Lettres de la Vendée/II/44

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Treuttel et Würtz (IIp. 156-161).

LETTRE XLIV.

Plouën, 25 frimaire, an 4 républicain.


C’est une épouse qui t’écrit ; c’est une heureuse épouse. Je t’ai dit qu’il étoit là, près de moi, à mon réveil : avec lui, étoient mon père et ma mère, la nourrice, les médecins, tous les domestiques de la maison. J’eus d’abord peine à me retrouver ; le moindre bruit m’affectoit : mes yeux étoient ouverts ; je regardois sans voir, ou plutôt, je voyois sans reconnoître. Cet état, je m’en souviens, étoit doux ; il ne me sembloit pas tenir à la terre ; je sens une de mes mains fortement pressée, je tourne la tête, et mes yeux rencontrent ceux de mon ami : je puis dire maintenant de mon époux, de mon amant, de mon mari ; un mouvement prompt me porta vers lui, et je jettai un cri, auquel répondit tout ce qui m’environnoit : en même temps cette voix si connue : Louise, ah ! Louise, retentit à mon cœur, et me rappelle tout-à-fait à la vie. Je ne pouvois encore parler ; mes pensées et mes sentimens se pressoient et ne pouvoient sortir ; j’étois oppressée ; le médecin me fit donner des cordiaux, et je ne trouvois pas des paroles pour exprimer tout ce que j’éprouvois. Ma mère étoit assise au chevet de mon lit : — mon enfant, dit-elle, reviens à nous ; ta mère a causé tes souffrances ; elle vient les finir ; pardonne ses torts, elle vient les réparer : voilà celui à qui nous te devons ; qu’il soit notre fils, ton époux, et qu’il n’oublie jamais qu’en te donnant à lui, nous lui rendons tout ce qu’il a fait pour toi et pour nous. — Maurice, apparemment, n’étoit pas préparé à ce moment de bonheur ; il baisoit les mains de ma mère, les miennes, et ne pouvoit parler ; mon père le releva et lui dit, en l’embrassant : — mon gendre, je vous ai tenu ma parole ; je ne veux pas vous faire attendre : un ministre de nos autels, est prévenu ; laissons ma fille un moment à elle-même ; elle ne pourroit soutenir tant d’émotions. — Maurice revint à moi ; il sortit les yeux gonflés de larmes, et en me regardant. Deux heures furent données aux soins du médecin. Ensuite il voulut que l’on me leva et qu’on m’habilla : tu le connois, c’est Coste ; celui qui a toujours été embarqué avec mon père. Je vis ensuite faire des préparatifs dans ma chambre ; on apporta un livre sur la table ; on para un autel ; et pendant ces préparatifs, Coste ne me quitta point : il me fit prendre quelques alimens, et me répéta plusieurs fois que la cérémonie de mon union avec Maurice, alloit se faire. Un moment, je fus si émue, que je tombai de mon siège, sur mes genoux, les bras levés vers le ciel ; et la nourrice me les soutenoit, car j’étois encore foible ; je dis à haute voix, cette prière : — Ô mon Dieu ! faites que je sois toujours digne du bonheur que vous m’envoyez, en me rendant à la vie. — Peu de temps après, je vis entrer l’auguste appareil : le prêtre, revêtu de ses habits, étoit suivi de ma famille : Maurice étoit au milieu d’eux, et les paroles sacramentelles de notre union, ont été prononcées sur nous. Je suis à lui, j’appartiens à l’homme que mon cœur a aimé et choisi ; le ciel même en est garant. Ton heureuse amie, ne désire plus que toi. Tout cela s’est passé hier ; cette nuit Maurice est resté dans ma chambre, avec ma mère, la nourrice et le médecin : le calme de l’ame m’a rendu le repos du corps, et des forces. Ils me laissent t’écrire, mais je sens combien de détails te manquent, et que ma tendre amitié a besoin de te donner. Ma mère t’écrit les faits ; mais elle me laisse à te dire les sentimens, les affections, le charme qui les accompagne et qui les anime : demain, on me promet plus de liberté, et de ne plus me compter mes lignes. Clémence, à demain : ah ! quand ne te dirai-je plus à demain ! quand te verrai-je ?