Lettres de ma chaumière/Agronomie

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A. Laurent (pp. 301-338).





AGRONOMIE


À M. Émile Bergerat.




M. Lechat — le fameux M. Lechat — m’attendait à la gare.

— Ah, enfin ! vous voilà ! s’écria-t-il. Ça n’est pas malheureux.

— Vous voyez, dis-je, je suis de parole…

— Bravo ! j’aime qu’on soit de parole, moi !… Par ici !… Et votre bulletin ?… Donnez votre bulletin… Allons dépêchons-nous de monter en voiture… Avez-vous des bagages ?… Non… Tant mieux… Par ici !…

M. Lechat saisit un pan de mon pardessus, me fit traverser la gare en courant, et m’entraîna ainsi jusqu’à sa victoria qui stationnait avec d’autres voitures, sur une petite place plantée d’acacias.

— Montez, montez, sapristi ! me cria-t-il.

Et, s’adressant au cocher, il commanda :

— Toi, marche, et rondement… Et tu sais !… si je suis dépassé par un de ces imbéciles, je te flanque à la porte… Au château ! vite…

Les chevaux piaffèrent, dansèrent un instant sur leurs jambes fines, en encensant la tête, puis la voiture vola sur la route. Agenouillé sur les coussins, penché sur la capote, M. Lechat surveillait attentivement les autres voitures qui, derrière nous, filaient, l’une après l’autre, et faisaient de petits nuages de poussière.

— Attention ! disait-il de temps en temps au cocher, attention, nom d’un chien !

Mais nous marchions grand train, à droite et à gauche, la campagne semblait emportée dans une course folle, disparaissait… Au bout de quelques minutes, les voitures rivales ne furent plus qu’un petit point gris sur la blancheur de la route, et le point gris lui-même s’effaça.

Tranquillisé, M. Lechat s’assit et poussa un soupir de soulagement.

— Je ne veux pas être dépassé, déclara-t-il, en posant sa grosse main sur mes genoux, je ne le veux pas… Comprenez-vous cela ?

— Parbleu ! fis-je, si je comprends cela !

— Tiens ! vous êtes rond, vous ! Bravo ! J’aime qu’on soit rond, moi !… C’est vrai aussi, ils sont là deux ou trois méchants hobereaux qui n’ont pas seulement vingt mille francs de rentes, et qui voudraient lutter avec mes trotteurs !… Regarde… Tu permets, hein ?… Regarde mes trotteurs… Dix-huit mille balles, mon vieux, dix-huit mille…

Il retourna encore la tête et n’apercevant plus rien sur la route, il ordonna au cocher de modérer l’allure des chevaux… M. Lechat me serra les genoux très fort.

— Écoute, reprit-il, tu vas voir… Avant-hier hier… Mais ça ne t’ennuie pas que je te tutoie ?…

— Pas du tout ! au contraire…

— Bravo ! J’aime qu’on se tutoie, moi !… Avant-hier je revenais de Sainte-Gauburge, par les bois… Le chemin est étroit et praticable seulement pour une voiture… Qu’est-ce que j’aperçois, à quarante pas, devant moi ?… Le duc de la Ferté… un grand serin… Je ne veux être dépassé par personne, surtout par le grand serin de duc de la Ferté… Je dis au cocher : « Dépasse, nom d’un chien ! » — « Il n’y a pas de place » répond le cocher. — « Alors, bouscule et jette-moi duc, voiture, chevaux dans le fossé »… Non, mais tu vas rire !… Le cocher lance ses chevaux… Patatras !… Le duc d’un côté, moi de l’autre, le cocher à dix mètres dans le taillis !… Quelle marmelade !… Je ne perds pas la carte… prestement je me remets sur pied, dégage les chevaux, relève la voiture et je passe… pendant que le duc, les quatre fers en l’air… ha ! ha ! ha !… Voilà comment je les traite moi, tes ducs !… Qu’est-ce que tu dis de cela ?

— C’est admirable !

— N’est-ce pas ?… Dame ! c’est juste !… J’ai quinze millions… Et le duc, qu’est-ce qu’il a, lui ?… À peine deux pauvres millions… Et les moutons ? Faut voir comme j’écrase les moutons !… J’ai aussi écrasé des enfants, des enfants de pauvres… Qu’est-ce que cela fait ?… Je paie.

Et M. Lechat se frotta les mains.

— Avec ces manières-là, lui demandai-je, vous devez être joliment populaire dans votre pays ?

