100%.png

Lettres de madame de la Fayette à madame de Sévigné.

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Œuvres complètes de mesdames de La Fayette, de Tencin et de FontainesLepetit2 (p. 497-520).



LETTRES

DE

MADAME DE LA FAYETTE

À MADAME

DE SÉVIGNÉ.



LETTRE PREMIÈRE.

Paris, le 30 décembre 1672

J’ai vu votre grande lettre à d’Hacqueville : je comprends fort bien tout ce que vous lui mandez sur l’évêque de Marseille ; il faut que le prélat ait tort, puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre lettre à Langlade, et j’ai bien envie encore de la faire voir à madame du Plessis ; car elle est très-prévenue en faveur de l’évêque. Les Provençaux sont des gens d’un caractère tout particulier.

Voilà un paquet que je vous envoie pour madame de Northumberland. Vous ne comprendrez pas aisément pourquoi je suis chargée de ce paquet ; il vient du comte de Sunderland, qui est présentement ambassadeur ici. Il est fort de ses amis ; il lui a écrit plusieurs fois ; mais, n’ayant point de réponse, il croit qu’on arrête ses lettres ; et M. de la Rochefoucault, qu’il voit très-souvent, s’est chargé de faire tenir le paquet dont il s’agit. Je vous supplie donc, comme vous n’êtes plus à Aix, de le renvoyer par quelqu’un de confiance, et d’écrire un mot à madame de Northumberland, afin qu’elle vous fasse réponse, et qu’elle vous mande qu’elle l’a reçu : vous m’enverrez sa réponse. On dit ici que, si M. de Montaigu n’a pas un heureux succès dans son voyage, il passera en Italie, pour faire voir que ce n’est pas pour les beaux yeux de madame de Northumberland qu’il court le pays : mandez-nous un peu ce que vous verrez de cette affaire, et comment il sera traité.

La Marans est dans une dévotion, et dans un esprit de douceur et de pénitence qui ne se peuvent comprendre ; sa sœur[1], qui ne l’aime pas, en est surprise et charmée ; sa personne est changée à n’être pas reconnaissable : elle paraît soixante ans. Elle trouva mauvais que sa sœur m’eût conté ce qu’elle lui avait dit sur cet enfant de M. de Longueville, et elle se plaignit aussi de moi, de ce que je l’avais redonné au public ; mais ses plaintes étaient si douces, que Montalais en était confondue pour elle et pour moi ; en sorte que, pour m’excuser, elle lui dit que j’étais informée de la belle opinion qu’elle avait que j’aimais M. de Longueville. La Marans, avec un esprit admirable, répondit que, puisque je savais cela, elle s’étonnait que je n’en eusse pas dit davantage, et que j’avais raison de me plaindre d’elle. On parla de madame de Grignan : elle en dit beaucoup de bien, mais sans aucune affectation. Elle ne voit plus qui que ce soit au monde sans exception. Si Dieu fixe cette bonne tête-là, ce sera un des grands miracles que j’aurai jamais vus.

J’allai hier au Palais-Royal, avec madame de Monaco ; je m’y enrhumai à mourir : j’y pleurai Madame[2] de tout mon cœur. Je fus surprise de l’esprit de celle-ci[3]; non pas de son esprit agréable, mais de son esprit de bon sens. Elle se mit sur le ridicule de M. de Mekelbourg d’être à Paris présentement ; et je vous assure que l’on ne peut mieux dire. C’est une personne très-opiniâtre et très-résolue, et assurément de bon goût ; car elle hait madame de Gourdon à ne la pouvoir souffrir. Monsieur me fit toutes les caresses du monde, au nez de la maréchale de Clérembault[4]: j’étais soutenue de la Fiennes, qui la hait mortellement, et à qui j’avais donné à dîner, il n’y a que deux jours. Tout le monde croit que la comtesse du Plessis[5] va épouser Clérembault.

M. de la Rochefoucault vous fait cent mille compliments : il y a quatre ou cinq jours qu’il ne sort point ; il a la goutte en miniature. J’ai mandé à madame du Plessis que vous m’aviez écrit des merveilles de son fils. Adieu, ma belle ; vous savez combien je vous aime.




LETTRE II.
Paris, 27 février 1673.

