359d] que tu m’as envoyés. Ils m’ont donné beaucoup d’estime pour leur auteur, qui me paraît digne de ses antiques aïeux. Il paraît, s’il faut s’en rapporter à la tradition, que ses ancêtres étaient du nombre de ces dix mille héros troyens qui s’expatrièrent sous Laomédon. Quant aux ouvrages que tu me demandes dans ta lettre, je n’y ai pas mis la dernière main ; je te les envoie [359e] pourtant tels qu’ils sont. Nous savons tous deux avec quel soin il les faut garder, ainsi je n’ai pas besoin de te faire de recommandation à ce sujet. Porte-toi bien.



LETTRE XIII.
Platon à Denys, tyran de Syracuse ; bonheur et sagesse.


À la manière dont je commence cette lettre, tu verras qu’elle vient de moi. Un jour que tu avais réuni les jeunes Locriens, et que tu étais assez éloigné de moi, tu te levas et vins me dire avec beaucoup de bienveillance un mot qui me réjouit fort, ainsi que le beau jeune homme [360b] placé à mon côté. Celui-ci t’ayant dit : « Vraiment, Denys, Platon te rend de grands services pour ton instruction ! — Je lui ai bien d’autres obligations, répondis-tu, et, par exemple, pour ce banquet, je ne l’ai pas eu plutôt engagé, qu’il s’est rendu tout de suite à mon invitation. » Il faut conserver cette habitude, afin que de jour en jour, nous nous devenions plus utiles l’un à l’autre. C’est dans ce dessein que je t’envoie un homme qui appartient aux Pythagoriciens et à cette école, qui pourra, je crois, vous être fort utile, [360c] à toi et à Archytas, si ce dernier est à Syracuse. Cet homme se nomme Hélicon ; il est de Cyzique, et il a eu pour maître Eudoxe dont il possède parfaitement les doctrines. Il a reçu aussi des leçons d’un disciple d’Isocrate et de Polyxène, un des amis de Bryson. Avec tout cela, chose bien rare, il ne manque pas de grâce ; il a un caractère excellent, et ou ne pourrait lui reprocher [360d] que trop d’abandon et de facilité. J’hésite à parler ainsi ; car l’homme me paraît un animal, non pas méchant, mais changeant, excepté un fort petit nombre et sur un petit nombre de choses. Cette crainte et cette défiance m’ont porté à examiner moi-même Hélicon, et à consulter sur son compte ses concitoyens : ils sont tous unanimes sur son mérite. Observe-le toi-même et sois circonspect. Mais avant tout, si tu en as le temps, [360e] écoute ses leçons et apprends la philosophie. Si le temps te manque, prends toujours quelques leçons, et en les méditant plus tard, quand tu en auras le loisir, tu deviendras meilleur et l’on t’estimera davantage. Voilà comment je ne cesserai jamais de t’être utile. Mais j’en ai assez dit sur ce sujet.

[361a] Quant aux objets que tu m’as recommandé de t’envoyer, j’ai acheté l’Apollon : c’est l’ouvrage d’un jeune artiste de mérite, nommé Léocharès. Leptines te le portera. J’ai fait acquisition aussi d’un autre morceau du même sculpteur qui m’a semblé parfait. Je le destine à ta femme pour tous les soins qu’elle m’a donnés en état de santé ou de maladie, avec une bonté digne de toi et de moi. Tu lui offriras ce présent, si cela te convient. Je t’envoie aussi pour tes enfants douze amphores de vin doux et deux de miel. [361b] Pour les figues, je suis arrivé trop tard ; les fruits recueillis sont déjà gâtés ; une autre fois je prendrai mieux mes mesures. Leptines te parlera aussi des arbres.

