Lettres de ma chaumière/Histoire de ma lampe

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A. Laurent (pp. 339-354).
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Histoire de ma Lampe





HISTOIRE DE MA LAMPE


À M. Étienne Grosclaude.




Comme les jours raccourcissent beaucoup et que les soirées se font plus longues, la Renaude voulut bien m’expliquer que j’avais besoin d’une lampe, ne possédant que des chandeliers de cuivre. Je courus au bourg voisin pour en acheter une, et j’entrai chez Albaret, qui tient boutique de toutes sortes de marchandises, une belle boutique, peinte en bleu par lui-même, et par lui-même ornée, au fronton, d’une Renommée décorative et vert pomme, laquelle laisse tomber de sa trompette, poétiquement transformée en corne d’abondance, mille choses plus bizarres les unes que les autres. D’ailleurs, il n’y a pas à s’y tromper, quelque objet qu’on désire se procurer, c’est chez Albaret qu’il faut le demander. Albaret est boulanger, bourrelier, charpentier, épicier, quincaillier, peintre, mercier, libraire, menuisier ; il rempaille les chaises et raccommode les serrures, achète les vieux os, les verres cassés et les peaux de lapin, tient débit de boissons et de tabac. Il n’est pas un métier dans le monde qu’Albaret ne soit capable de remplir à la satisfaction générale, même celui de « rebouteux », et l’on rencontre dans le pays nombre de pauvres gens à qui cet homme unique, autant qu’universel, a, moyennant vingt sous, cassé bras et jambes. Aussi Albaret a-t-il grande réputation d’esprit. En revanche, il n’avait pas de lampes ; je crois même qu’il n’en avait jamais eu.

— Vous n’avez point de chance, me dit-il. Justement, j’ai vendu la dernière avant-z-hier. Mais ça ne fait rien… Je vas à la ville sur le tantôt, et j’vas vous en rapporter une bié belle, bié belle, en machine blanche, avec des choses bleues dessus… C’est-y ça ? Ah ! les lampes ! c’est pas qu’on en vende des mille et des cents, mais pourtant la mode en vient.

Et, ce disant, il m’invita, sans façon, à prendre la goutte. Je le remerciai, et il me sembla qu’il était fâché de mon refus. Cependant, il voulut bien m’accompagner jusque dans la rue, en m’accablant de politesses. J’avais fait déjà quelques pas, que je l’entendis crier :

— Hé ! monsieur, monsieur, c’est-y au pétrole ?

— Non, à huile.

— Faite excuses, c’est bié. J’vous la porterai demain à l’huile.

Albaret était un gros homme, qui soufflait très fort et qui souriait toujours. Il avait un visage rose, boursouflé, un triple menton, les épaules étroites, un ventre énorme et des cheveux verts qui tombaient, en mèches plates, sur son front. Été comme hiver, on le voyait revêtu d’une sorte de veston en velours à côtes, déchiré et graisseux, d’un pantalon de toile bleue déteinte et d’une casquette de soie — du genre de celles appelées casquettes à trois ponts — qui est la coiffure adoptée par les paysans normands ; seulement Albaret, en sa qualité d’homme d’esprit et d’homme d’importance, exagérait à plaisir le nombre et la hauteur des ponts, en tout bien tout honneur. Il était marié et sa femme, qu’on nommait l’Arbalète, lui donnait tous les ans un enfant, quelquefois deux. En ces occasions, on le plaisantait un peu au village, à cause de l’énormité de son ventre, mais il ne se fâchait pas et, tapant sur son ventre, il répondait gaiement :

— Eh ben, oui, si vous v’lez le savoir c’est moi qu’accouche. Et y en a encore pu d’un là-dedans, allez.

Émerveillés de cet à-propos, les farceurs bourraient Albaret de claques et de coups de poing, ce qui est, comme on sait, dans les campagnes, le geste de l’enthousiasme, et disaient en se regardant finement :

— Ce sacré Albaret ! ce sacré Albaret !