— Si je suis populaire ?… Tu verras cela aux élections, mon petit… Sais-tu comment on m’appelle ? ajouta-t-il en se rengorgeant… On m’appelle Lechat-tigre… c’est chic, hein ?… miaou !… Lechat-tigrrre…

Pendant quelques minutes, les yeux arrondis, les lèvres écartées, hérissant sa maigre moustache, il imita grotesquement les chats en colère, puis, tout à coup il me dit :

— Tout ce que tu vois, à droite, à gauche, devant toi, derrière toi, tous ces champs, toutes ces maisons, toutes ces prairies, et, là-bas, tous ces bois, tout cela c’est à moi… Et encore tu ne vois rien !… Je suis sur trois chefs-lieux de canton, quatorze communes… J’ai six cent soixante-dix-sept champs… D’ailleurs tu verras tout cela sur mon plan, dans le vestibule de mon château… Il faut vingt-deux heures pour faire le tour de ma propriété, vingt-deux heures… mais tu verras tout cela sur mon plan… c’est épatant… Tu verras mes vaches aussi, mes cinquante-sept vaches, tu verras mes cent quatre-vingt-dix bœufs cotentins, tu verras mes viviers… Enfin, tu verras tout… Ah ! tu ne vas pas t’embêter !…

Il se renversa sur le dossier de la victoria, allongea les jambes, croisa les bras, et souriant d’un sourire béat, il contempla ses champs, ses prairies, ses bois, ses maisons qui défilaient, fuyaient derrière nous. Des paysans en nous voyant passer, levaient la tête, s’arrêtaient de travailler et saluaient très bas, mais M. Lechat n’y prêtait aucune attention.

— Vous ne saluez jamais ? lui dis-je.

— Ces gens-là ? me répondit-il avec dégoût et en haussant les épaules. Tiens, voilà ce qu’ils me font faire.

D’un coup de poing il enfonça son chapeau sur la tête et il miaula férocement…


Petit, vif, très laid, les yeux fourbes, la bouche lâche, tel était, au physique Théodule, Henri, Joseph Lechat, de l’ancienne maison Lechat et Cie : Cuirs et Peaux, maison célèbre dans tout l’ouest de la France. Au temps de la guerre, Lechat avait eu cette idée de génie de fabriquer, pour l’armée, des cuirs avec du carton, des chiffons et de vieilles éponges. Il en était résulté que vers 1872, il se retira des affaires industrielles, décoré de la légion d’honneur, riche de quinze millions, et qu’il acheta le domaine de Vauperdu, afin de se vouer tout entier à l’agronomie, ainsi qu’il disait pompeusement.

Le domaine de Vauperdu est un des plus beaux qui soient en Normandie. Outre le château, imposant spécimen de l’architecture du seizième siècle, et les réserves considérables en bois, herbages, terres arables qui l’entourent, il comprend vingt fermes, cinq moulins, deux forêts et des prairies, le tout d’un revenu net de quatre cent cinquante mille francs.

Après avoir vendu ses tanneries et corroyeries, M. Lechat vint s’installer à Vauperdu, avec sa femme qu’il avait épousée, n’étant encore qu’un pauvre ouvrier — de quoi il se repentait furieusement aujourd’hui. Mme Lechat, au même degré que M. Lechat, manquait d’élégance, d’orthographe et de grâces mondaines, mais, sous la robe de soie et le chapeau à la mode gauchement portés, elle était restée la paysanne simple, honnête, de bon sens, d’autrefois, et M. Lechat, dans sa transformation subite de tanneur en gentilhomme terrien, souffrait beaucoup, quoiqu’il affichât des opinions républicaines très avancées, de l’infériorité sociale de sa femme, et il s’irritait de ce qu’elle marquât trop, la naissance peuple et le passé de roture.

On ne possède pas, dans un pays, quatre cent cinquante mille francs de rentes en terre, sans qu’une grande notoriété s’ensuive. Lechat était donc le personnage le plus connu de la contrée, étant le plus riche, et il ne se passait pas de minutes qu’à dix lieues à la ronde, partout, on ne parlât de lui. On disait : « Riche comme Lechat ». Ce nom de Lechat servait de terme de comparaison forcé, d’étalon obligatoire, pour désigner des fortunes hyperboliques. Lechat détrônait Crésus et remplaçait le marquis de Carabas. Pourtant on ne l’aimait point, et, bien que les campagnards s’empressassent de le saluer obséquieusement, tous se moquaient de lui, le dos tourné, car il était grossier, taquin, fantasque, vantard et très fier, sous des dehors familiers et des allures de bon enfant qui ne trompaient personne. Il avait une manière de faire le bien tapageuse et maladroite, qui déroutait les reconnaissances, et ses charités, inhabiles à masquer l’effroyable égoïsme du parvenu, au lieu de couler dans l’âme des pauvres gens, un apaisement, leur apportaient la haine, tant elles étaient de continuelles insultes à leurs misères. Du reste, trois fois il s’était présenté aux élections et, trois fois, malgré l’argent follement gaspillé, il n’avait pu réunir que trois cent voix sur vingt-cinq mille. Tels étaient les renseignements que j’avais recueillis sur M. Lechat dont le nom, sans cesse, revenait dans les conversations du pays.