J’ai pris chez Leptines l’argent dont j’ai eu besoin pour l’acquisition de ces objets et pour les droits d’entrée, en alléguant, ce qui me parut convenable, et qui est très vrai, que j’ai dépensé du mien pour le vaisseau de Leucadie près de seize mines. J’ai employé cet argent en partie pour moi, en partie [361c] pour payer ce que je t’envoie. Puisque je te parle de mes comptes, voici où nous en sommes ici tous les deux. Comme je te l’ai dit autrefois, j’userai de ton argent comme j’use de celui de mes autres amis, c’est-à-dire avec la plus grande discrétion et uniquement pour ce qui me semblera indispensable, juste et honorable à moi et à celui qui me le donne. Or, voici ma position. J’ai quatre [361d] petites nièces qui ont perdu leurs mères à l’époque où je refusai la couronne que tu m’offrais[12]. L’une est maintenant en âge de se marier, la seconde est dans sa huitième année, la troisième n’a pas encore quatre ans, et la dernière n’a qu’un an. Il faut que j’aide mes parents à doter celles qui se marieront de mon vivant : pour les autres, je n’y peux rien. Je n’aurai pas à doter non plus celles dont les pères deviendront plus riches que moi ; mais jusqu’ici, j’ai plus de fortune qu’eux. Aussi avais-je contribué avec Dion et quelques autres à doter [361e] leurs mères. L’une de ces enfants épouse Speusippe, son oncle maternel[13]. Il ne lui faut pas plus de trente mines ; c’est une dot suffisante pour nous. Ensuite, quand ma mère mourra, il ne faudra pas plus de dix mines pour lui élever un tombeau. Voilà à peu près les seules dépenses que j’aie à faire maintenant. Si mon voyage en Sicile entraîne quelque autre dépense privée ou publique, nous nous conduirons comme nous en sommes convenus, [362a] c’est-à-dire que, de mon côté, je mettrai le plus d’économie possible ; mais tu fourniras le nécessaire. Quant aux dépenses que tu pourrais avoir à faire à Athènes, pour un chœur ou pour autres choses semblables, je suis forcé de te prévenir que tu n’as pas ici, comme nous l’avions espéré, un seul ami disposé à me donner de l’argent. Il t’importerait beaucoup de rembourser le plutôt possible ce qu’on t’aura avancé, autrement on n’obtient pas d’avances ; il faut attendre jusqu’à ce qu’il arrive un exprès de ta part : et c’est un inconvénient, et de plus une honte. [362b] Je l’ai bien éprouvé avec Andromède d’Aegine, ton hôte, à qui tu m’avais adressé en cas de besoin. J’envoyai Éraste lui demander de l’argent pour acheter différents objets importants que tu m’avais demandés. Mais il me répondit une chose fort naturelle, comme tout homme aurait fait à sa place : qu’il avait autrefois prêté à ton père et qu’il n’avait pu obtenir que difficilement le remboursement de ses avances ; qu’aujourd’hui il voulait bien encore nous donner une petite somme, mais rien de plus. Je m’adressai donc à Leptines ; et il est juste de féliciter ce dernier, non de t’avoir prêté, mais de l’empressement avec lequel il l’a fait et du zèle qu’il a toujours montré [362c] dans ses discours et dans ses actions pour tes intérêts. Il faut en effet que je t’instruise fidèlement des bonnes comme des mauvaises dispositions de chacun a ton égard. Je te dirai donc franchement ma pensée sur l’état de tes affaires, que je connais parfaitement. Ceux qui doivent te rendre des comptes ne veulent pas parler des dépenses parce qu’ils craignent de te mécontenter. [362d] Recommande-leur, force-les de t’instruire exactement là-dessus comme sur le reste. Il faut autant que possible que tu voies tout, que tu sois juge de tout, et que tu n’évites jamais aucun éclaircissement. C’est ce qui convient surtout à un prince. Tu n’ignores pas et tu conviendras toujours qu’il importe à la bonne administration de tes biens et à les intérêts que les dépenses soient justifiées et les paiements exactement faits. Ne te laisse donc plus calomnier auprès des hommes par ceux mêmes qui se vantent de te servir. Cela te nuit et ne [362e] tourne pas à ta gloire.

J’arrive à présent à Dion. Avant ta réponse, je ne puis rien dire sur les autres points, mais pour ceux dont tu m’as défendu de lui parler, je ne lui ai fait aucune communication. Cependant je l’ai sondé pour découvrir s’il s’en fâcherait ou non, et il m’a paru qu’il en serait vivement blessé. Pour tout le reste, je n’ai trouvé dans les discours et dans les actions de Dion que des dispositions très modérées à ton égard.