Ce sacré Albaret était une vieille connaissance pour moi. Un jour, il avait fallu remettre un carreau à l’une des fenêtres de ma maison, et, tout naturellement, ce fut Albaret à qui je m’adressai pour cette opération. Il vint seul, d’abord. À peine entré, il s’assit, souffla, s’épongea et demanda à boire. Il but coup sur coup deux pintes de cidre, après quoi il examina la vitre brisée, fit de nombreuses suppositions sur la façon dont elle avait dû être brisée, prit des mesures en hauteur et en largeur, plaisanta la Renaude, puis, ayant bu une nouvelle pinte de cidre, il partit en promettant de revenir le lendemain. En effet, le lendemain, Albaret apparaissait flanqué de deux aides. L’un portait le carreau et la règle, l’autre le marteau, le diamant, le mastic et les pointes. Albaret ne portait rien que sa casquette, qui me parut encore plus haute ce jour-là que les autres jours. Il déposa les outils sur un meuble, le mastic sur une chaise, les pointes sur la cheminée et coucha le carreau sur la table avec des précautions infinies.

— C’est ça, dit-il, nous allons poser le carreau. À dix lieues à la ronde, il n’y a pas un feignant qui pose un carreau comme moi.

Il sortit, interrogea le temps, rentra, demanda du cidre, s’attabla avec ses deux aides, puis commença avec la Renaude une conversation mêlée de bourrades joyeuses qui menaçait de n’en plus finir. Tout à coup Albaret sembla inquiet, il se leva, regarda la croisée, puis le carreau et se grattant la tête :

— Bon sens de bon sens ! s’écria-t-il, je parie que le carreau n’est pas de mesure ; il est trop petit, je parie qu’il est trop petit.

Les deux aides approuvèrent et dirent :

— Ça se pourrait ben qu’y serait trop petit.

Albaret cligna de l’œil, s’avança, se recula, faisant avec la main le geste de prendre des mesures :

— Pargué, s’il est trop petit !… c’est facile à voir… Il s’en faut… mon Dieu !… il s’en faut… de l’épaisseur d’une demi lame de couteau… comme qui dirait de cinq millimètres… c’est-y pas vrai, les gars ?

Les aides, hochant la tête, murmurèrent :

— Ça se pourrait ben qu’y s’en faut de cinq millimètres.

Et Albaret, se tournant vers moi :

— Je parie pour cinq millimètres !…

— Il est facile de vous en assurer, lui dis-je. Posez d’abord le carreau.

Mais Albaret ne l’entendait pas ainsi. Il se grattait la tête, allait de la croisée à la table, de la table à la croisée en répétant :

— Je parie pour cinq millimètres.

Impatienté, je me saisis du carreau et l’appliquai contre la croisée. Il s’adaptait très bien.

— C’est tout de même curieux, disait Albaret. J’aurais parié ma tête !… Ah ! il va, il va, ce sacré carreau ! Non ! mais c’est tout de même ben curieux… je reviendrons le poser demain.

Je fus obligé de le poser moi-même.

Donc Albaret m’avait promis une lampe, et, après l’histoire du carreau, je n’étais pas sans inquiétude au sujet de cette importante affaire. Deux jours se passèrent, sans nouvelles d’Albaret ; le troisième jour, enfin, Albaret entra chez moi, triomphant.

— V’là la lampe, et l’huile, et tout ! cria-t-il en m’apercevant. Ah ! mais c’est une belle lampe ! c’est tout ce qui se fait de mieux ! Et il paraît que ça éclaire autant que le soleil… Attendez, j’vas vous montrer ça. Une rude acquisition, allez !

Et il déballa la lampe, le bidon d’huile, les verres, les mèches, en faisant sur chaque objet une observation technique telle que : « Ça, c’est les mèches, on coupe le bout. » Après avoir tourné, retourné la lampe dans tous les sens :

— Attention, dit-il, nous allons manœuvrer l’instrument.

Sa grosse face rose souriait de satisfaction. Il versa l’huile, appuya la main sur le bec et remonta la lampe.