Un jour, je l’avais rencontré par hasard. Ce jour-là, M. Lechat ne me quitta pas et me prodigua toutes les vulgarités de sa politesse. Il voulait me recevoir à Vauperdu, me faire les honneurs de ses exploitations agricoles, et comme je prétextais de ma sauvagerie, de mes goûts sédentaires, de mes occupations…

— Ta !… ta !… ta !… m’avait-il dit, en me tapant sur l’épaule… Je vois ce que c’est… vous ne pouvez me rendre mon hospitalité, hein ?… C’est cela qui vous gêne ?… Eh bien, vous me revaudrez cela, en parlant de moi, dans les journaux !

Le tact exquis de M. Lechat m’avait vaincu.

La voiture roulait sur une large avenue, plantée d’ormes magnifiques, au bout de laquelle, dans le soleil, le château de Vauperdu montrait ses toits inclinés aux arêtes historiées, et sa belle façade de pierre blanche et de briques roses.

— Ah ! nous sommes arrivés, mon vieux, s’écria M. Lechat… Eh bien ! qu’est-ce que tu dis de mon coup d’œil ?


Un vieil homme à barbe grise, voûté, toussant, qui, les mains croisées derrière le dos, se promenait sur le perron, de long en large, se précipita à notre rencontre. Respectueusement il aida M. Lechat à descendre de voiture.

— Eh bien ! père la Fontenelle, as-tu été chercher le vétérinaire, pour la vache ?

— Oui, monsieur Lechat.

— D’abord, ôte ton chapeau… Est-ce dans ton monde qu’on apprend aux domestiques à parler aux maîtres la tête couverte ?… C’est bien… Et qu’est-ce qu’il a dit, le vétérinaire ?

— Il a dit qu’il fallait abattre la vache, monsieur Lechat.

— C’est un serin, ton vétérinaire… Abattre une vache de cinq cents francs !… Tu me feras le plaisir, mon père la Fontenelle, de conduire la vache, toi-même, tu entends !… toi-même, au rebouteux de Saint-Michel… et tout de suite… Allons, hop, monsieur le comte !

Le vieil homme salua, et il allait s’éloigner, quand Lechat le rappela par un psitt, comme on fait pour les chiens.

— Je permets, lui dit-il, que tu remettes ton chapeau sur la tête, et même ta couronne, si tu ne l’as pas vendue avec le reste… Décampe maintenant.

Et, se tournant vers moi, ce farceur de Lechat m’expliqua que le vieil homme était son régisseur, qu’il s’appelait authentiquement le comte de la Fontenelle, et qu’il l’avait ramassé, ruiné, sans ressources, pour le sauver de la misère.

— Oui, mon vieux, conclut-il, c’est un noble, un comte !… Voilà ce que j’en fais, moi, de tes comtes !… Oh ! elle en voit de rudes, chez moi, la noblesse !… N’empêche qu’il me doit la vie, ce grand seigneur, hein ?… Entrons…

Le vestibule était immense, un escalier monumental, orné d’une rampe à balustres de vieux chêne, conduisait aux étages supérieurs. Des portes s’ouvraient sur des enfilades de pièces, dont on apercevait les meubles vagues, recouverts de housses, et les lustres emmaillotés de gaze métallique. En face de la porte d’entrée, le plan du domaine, énorme carte, teintée de couleurs voyantes, occupait tout un panneau.

— Tiens, me dit Lechat, le voilà, mon plan. Mes champs, mes forêts, tu les vois comme si tu te promenais dedans… Ces carrés rouges, ce sont mes vingt fermes… Amuse-toi à regarder, pendant que je vais prévenir ma femme… Tu sais, ne te gêne pas, regarde tout… Veux-tu te débarrasser de ton chapeau ?… À gauche, là-bas, le porte-manteau… ne te gêne pas… Dis donc, ne vas pas te figurer que ma femme soit comme les dames de Paris… C’est une paysanne, je t’avertis, elle manque d’usage… Vois-tu ça, noir ?… c’est ma distillerie… Veux-tu t’asseoir ?… ne te gêne pas.

