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Lettres de Vaucluse, trad. Develay, 1899/Lettre-préface

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Lettres de Vaucluse
Traduction par Victor Develay.
Ernest Flammarion (p. 5-11).

Lettre-préface[1]

à Guido Sette
Archevêque de Gênes

Vous vous rappelez qu’à la fleur de notre jeune âge, que nous passâmes sur la paille des grammairiens, comme dans un lieu de délices, mon père et votre oncle, qui avaient alors l’âge que nous avons maintenant, vinrent un jour, suivant leur coutume, à cette petite ville de Carpentras. Votre oncle, comme étranger, conçut le désir, né sans doute du voisinage et de la nouveauté du spectacle, de voir cette belle fontaine de la Sorgues, qui, jadis fameuse par elle-même, s’il est permis de se glorifier de peu avec un ami, c’est-à-dire avec soi, est devenue plus fameuse par le long séjour que j’y fis dans la suite et par mes vers. En entendant cela, nous eûmes, nous aussi, le désir enfantin d’y être conduits. Et comme nous ne paraissions pas pouvoir être confiés sans danger à des chevaux, on nous donna des domestiques chargés de les diriger, en nous tenant, comme cela se fait, serrés dans leurs bras. Pendant que cette mère, la meilleure de toutes celles que j’ai connues, ma mère par le sang et notre mère à tous deux par la tendresse, que nous avions fini par gagner avec bien de la peine, faisait en tremblant mille recommandations, nous partîmes avec cet homme dont le souvenir seul est agréable, dont vous portez le nom et le prénom que vous avez rehaussés par le savoir et la réputation. Lorsqu’on fut arrivé à la fontaine de la Sorgues (je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui), frappé de la beauté extraordinaire des lieux, entre autres réflexions d’enfant, je dis comme je pus : « Voilà l’endroit qui convient le mieux à ma nature, et si un jour cela se peut, je le préférerai aux grandes villes. » Je me disais alors tout bas ce que plus tard, quand j’atteignis l’âge viril, j’ai publié partout par d’éclatants témoignages, tant que le monde ne m’a pas envié mon loisir. Car j’ai passé là plusieurs années interrompues par des affaires et des difficultés qui m’ont souvent distrait. Toutefois j’y ai goûté une paix si profonde et un tel charme que depuis que j’ai connu ce que c’était que la vie des hommes, je n’ai guère vécu que là ; tout le reste du temps a été pour moi un supplice.

Déjà indivisibles de cœur, nous étions séparés par nos goûts. Vous ambitionniez les procès et le barreau ; moi, le repos et les bois. Vous avez recherché dans le chemin de la politique des richesses honnêtes, qui, chose étrange, m’ont poursuivi jusqu’à faire envie, moi, solitaire, dédaigneux d’elles, et réfugié au fond des bois. Mais pourquoi vous retracer maintenant ce silence des champs, ce murmure continuel du fleuve le plus limpide, ce mugissement des bœufs dans les vallées sonores, ces concerts non seulement diurnes mais nocturnes des oiseaux sous la ramée ? Vous connaissez tout cela, et si vous n’avez pas osé me suivre entièrement dans ces parages, chaque fois que vous pouviez, ce qui était rare, vous dérober au fracas des villes, vous aviez coutume de vous réfugier là avec empressement, comme dans un port après la tempête.

Songez que de fois la nuit obscure m’a surpris seul au loin, dans la campagne ! Que de fois, pendant l’été, je me suis levé au milieu de la nuit et, après avoir récité les matines, pour ne pas déranger mes serviteurs endormis, je suis sorti seul, surtout au clair de lune, tantôt dans les champs, tantôt sur les montagnes ! Que de fois, à cette heure-là, je suis entré, sans être accompagné, avec un plaisir mêlé d’épouvante, dans cette affreuse caverne de la fontaine où l’on frissonne d’entrer en plein jour, même accompagné ! Si l’on veut savoir d’où me venait tant de hardiesse, je n’ai pas peur des fantômes et des revenants, on n’avait jamais vu de loup dans cette vallée, il n’y avait rien à craindre des hommes. Des bouviers passaient la nuit dans les prés, et des pêcheurs sur la rivière ; ceux-là chantaient, ceux-ci se taisaient ; les uns et les autres me faisaient la cour à qui mieux mieux et me témoignaient à toute heure toutes sortes d’égards. Ils savaient que le seigneur de l’endroit et le leur[2] était pour moi non seulement un ami mais un frère excellent, mais un père ; aussi se montraient-ils partout bienveillants, nulle part hostiles. C’est pourquoi, en réfléchissant à tout cela, j’étais persuadé (et vous partagiez mon avis) que tout l’univers fût-il bouleversé par la guerre, cet endroit resterait calme et paisible. Ce qui me le faisait croire, c’était le respect de l’Église romaine et surtout son voisinage, mais plus encore la pauvreté dont la sécurité est absolue et qui se moque de l’avarice et des armes.

Vous allez ensuite apprendre une chose qui pourra vous étonner. Lorsque j’étais encore là, des loups étrangers se ruèrent par bandes jusque dans les maisons du bourg et, après avoir égorgé les troupeaux, laissèrent les habitants du lieu effrayés et tremblants. Ce ne fut pas seulement un dommage, ce fut, à mon avis, l’augure et le présage des loups armés qui allaient venir. En effet, peu de temps après mon départ, une poignée de voleurs vils et méprisables, mais enhardis par la lâcheté des habitants, parcoururent et saccagèrent tous les environs. Finalement, en pieux bandits qu’ils étaient, voulant du produit de leur vol sacrifier dans les règles à Laverne, déesse des voleurs, le jour même de Noël, ils fondirent sur ma maison de campagne mal gardée, enlevèrent ce qu’ils pouvaient emporter, brûlèrent le reste et mirent le feu au petit ermitage où je méprisais les domaines de Crésus. La vieille voûte résista à l’incendie, car ces scélérats étaient pressés. J’avais laissé là en partant quelques livres que le fils de mon métayer, prévoyant ce qui arriverait, avait transportés dans le donjon. Persuadés qu’il était inexpugnable, comme il l’est, mais ne le sachant pas inhabité et sans défense, comme il l’était, les brigands s’en allèrent. C’est ainsi que mes livres échappèrent, contre toute espérance, à cet affreux danger, Dieu n’ayant pas voulu qu’un si noble butin tombât entre des mains si indignes.

Fiez-vous donc maintenant aux profondes retraites de ce Vaucluse ! Rien n’est clos, rien n’est haut, rien n’est obscur pour les voleurs et les brigands ; ils pénètrent partout, ils voient et fouillent tout. Point d’endroit si fortifié et si élevé que n’escalade la cupidité armée et l’avarice dégagée des liens des lois. Oui vraiment, lorsque je songe à l’état présent du lieu et que je me souviens du passé, je ne puis croire que ce soit là où j’ai erré la nuit, seul et sans crainte, sur les montagnes. Mais consultant plutôt le charme de ma solitude que l’obscurité de cette campagne, j’en ai dit peut-être plus qu’il ne fallait pour rapprocher l’ancien temps du nouveau et montrer par là le changement[3].

  1. Dans cette lettre adressée à l’un de ses amis d’enfance, Pétrarque, déjà vieux, repasse sa vie entière. Nous en avons extrait ses souvenirs de Vaucluse.
  2. Philippe de Cabassole, évêque de Cavaillon.
  3. Lettres de vieillesse, X, 2.