[363a] Nous donnerons à Cratinus, frère de Timothée et mon ami, une cuirasse de notre belle infanterie pesamment armée, et aux filles de Cébès, trois robes de sept coudées, non des somptueuses étoffes d’Amorgine, mais des tissus de Sicile. Le nom de Cébès ne doit pas t’être inconnu : tu le trouveras dans les dialogues socratiques, discutant, sur l’âme avec Socrate et Simmias. C’est l’un de nos amis intimes.

[363b] Quant au signe qui distingue mes lettres sérieuses de celles qui ne le sont pas, je pense que tu ne l’as point oublié ; cependant songes-y avec la plus grande attention. Car tant de gens m’engagent à leur écrire qu’il n’est pas facile de s’en défaire ouvertement. Je commence mes lettres sérieuses par Dieu et les autres par les dieux.

Les ambassadeurs me pressaient de t’écrire et avec raison. Ils montrent un grand zèle à nous louer partout toi et moi, et surtout Philargos qui a dans ce moment la main malade. [363c] Philède, qui vient de la cour du grand roi, m’a aussi parlé de toi. Si ma lettre était moins longue, je t’écrirais ses discours, mais tu demanderas à Leptines de te les répéter.

Si tu n’as personne à qui tu puisses confier la cuirasse et les autres objets que je te prie de m’envoyer, donne-les à Terillos. Il fait continuellement la traversée : c’est d’ailleurs un de mes amis et fort instruit en philosophie. Il a épousé la fille de Tison, qui présidait à la police de la ville quand je m’embarquai.

Porte-toi bien, étudie la philosophie et excite les jeunes gens [363d] à en faire autant. Salue pour moi nos compagnons de jeux. Recommande à Aristocrite et aux autres de t’annoncer sans aucun retard quand il t’arrivera de ma part des lettres ou des écrits, et de te rappeler les choses que je te demande. N’oublie pas de rendre promptement à Leptines l’argent qu’il nous a avancé, afin que cet exemple engage les autres à mettre plus de zèle à nous servir.

[363e] Jatrocle, que j’affranchis avec Myronide, va s’embarquer avec tout ce que je t’envoie ; prends-le à ton service, car il t’est fort attaché, et uses-en à ton gré. Enfin, informe-toi si la lettre a été conservée ou au moins si l’on en a gardé copie.


Notes[modifier]

  1. Εὖ πράττειν signifie être sage et être heureux, tandis que la formule ordinaire χαίρειν n’exprime qu’un souhait de bonheur. Voy. lettre III, pag. 62.
  2. Plutarque nous apprend en effet que Dion avait une fortune considérable. Il nous le montre vivant avec une pompe presque royale et promettant un jour à Denys d’équiper à ses frais cinquante trirèmes (Plut., Vie de Dion).
  3. Ce vers, dans les fragments d’Euripide, est sous le n° LXXXIX de l’édition de Beck.
  4. On ignore à qui il faut attribuer ce vers ainsi que ceux qui suivent.
  5. Stésichore, poète lyrique qui perdit la vue, dit-on, pour avoir fait une satire contre Hélène, et la recouvra après avoir chanté la palinodie, dans laquelle il désavouait son premier poème.
  6. Probablement Perdiccas III, roi de Macédoine.
  7. Le Scoliaste : « Lyncée, fils d’Aphérée et d’Arénée, passait pour avoir la vue si perçante qu’il voyait ce qui était sous la terre. De là le proverbe. »
  8. Imitation du Phédon, t. Ier, page 195.
  9. Homère, Odyssée, XII, 428.
  10. Peuple d’Italie.
  11. Allusion à l’assassinat de Dion par deux hommes qui étaient ses hôtes.
  12. Il s’agit probablement d’une de ces couronnes civiques que des États étrangers décernaient quelquefois à des citoyens d’Athènes pour les honorer.
  13. Potone, sœur de Platon, avait épousé Eurymédon et en avait eu Speusippe.