Autour de moi, peu de meubles, de grandes armoires d’acajou, des tables, des fauteuils d’osier, des banquettes en cuir et quelques tableaux de chasse, mais sur les armoires, sur les tables, au-dessus des tableaux, partout, des oiseaux empaillés en des attitudes dramatiques, qui portaient, pendues à leur col, des plaques de cuivre sur lesquelles étaient gravées des inscriptions comme celle-ci :


HÉRON ROYAL

tué par

M. THÉODULE LECHAT,

propriétaire du domaine de Vauperdu,

dans sa prairie du Valdieu,

le 25 septembre 1880.


Je remarquai aussi, dans une jardinière de marbre qui se creusait au bas d’une grande glace, des sabots, des pantoufles, des socques de caoutchouc, tout un pêle-mêle d’objets bizarres et affreux.

Lechat ne tarda pas à revenir accompagné de sa femme. C’était une personne petite, grosse et souriante, qui roulait plutôt qu’elle ne marchait. Elle avait des yeux qui ne manquaient ni de finesse, ni de franchise, et un bonnet immense que surmontaient des fleurs en paquet et dont les brides larges battaient à ses épaules comme des ailes. Mme Lechat fit deux révérences, et me dit d’une voix un peu rauque :

— Vous êtes bien aimable, Monsieur, bien aimable d’être venu voir Lechat… Ah ! il a dû vous en raconter des histoires et des histoires, mais il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit, allez !… Il n’y a pas de plus grand blagueur, de plus grand espiègle… Ça lui nuit quand on ne le connaît pas, et, dans le fond, il est bien moins mauvais qu’il le paraît… C’est une manie qu’il a comme ça de parler à tort et à travers… Il ne sait quoi inventer, mon Dieu !… Quand ça le prend, il va, il va, il ne s’arrête pas…

Lechat balançait la tête, haussait les épaules et me regardait en clignant de l’œil, sans doute pour m’engager à ne pas écouter les sornettes de sa femme.

— Vous avez là, dis-je à Mme Lechat, afin de détourner le cours de la conversation, vous avez là une propriété superbe.

Mme Lechat soupira.

— C’est trop grand, voyez-vous… Je ne peux pas m’habituer dans des bâtisses si grandes… On s’y perd… Et puis ça coûte bien de l’argent, allez !… Lechat s’est mis dans la tête de cultiver lui-même… Il ne veut rien faire comme personne… C’est des inventions nouvelles, tous les jours, des machines à vapeur, des expériences !… Ah ! l’argent file avec tout cela, ce n’est rien que de le dire… Je sais bien que le blé ne se vend pas… le monde n’en veut plus et ce n’est point avantageux d’en récolter… Mais, ne voilà-t-il pas que Lechat s’est imaginé de semer du riz à la place ! Il dit : « Ça pousse bien en Chine, pourquoi ça ne pousserait-il pas chez moi ? » Ça n’a point poussé, comme de juste… Et pour tout, c’est la même chose.

Un domestique entra.

— Eh bien ! mon garçon, le déjeuner est-il prêt ? interrogea-t-elle. Et se retournant aussitôt vers moi, elle me demanda : Vous devez avoir faim, depuis ce matin que vous êtes en route ?… Ah ! dame, chez nous, vous savez, à la fortune du pot !… Parce qu’on est riche, ce n’est point une raison de ne manger que des truffes et de gaspiller la nourriture… Allons déjeuner !… Dis donc, Lechat, ce monsieur boit sans doute du cidre ?

— Certainement qu’il boit du cidre, affirma résolument Lechat qui m’entraîna dans la salle à manger, en me répétant, tout bas à l’oreille.

— Ne fais pas attention à la patronne ; elle n’a pas d’usage.

Le déjeuner fut exécrable. Il ne se composait que de restes bizarrement accommodés. Je remarquai surtout un plat fabriqué avec de petits morceaux de bœuf jadis rôti, de veau anciennement en blanquette, de poulet sorti d’on ne savait quelles lointaines fricassées, le tout nageant dans une mare d’oseille liquide, qui me parut le dernier mot de l’arlequin. Cinq ou six bouteilles de vin, à peu près vides, étaient rangées sur la table, devant Lechat qui, de temps en temps, les égouttait dans mon verre, en ayant soin, chaque fois, de déclarer qu’il ne « débouchait » le vin fin que le dimanche et seulement, en semaine, quand il avait du monde.