— Regardez voir, répétait-il, c’est gentil, c’est doux, c’est comme une montre.

Mais à peine eut-il lâché la clef que celle-ci se mit à tourner avec la vitesse d’une roue de transmission, pendant que l’huile, sortant de l’orifice et faisant un bruit de glou-glou gras, se répandait et coulait en larges filets jaunes sur la panse fleurie de la lampe.

— Elle est détraquée, votre lampe, dis-je à Albaret dont la physionomie exprimait le plus complet ahurissement.

Il se remit bien vite, haussa les épaules.

— Détraquée ! cette lampe, répondit-il. Vous allez voir ça. Il faut qu’elle prenne l’huile, ça se comprend ; mais quand elle aura pris l’huile, dans cinq minutes, vous serez étonné vous-même comment elle va. C’est une rude lampe, au contraire, et je m’y connais… une bien rude lampe !

On attendit cinq minutes. Et l’opération recommença, suivie du même phénomène.

— Vous voyez bien qu’elle n’a pas de piston.

Albaret me regarda d’un air de pitié.

— Mais si elle n’avait pas de piston, Monsieur, ça ne serait pas une lampe, et c’est une rude lampe… Seulement, il faut qu’elle prenne l’huile, et quand elle aura pris l’huile… dans dix minutes… vous verrez qu’il n’y a nulle part une lampe comme ça… Pas de piston ?… Vous voulez vous amuser… Pas de piston ? Ça ne serait pas à faire !… Attendez voir un quart d’heure… C’est moi, Albaret, le premier lampiste du pays, qui vous le dis… Oui, dans une petite demi-heure, seulement.

L’expérience se renouvela plusieurs fois, toujours avec le même succès.

La Renaude riait aux éclats, et n’était pas fâchée de se venger un peu des plaisanteries d’Albaret.

— Ah ! c’est une bien rude lampe ! répétait-elle, en imitant la voix de l’infortuné lampiste… Eh bien, remporte-la ! ta rude lampe !… et remets un piston, si tu peux… Tu ne feras pas mal aussi d’en mettre un à ta langue.

Il ne voulait pas se rendre, et criait :

— Il n’y a pas de piston qui tienne !… Je te dis, moi, que c’est l’huile… Ça se comprend, elle n’a jamais vu l’huile c’te lampe-là… Dans une petite heure seulement…

Albaret resta huit jours sans revenir. J’appris qu’on ne le voyait plus au bourg. Il s’était enfermé dans une petite pièce, près du grenier, et travaillait, matin et soir, au raccommodage de la lampe, qu’il avait démontée, pièce par pièce, et qu’il se trouvait très embarrassé de reconstituer.

Enfin, il rapporta la lampe.

— J’aurais parié ma tête, oui, bien sûr, ma tête, que c’était l’huile. Cette fois-ci, par exemple, ça va comme sur des roulettes. Vous allez voir comment je sais remettre des pistons aux lampes. Tenez, vous pouvez la remonter vous-même… Prenez garde… plus doucement… Na… Ça marche, hein ?

Maintenant la lampe semblait « marcher ». On l’alluma solennellement. Albaret triomphait.

— Jamais vous n’en aurez une meilleure, me dit-il, le visage tout épanoui de satisfaction. C’est une bien rude lampe !

Depuis ce jour, tous les matins, à dix heures, Albaret vient demander des nouvelles de la lampe. Il s’informe des mèches, du verre, de l’abat-jour, et à chaque réponse, il se tape la cuisse, rit, et dit : « Quelle lampe ! quelle rude lampe ! » Puis il vide une pinte de cidre, et s’en retourne.

Aujourd’hui, une femme pâle suivie de quatre enfants scrofuleux a pénétré dans le clos.

— Albaret est malade, m’a-t-elle dit, il est au lit avec la fièvre… Alors, il s’excuse bien auprès de monsieur, et c’est moi, l’Arbalète, qui viens pour savoir comment qu’elle va, la lampe.