Lettres de la Vendée/II/47

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Treuttel et Würtz (IIp. 173-180).

LETTRE XLVII.

Plouën, 9 nivôse, an 4 républicain.


Tous nos amis sont arrivés, ma Clémence ; rien n’a dérangé nos desseins : le père de Maurice, avec sa fille ; ma bonne cousine de Parthenay, avec les siennes. Si tu étois ici, les murs qui m’environnent, renfermeroient tout ce que j’ai de plus cher au monde ; rien au-delà, n’appelleroit mon cœur ; leur enceinte seroit l’univers pour moi : hâtes-toi, ma chère, de venir réunir toutes les félicités du ciel, dans un petit coin de la terre : tu y trouveras d’anciens amis, de nouveaux, qui s’empresseront tous de te faire aimer leur séjour. Je ne te parle pas de ta Louise ; point de joie pure, point de plaisir pour elle, si tu ne le partage ; aussi, ma chère, la grande fête ne se fera qu’à ton retour ; elle ne sera qu’en famille. Tous les cœurs s’entendront ; l’aimable simplicité, compagne de l’aisance et de la douce familiarité, donnera tous les charmes à notre bonheur : tu sais combien ces fêtes nous plaisoient ; j’imagine qu’aujourd’hui elles nous seront encore plus chères. Jamais, ma Clémence, nous n’avons été réunies, sans que la bonté de mes parens n’ait arrangé ces journées selon les desirs de mon cœur ; et cette fois, ce sera encore pour toi, mon ange ; et la modeste cousine sera forcée de reconnoître combien sa présence est nécessaire à la joie commune, et combien elle l’augmente. Avec tous tes retards, méchante, il faut pourtant, sans toi, faire demain, toutes les cérémonies ; car c’est demain que je vais promettre civilement à Maurice, de le reconnoître pour mon seigneur et maître. Mon frère, ce matin, en plaisantant, l’engageoit à prendre un ton plus grave, et à n’être plus tant aux petits soins ; tu vois, ma chère, que si je ne t’ai pas bientôt, pour me défendre, il faudra tout-à-fait abandonner mon rôle. C’est hier que la famille de Maurice est arrivée ; nous étions encore à déjeûner, quand nous les apperçûmes qui traversoient la terrasse : tout le monde fut aussitôt levé. Maurice étoit sorti un moment avec mon frère ; ainsi il ne fut pas présent au tendre accueil de mes parens ; je vis que les siens y étoient sensibles : en un instant ils furent de la famille, et le ton de la bonne confiance existoit déjà entre nous, quand mon mari et mon frère revinrent ; après leurs embrassemens, Maurice me prit la main, et me présenta à son père, qui lui dit : — mon fils, vous m’avez bien de l’obligation de vous avoir mis au monde, et de vous avoir fait un honnête homme ; nous en recevons aujourd’hui la récompense, et je bénis le ciel de m’avoir donné un fils qui rend mes derniers jours si beaux. — Madame, en s’adressant à ma mère, vous permettez que j’embrasse ma fille, et que je vous présente celle que j’ai élevé dans ma chaumière. — Je reçus son embrassement paternel, dans toute la sensibilité de mon cœur, et partageai, avec ma mère, les plus tendres carresses à la jeune sœur, qui d’abord, embarrassée et timide, n’osoit les recevoir. Maurice étoit aux cieux ; tous ces mouvemens, prompts et vifs, montroient l’émotion de son ame, partagée entre son père et moi : ses yeux me disoient : — tu es bonne, et je suis bien heureux. — Ah ! ma chère, je l’étois bien aussi, et je jouissois doublement de son bonheur. La journée se passa délicieusement ; mes cousines m’aidèrent à dissiper la timidité de ma petite belle-sœur, qui, à la fin de la journée, étoit, parfaitement liée avec la plus jeune des cousines : il paroît même s’être établie, entr’elles, une grande amitié : pour l’aînée, mon frère se charge de la distraire ; le voyage l’a mis en connoissance ; et depuis trois jours qu’elles sont arrivées, il ne nous a presque pas quitté ; les séances de famille ne l’ennuient plus : il reste même souvent assis, près d’un quart-d’heure, quand il est auprès d’elle. Qu’en dis-tu, cousine, si elle alloit faire la grande métamorphose, et que mon frère devienne raisonnable ; j’aurois bien de la peine à ne pas me venger un peu de ce qu’il m’a fait souffrir, et d’être à mon tour, la sœur qui feroit acheter son appui ; mais je crois qu’il n’auroit pas besoin de nos leçons ; et que la chère impérieuse s’en acquitteroit fort bien sans nous ; il règne, dans toute sa personne, une dignité dont je suis bien sûre qu’elle ne rabattra rien ; et mon pauvre frère sera tout étonné de craindre sa cousine. Sur-tout, gardes le secret de cette découverte. Quand tu seras ici, tu reprendras ton rôle, et je crois, ma chère, que tous les plus tendres intérêts te seront confiés.

À propos, n’oublie rien dans tes emballages ; cette campagne sera plus longue que les autres ; et malgré la noce, je n’ai point perdu le goût de nos ouvrages, ou plutôt de nos plaisirs : rapporte la collection de tes recherches ; nous les classerons avant la fin de l’hiver ; et ce printemps, nous apprendrons à Maurice à nous être utile, à moins que tu ne veuilles l’exclure, comme profane ; mais, cousine, je t’avertis, j’aurai le même droit, et j’en userai peut-être ; je crois cependant que tu seras moins sévère ; car ce n’est pas toi qui peux jamais craindre que l’habitude use le bonheur. Vas, Clémence, fais partager tout à ton époux, tes amis ; plus ils seront près de toi, plus cette douce habitude deviendra un besoin ; et tu sais bien que celui qui seroit assez fou pour t’obéir, te feroit un grand sacrifice ; et tous tes beaux secrets, pour conserver l’amitié conjugale, dont tu débites les maximes avec tant de graces, ne te serviront jamais ; oserai-je dire, à moi aussi. Oui, oui, ma chère, j’ai de l’orgueil ; mais il n’est pas enveloppé si adroitement que le tien, je pense ; tout haut, je te dis que mon mari me verra tous les jours, partagera mes amusemens, et recevra encore comme une grace, d’y être admis ; que je l’aimerai de tout mon cœur, qu’il en sera persuadé ; et que cependant, il me trouvera aimable, et me rendra tout ce que je ferai pour lui. Adieu, cousine ; à toutes les leçons de froideur, je suis ton maître aujourd’hui, et ne fais peut-être que te deviner ; et comme tu fus la plus tendre amie, tu seras la plus tendre épouse ; ton cœur ne fera jamais rien à demi.