Abasourdi par ce que, depuis une heure, je voyais et entendais, je ne savais, en vérité quelle contenance me donner. Devant ces deux pauvres êtres, égarés dans les millions par une inquiétante ironie de la vie, une grande mélancolie m’envahissait, et, en même temps, la puanteur de la richesse malfaisante et sordide me soulevait le cœur de dégoût. À cela venait s’ajouter l’amer sentiment de l’inanité de la justice humaine, de l’inanité du progrès et des révolutions sociales qui avaient pour aboutissement : Lechat et les quinze millions de Lechat ! Ainsi, c’était pour permettre à Lechat de se vautrer stupidement dans l’or volé, dans l’or immonde, que les hommes avaient lancé aux quatre vents des siècles les semences de l’idée, et que la rosée sanglante était tombée, du haut des échafauds populaires, sur la vieille terre épuisée et stérile ! Et par la baie ouverte de la salle à manger, qui encadrait, comme un tableau, la fuite douce des pelouses vallonnées et les massifs des futaies bleuissantes, il me semblait que je voyais s’acheminer, de tous les points de l’horizon, les cortèges maudits des misérables et des déshérités, qui venaient se broyer les membres et se fracasser le crâne contre les murs du château de Vauperdu. Je restais silencieux, aucun mot ne m’arrivait aux lèvres.

Tout à coup, Lechat s’écria :

— Quand je serai député… Oui, quand je serai député…

Il acheva sa pensée, en faisant tournoyer sa fourchette, au-dessus de lui. Sa femme le regarda d’un air de pitié, haussa les épaules à plusieurs reprises.

— Quand tu seras député, répéta-t-elle… Député, toi !… Ah ! oui, député !… tu es bien trop bête !…

Puis elle me prit à témoin.

— Je vous le demande, monsieur… Est-ce raisonnable de dire des choses comme ça ? Tel que vous le voyez, il s’est porté trois fois… Et les trois fois, il n’a pu attraper que trois cents voix !… J’en aurais eu honte, moi, à sa place, bien sûr ! Mais savez-vous ce que ces trois cents voix nous ont coûté ?… Six cent mille francs, monsieur, aussi vrai que cette bouteille est là… Oh ! j’ai fait le compte, allez !… C’est six cent mille francs et pas un sou de moins… c’est-à-dire que ça remet la voix, l’une dans l’autre, à deux mille francs. Et il parle de se porter encore !… Tenez, vous ne pourriez jamais vous imaginer ce qu’il a inventé, à la dernière fête du 14 juillet, comme manifestation, à ce qu’il dit… Eh bien ! il a fait peindre en tricolore tous les troncs des arbres de l’avenue…

Lechat souriait, se frottait les mains, semblait heureux qu’on rappelât un de ses hauts faits, une de ces idées supérieures, comme il lui en sortait quelquefois du cerveau. Il cherchait dans mon regard une approbation, un enthousiasme.

— C’est un coup, ça, hein ? me dit-il… mais est-ce que les femmes entendent quelque chose à la façon dont on doit mener le peuple… Écoute-moi, mon vieux… Cette fois-ci, je serai nommé, et ça ne me coûtera pas un centime… J’ai un plan de combat, tu verras mon plan !… Je me porte comme agronome socialiste… Je suis le candidat de l’agronomie radicale ! Plus d’armée, plus de justice, plus de percepteurs, je biffe tout cela… Plus de pauvres, tous propriétaires !… Tu verras mon plan, plus tard, au moment des élections… Non, mais ce que ça va leur couper la chique aux curés… Ah ! j’oubliais, plus de curés non plus !… car c’est les curés qui m’ont empêché de passer, parce que je suis libre-penseur, moi ; parce que je ne mange pas de leur bon Dieu, moi !… Ah ! ils riront, avec mon plan de combat, les calotins !…

À ce mot, Mme Lechat s’emporta et cria :

— Tais-toi… Je te défends d’appeler les prêtres ainsi et de dire du mal de la religion devant moi, tu entends… Mon Dieu ! avec lui, c’est pire qu’avec les enfants !… Ne croyez pas qu’il soit irreligieux, monsieur… mais quand il se trouve en compagnie, c’est plus fort que lui, il faut qu’il se vante… Aussi, dès qu’il a le moindre bobo, tout est perdu, et vite, vite un prêtre ! Si on l’écoutait, ce pauvre monsieur le curé serait tout le temps chez nous, en train de l’administrer, quoi !

