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Lettres de Vaucluse, trad. Develay, 1899/Première partie/I. Au P. Dionigio Roberti

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Lettres de Vaucluse
Traduction par Victor Develay.
Ernest Flammarion (p. 31-38).
I[1]. — Au P. Dionigio Roberti, moine Augustin[2].
Description poétique de la fontaine de Vaucluse, qu’il l’engage à visiter.

Si l’aspect d’une fontaine fraîche et limpide, si les retraites profondes et mystérieuses des bois, peuplées de divers animaux sauvages, demeure agréable aux Dryades et aux Faunes, si ces grottes sous des rochers exposés au soleil, favorables aux poètes sacrés, ne vous charment point ; si la douceur du climat, si la cime escarpée de la montagne qui se perd dans les nues, si Bacchus couronné de feuilles sur les coteaux, si l’arbre de Minerve ou celui de Vénus[3] sont pour vous sans attrait ; si les prairies qui couvrent les deux rives, ombragées de peupliers, émaillées de fleurs sans nombre et de plantes d’une verdure agréable, ne séduisent point vos yeux ; si la rivière qui sépare ces champs, qui, en roulant ses eaux inépuisables, remplit Vaucluse d’un murmure qui invite au sommeil, qui voit des deux côtés mille danses des nymphes et qui entend sur ses bords autant de chants des Muses, vous laisse insensible ; si la tourterelle qui d’une voix rauque gémit sur son amie mourante comme si elle envoyait une offrande à cette ombre chérie ; si Philomèle qui raconte son destin cruel, sa langue arrachée, son honneur ravi, et l’horrible Térée quand, perchée au haut d’un orme touffu, elle répète d’un ton plaintif son chant pieux et doux, qu’elle passe les nuits sans sommeil et fuit le repos ; si Progné qui, voltigeant dès l’aurore, déplore tout à la fois la fureur de son époux, son propre forfait, le malheur de sa sœur et la mort imméritée de son fils, en voyant sa poitrine maternelle tachée d’un sang qu’elle connaît, et qui, hirondelle diligente, parcourt sans cesse l’intérieur des maisons et les cours en se hâtant comme si elle voyait son ennemi[4] ; si tout cela, dis-je, vous est indifférent ; si une foule de jeunes Narcisses, qui, le visage épanoui, admirent leur beauté dans une fontaine et se penchent éperdument sur ce miroir aquatique ; si Actéon, les cornes dressées, fuyant ses compagnons et les chiens à travers les souliers impraticables des bois ; si Scylla qui coupa, dit-on, le cheveu de pourpre de son père, s’élevant jusqu’aux nues avec un chant saccadé pour épier de loin du haut des airs Nisus qui veut se venger d’elle[5] ; si Cycnus[6] qui, en disant qu’on lui a enlevé l’Hespérie, plonge assidûment du haut du rivage et semble désirer la mort ; si l’écuyer aérien de Jupiter[7] debout sur ces rochers et réparant son nid annuel pour sa progéniture à venir, si rien de tout cela ne vous plaît, si de plus mon amitié et ma tendresse n’ont pu, mon père, en vous priant, fléchir un peu la dureté de votre résolution et ébranler votre âme inflexible, afin que, quittant les splendeurs de la Cour romaine, vous vissiez notre retraite et que, prenant pitié de votre ami solitaire, vous vinssiez visiter pendant quelques jours son toit fidèle en le jugeant digne de la présence d’un si bon maître, si toutes mes prières ont été vaines, voici enfin la dernière qui fera main basse sur elle ; elle enchaînera votre cœur dur et, malgré vos hésitations, vous tirera jusqu’ici par un solide grappin.

Près de la fontaine transparente s’élève un énorme peuplier qui de la voûte épaisse de ses branches ombrage à la fois la rivière, les bords et plusieurs arpents voisins. On raconte que jadis, en cet endroit, le grand Robert, épris des charmes du lieu, les yeux et l’esprit frappés de la nouveauté du spectacle, reposa longtemps sur un tertre fleuri ses membres fatigués et sa tête chargée de soucis, et loua le silence de cette petite campagne. À ses côtés était la reine son épouse[8], à qui nulle déesse devant un juge équitable n’ôtera la palme méritée, soit de la beauté, soit de la naissance. Il y avait aussi Clémence[9], veuve de son noble époux, un cercle de grands seigneurs, une foule de chevaliers, et un essaim de belles jeunes filles. Pendant que les uns courent en gambadant à travers les prés, forment des jeux et s’amusent à puiser dans leurs mains de l’eau fraîche qu’ils jettent au visage de leurs compagnons, les autres s’enfoncent rapidement dans l’épaisseur des bois et harcèlent avec leurs chiens les animaux sauvages. Ceux-ci prennent des poissons à l’hameçon ou jettent au loin leurs filets ; ceux-là boivent et chassent l’ennui par le joyeux Bacchus. D’autres se plaisent tantôt à étendre sur l’herbe leurs membres fatigués, tantôt à fermer les yeux pour goûter un léger sommeil.