Pour dissimuler la gêne où le mettaient les reproches de sa femme, Lechat tambourinait sur le bord de son assiette, suivait, au plafond, le vol d’une mouche, et négligemment sifflotait un air. Puis il toussa, et brusquement changea la conversation.

— C’est dommage, me dit-il, que tu ne sois pas venu au château, il y a quinze jours… J’ai dansé le cancan, tu aurais vu si je danse le cancan ! Comme à Paris, mon vieux !

Et, se trémoussant sur sa chaise, il se mit à lancer ses bras en avant, et à leur imprimer des mouvements grotesques.

— Ah ! je te conseille de te vanter encore de cela, soupira Mme Lechat, car c’est de ta faute, avec ton cancan, si nous n’avons pas nos chemises… Je vous en fais juge, monsieur… Tous les mois, nous recevons ces messieurs de la ville… Ce sont des messieurs très aimables, et leurs dames aussi… M. Gatinel, le conservateur des hypothèques, surtout, est très gai… Ça, c’est vrai qu’il sait faire rire les gens… Figurez-vous qu’il joue du piano avec les pieds, avec le nez, avec tout, et qu’il en joue très bien… Moi, il m’amuse, M. Gatinel… et puis tout ce qu’il dit est si drôle !… Eh bien, ces messieurs étaient donc venus et leurs dames aussi, il y a quinze jours… Après le dîner, on s’est mis à danser… une idée, quoi, qui leur avait passé par la tête !… Il faisait chaud, si vous vous souvenez, et, dame, ils suaient ! ils suaient !… c’était affreux de voir comme ils suaient… On avait pourtant ouvert les fenêtres… Mais il y avait un fort orage dans l’air !… Et puis, on se trémoussait aussi… C’était gentil !… Quand on s’amuse bien, n’est-ce pas, le temps s’en va, et on oublie tout… Nous avions oublié l’heure du train !… Je me dis : « Mon Dieu, il va falloir coucher tous ces gens-la, ce n’est pas une petite affaire… On a beau avoir beaucoup de chambres, c’est les draps souvent qui manquent, et des draps pour seize personnes, c’est à en perdre la tête !… Tant pis !… Enfin on arrive tant bien que mal à les caser… Seulement, pensez donc, ce n’était pas le tout… Il fallait des chemises aussi à tous ces gens-là, car vraiment, leurs chemises à eux, étaient si mouillées, si mouillées, qu’on aurait dit qu’elles sortaient de la lessive… Lechat en prête des siennes aux messieurs ; moi, j’en prête des miennes aux dames. Puis, je fais sécher, toute la nuit, dans le four, leurs chemises à eux, en me disant qu’ils pourraient bien les remettre le lendemain… Le lendemain les chemises étaient sèches comme de juste. Mais, si vous aviez vu cela, elles étaient sales, sales, toutes fripées, de vrais torchons. Il n’y avait pas moyen, pas moyen… Alors Lechat reprêta des chemises de jour aux messieurs… Et voilà tout le monde parti bien content !… Eh bien ! mon cher monsieur, il y a quinze jours de cela, et ils gardent toujours nos chemises !… Vous direz ce que vous voudrez, moi, je trouve que ce n’est pas délicat… On a beau avoir une forte lingerie, c’est que seize chemises ça compte dans un trousseau…

Le déjeuner était fini. Nous nous levâmes de table, et Lechat, prenant mon bras, m’entraîna très vite, en me disant qu’il allait me montrer ses exploitations agricoles… Et nous partîmes…

Débarrassé de sa femme. Lechat était redevenu gai, vif, loquace et plus vantard que jamais. Il me supplia de ne pas croire un mot de ce qu’elle avait raconté pendant le déjeuner et m’affirma sur l’honneur qu’il était libre-penseur, qu’il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, et qu’au fond il se moquait pas mal du peuple, quoique socialiste… Il me confia aussi qu’il avait une maîtresse à la ville, pour laquelle il dépensait beaucoup d’argent, et que toutes les belles filles de la campagne raffolaient de lui.

— Ah ! la pauvre femme, conclut-il, comme je la trompe ! comme je les trompe toutes !

Nous visitâmes les étables, les écuries, la basse-cour, et il ne me fit grâce ni d’une vache, ni d’une poule, disant le nom de chaque bête, son prix, ses principales qualités. En traversant le parc, il voulut bien m’apprendre qu’il possédait douze mille chênes de hautes futaies, trente-six mille sapins, vingt-cinq mille neuf cent soixante douze hêtres. Quant aux châtaigniers, il en avait tant, qu’il ne pouvait en savoir le nombre exact. Enfin, nous débouchâmes sur la campagne.

Une grande plaine s’étendait devant nous, rase, sans un brin d’herbe, sans un arbre. La terre, unie comme une route, avait été soigneusement hersée et passée au rouleau ; le vent y soulevait des nuages de poussière qui se tordaient en blondes spirales, et s’échevelaient dans le soleil. Je m’étonnai de n’apercevoir, en plein mois d’août, ni un champ de blé, ni un champ de trèfle…

— Ce sont mes réserves, me dit Lechat… Je vais t’expliquer… Tu comprends, je ne suis pas un agriculteur, moi ; je suis un agronome… Saisis-tu bien la différence ?… Cela veut dire que je cultive en homme intelligent, en penseur, en économiste, et pas en paysan… Eh bien ! j’ai remarqué que tout le monde faisait du blé, de l’orge, de l’avoine, des betteraves… Quel mérite y a-t-il à cela, et au fond, entre nous, à quoi ça sert-il ?… Et puis le blé, les betteraves, l’orge, l’avoine, c’est vieux comme tout, c’est usé… Il faut autre chose ; le progrès marche, et ce n’est pas une raison parce que tout le monde est arriéré pour que, moi, Lechat, moi, châtelain de Vauperdu, riche de quinze millions, agronome socialiste, je le sois aussi… On doit être de son siècle, que diable !… Alors j’ai inventé un nouveau mode de culture… Je sème du riz, du thé, du café, de la canne à sucre… Quelle révolution !… Mais te rends-tu bien compte de toutes les conséquences !… Tu n’as pas l’air de comprendre ? Avec mon système, je supprime les colonies, simplement, et du même coup, je supprime la guerre !… Tu es renversé, hein ! tu n’aurais jamais pensé à cela, toi ?… On n’a plus besoin d’aller au bout du monde pour chercher ces produits… Dorénavant, on les trouve chez moi… Vauperdu, voilà les véritables colonies ! C’est l’Inde, c’est la Chine, l’Afrique, le Tonkin… Seulement, je l’avoue, ça ne pousse pas encore… Non… On me dit : « Le climat ne vaut rien… » De la blague ! le climat ne fait rien à l’affaire… C’est l’engrais. Tout est là… Il me faut un engrais, et je le cherche… J’ai un chimiste, pour qui j’ai fait bâtir, là-bas, derrière le bois, un pavillon et un laboratoire… C’est lui qui cherche, depuis trois ans… Il n’a pas trouvé, mais il trouvera… Ainsi, ce que tu vois là, c’est du riz, tout cela c’est du riz… Moi, je crois une chose, c’est que les oiseaux qui en ont assez du blé, depuis le temps qu’ils en mangent, se sont jetés sur le riz et qu’ils n’en ont pas laissé un grain… Voilà ce que je crois… Aussi, je les fais tous tuer… Tu peux regarder, il n’y a plus un oiseau sur ma propriété… J’ai été malin, je paie deux sous le moineau mort, trois sous le verdier, cinq sous la fauvette, dix sous le rossignol, quinze sous le chardonneret. Au printemps, je donne vingt sous pour un nid avec ses œufs. Ils m’arrivent de plus de dix lieues à la ronde… Si cela se propage, dans quelques années, j’aurai détruit tous les oiseaux de la France. Marchons… je vais te montrer maintenant, quelque chose de curieux.

Et faisant tourbillonner sa canne dans l’air, il se mit à arpenter la rizière à grandes enjambées, se baissant parfois pour arracher un brin d’herbe, qu’il rejetait, après l’avoir examiné, en disant :

— Non, c’est du chiendent.