Seul, le roi, nourrissant au fond de son âme d’autres soucis, tenait le front et les yeux baissés vers la terre. Peut-être commençait-il déjà à rechercher les causes d’un phénomène et se demandait-il tout bas sous l’influence de quel astre le fleuve surgissait avec tant d’impétuosité, puis modérait son cours ; avide et haletant de savoir, il pénétrait, guidé par son génie, dans les entrailles de la terre immense. Peut-être adressait-il à sa fortune ces sublimes paroles : « Pourquoi me suggérer de fausses douceurs et jeter sur moi, perfide, des regards caressants ? Je sais que je suis mortel, quoique tout le monde sans exception me décerne le diadème d’une voix unanime. Je sais que tu es rarement fidèle, et fusses-tu souriante envers moi aussi longtemps que tu l’as été envers Métellus[10], la mort fera disparaître tout cela et brisera tes dons d’un seul coup. Nul fleuve ne coule avec plus de rapidité que le temps de la vie, toutefois les fleuves renouvelés dans leurs sources restent éternellement ; la vie, en nous quittant, où va-t-elle ? Elle va d’où elle serait revenue un jour, si le vainqueur de la mort qui jadis entré dans le Tartare en sortit triomphant, retirant par force ses membres de son sépulcre fermé, entraînant avec lui la troupe heureuse des saints et emmenant au ciel les ombres épuisées par de longs tourments, n’eût effacé la crainte dans nos cœurs et ne nous eût donné l’espoir de ressusciter après notre mort. » Ce sage roi faisait sans doute toutes ces réflexions. Ou bien ce prince magnanime, se rappelant une indigne trahison, figurait par ce petit fleuve Scylla et Charybde, là où la mer sépare les côtes de la Sicile du rivage de la Calabre et où l’onde reflue avec un horrible fracas, puis il menaçait le tyran sicilien[11] d’un juste et terrible châtiment. Enfin, quelles que fussent les pensées de ce héros, elles ne pouvaient qu’être sublimes et au-dessus de l’humanité. Les villageois qui se souviennent encore de lui montrent ses traces sur la rive verdoyante et le peuple des campagnes les adore.

Si vous le pouvez, restez donc ; mais vous ne le pouvez pas. Ô excellent père, qui m’êtes plus cher que la vie, et que pour cela j’ai tant désiré en vain, venez voir non ma personne mais le siège charmant d’un roi vénérable que les années n’ont point encore détruit. Les habitants de la contrée vous le montreront du doigt avec orgueil, et leurs neveux, croyez-moi, le célébreront par d’autres honneurs, quand la génération présente poussée par derrière aura disparu.

  1. Épîtres, I, 4.
  2. Il enseigna avec succès la philosophie et la théologie dans l’université de Paris. Pétrarque le choisit pour son directeur spirituel.
  3. L’olivier ou le myrte.
  4. Voir le livre VI des Métamorphoses d’Ovide. Térée, ennemi de Progné, fut changé en huppe.
  5. Voir le livre VIII des Métamorphoses d’Ovide. Scylla et Nisus furent métamorphosés, l’une en alouette, l’autre en épervier.
  6. Roi de Ligurie, métamorphosé en cygne.
  7. L’aigle.
  8. Sanche d’Aragon, fille de Jacques, roi de Majorque, que Robert II avait épousée en secondes noces, eu 1305, après avoir perdu Yolande d’Aragon, cousine de Sanche.
  9. Clémence de Hongrie, veuve de Louis X, roi de France, et nièce de Robert II.
  10. Q. Métellus, dit le Macédonique, mourut comblé d’honneurs dans une extrême vieillesse, en 115 avant J.-C.
  11. Frédéric II, d’Aragon, qui s’était fait nommer roi de Sicile au mépris des droits de Robert II d’Anjou.