Au bout d’une heure de marche sur la terre poussiéreuse et brûlante, nous arrivâmes devant un vaste champ tout vert qui, partant de la bordure d’une grande route, montait en pente douce, jusqu’à la lisière des bois… Et, pareil aux personnages des tragédies classiques, je demeurai stupide… Sur le fond clair de la luzerne, se détachait en trèfle, d’un violet sombre, toutes les lettres, nettement dessinées, qui forment le nom de Théodule Lechat. Le nom était non seulement lisible sur la nappe verte, mais il semblait vivant. La brise, qui balançait l’extrémité des herbes, et les faisait onduler, comme des vagues, parfois agrandissait les lettres du nom, parfois les rétrécissait suivant sa direction et son intensité. Lechat, épanoui, contemplait son nom qui frissonnait, dansait et courait, étoilé ça et là de coquelicots, sur la mer de verdure éclatante. Il jouissait de voir ce nom magique, étalé à la face du ciel, exposé sans cesse aux regards des passants, qui, sans doute, s’arrêtaient devant ce nom, l’épelaient et le prononçaient avec une sorte de crainte mystérieuse… Ravi et charmé, il murmurait tout bas scandant chaque syllabe :

— Théodule Lechat ! Théodule Lechat !

Le visage rayonnant d’une joie triomphante, il se tourna vers moi :

— C’est trouvé, hein ?… J’ai fait venir, figure-toi, un jardinier célèbre de Paris pour semer ce champ, parce que, tu le penses bien, personne ici n’était capable d’un tel tour de force… C’est flatteur, n’est-ce pas, de voir son nom écrit comme ça ?… On se dit tout de suite en voyant ce nom : « C’est pas un mufle au moins, celui-là. » Et puis, si tout le monde signait ses champs, il n’y aurait plus de contestations dans la propriété ?… Viens par ici.

Nous longeâmes le champ de luzerne, pénétrâmes dans le bois à travers une jeune taille de châtaigniers, et comme nous atteignions une large allée, ratissée ainsi qu’une avenue de parc, nous vîmes venir une pauvresse dont le dos ployait sous le faix d’une bourrée de bois mort. Deux petits enfants, en guenilles et pieds nus, l’accompagnaient. Lechat devint pourpre, une flamme de colère s’alluma dans ses yeux et la canne levée, il se précipita vers la pauvre femme.

— Mendiante, voleuse, cria-t-il, qu’est-ce que tu viens faire chez moi ? Je ne veux pas qu’on ramasse mon bois mort, je ne veux pas, misérable vagabonde !… Allons, jette ma bourrée… Veux-tu bien jeter ma bourrée, quand j’ordonne !

Il saisit le fagot par la hart qui le liait, et le secoua si violemment que la femme roula avec la bourrée sur la route.

— Et qu’est-ce qui t’a permis de fouler mes allées de tes sales pieds, dis ? continua-t-il. Tu crois peut-être que c’est pour toi que je les fais ratisser, hein, mes allées, vieille voleuse ?… Veux-tu me répondre quand je te parle !

La femme, toujours à terre, gémissait.

— Mon bon monsieur, je ne vous fais pas de tort. J’avons toujours ramassé le bois… Et personne, par charité, ne nous a rien dit… Nous sommes si malheureux !

— Personne, ne t’a rien dit, riposta le féroce châtelain en brandissant sa canne… Est-ce donc que je ne suis personne, moi ? Je suis M. Lechat, tu entends, M. Lechat de Vauperdu… Tiens, voleuse, tiens mendiante !

La canne tombait et retombait sur la vieille bûcheronne, qui pleurait, se débattait, appelait au secours, pendant que les petits enfants, effrayés, poussaient des cris déchirants… Et l’on entendait, entre des soupirs et des sanglots, la voix de la pauvresse qui disait :

— Aïe ! aïe ! vous n’avez pas le droit de me battre, méchant homme… Aïe ! aïe ! Je vous ferai condamner par le juge de paix. Aïe ! aïe ! je le dirai aux gendarmes…

Lechat, au mot de gendarmes, s’arrêta net… Son œil, injecté de sang, prit une expression subite d’effroi, et son visage empourpré, tout à coup pâlit. Il tira de son porte-monnaie une pièce d’or, la glissa, presque suppliant, dans la main de la vieille.

— Voilà vingt francs, pauvre femme, lui dit-il… Tu vois, c’est vingt francs. Ha ! ha !… C’est beau, vingt francs, hein ?… Et puis, tu sais, ramasse du bois, tant que tu voudras… Tu as bien vu, dis !… C’est vingt francs… Quand tu n’en n’auras plus, tu viendras m’en demander. Allons, au revoir.

Nous rentrâmes au château, silencieux.

L’heure du départ approchait. Au moment de monter en voiture, Lechat me dit :

— Tu as vu, la vieille femme dans le bois ?… Oui… Eh bien, son mari, c’est une voix de plus pour moi aux élections !… Qu’est-ce que tu veux ? Aujourd’hui, il faut bien corrompre le peuple.