Madame Bayard et M. de la Fayette arrivent dans ce moment ; cela fait, ma belle, que je ne vous puis dire que deux mots de votre fils : il sort d’ici, et m’est venu dire adieu, et prier de vous écrire ses raisons sur l’argent : elles sont si bonnes, que je n’ai pas besoin de vous les expliquer fort au long ; car vous voyez, d’où vous êtes, la dépense d’une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir, et se ruine. Il est impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres ; et, de plus, la grande amitié que vous avez pour madame de Grignan fait qu’il en faut témoigner à son frère. Je laisse au grand d’Hacqueville à vous en dire davantage. Adieu, ma très-chère.




LETTRE III.
Paris, 15 avril 1673.

Madame de Northumberland me vint voir hier ; j’avais été la chercher avec madame de Coulanges : elle me parut une femme qui a été fort belle, mais qui n’a plus un seul trait de visage qui se soutienne, ni où il soit resté le moindre air de jeunesse ; j’en fus surprise : elle est avec cela mal habillée ; point de grace ; enfin, je n’en fus point du tout éblouie ; elle me parut entendre fort bien tout ce qu’on dit, ou, pour mieux dire, ce que je dis, car j’étais seule. M. de la Rochefoucault et madame de Thianges, qui avaient envie de la voir, ne vinrent que comme elle sortait. Montaigu m’avait mandé qu’elle viendrait me voir ; je lui ai fort parlé d’elle ; il ne fait aucune façon d’être embarqué à son service, et paraît très-rempli d’espérance. M. de Chaulnes partit hier, et le comte Tot aussi ; ce dernier est très-affligé de quitter la France : je l’ai vu quasi tous les jours, pendant qu’il a été ici ; nous avons traité votre chapitre plusieurs fois. La maréchale de Grammont s’est trouvée mal ; d’Hacqueville y a été, toujours courant, lui mener un médecin : il est, en vérité, un peu étendu dans ses soins. Adieu, mon amie : j’ai le sang si échauffé, et j’ai tant eu de tracas ces jours passés, que je n’en puis plus ; je voudrais bien vous voir pour me rafraîchir le sang.




LETTRE IV.
Paris, le 19 mai 1673.

Je vais demain à Chantilli : c’est ce même voyage que j’avais commencé l’année passée jusque sur le Pont-Neuf, où la fièvre me prit. Je ne sais pas s’il arrivera quelque chose d’aussi bizarre, qui m’empêche encore de l’exécuter : nous y allons, la même compagnie, et rien de plus.

Madame du Plessis était si charmée de votre lettre, qu’elle me l’a envoyée : elle est enfin partie pour sa Bretagne. J’ai donné vos lettres à Langlade, qui m’en a paru très-content : il honore toujours beaucoup madame de Grignan. Montaigu s’en va : on dit que ses espérances sont renversées ; je crois qu’il y a quelque chose de travers dans l’esprit de la nymphe[6]. Votre fils est amoureux, comme un perdu, de mademoiselle de Poussai ; il n’aspire qu’à être aussi transi que la Fare. M. de la Rochefoucault dit que l’ambition de Sévigné est de mourir d’un amour qu’il n’a pas : car nous ne le tenons pas du bois dont on fait les fortes passions. Je suis dégoûtée de celle de la Fare : elle est trop grande et trop esclave. Sa maîtresse ne répond pas au plus petit de ses sentiments : elle soupa chez Longueil et assista à une musique le soir même qu’il partit. Souper en compagnie quand son amant part, et qu’il part pour l’armée, me paraît un crime capital : je ne sais pas si je m’y connais. Adieu, ma belle.




LETTRE V.


Paris, 26 mai 1673.

Si je n’avais la migraine, je vous rendrais compte de mon voyage de Chantilli, et je vous dirais que, de tous les lieux que le soleil éclaire, il n’y en a point un pareil à celui-là. Nous n’y avons pas eu un trop beau temps ; mais la beauté de la chasse dans les carrosses vitrés a suppléé à ce qui nous manquait. Nous y avons été cinq ou six jours : nous vous y avons extrêmement souhaitée ; non-seulement par amitié, mais parce que vous êtes plus digne que personne du monde d’admirer ces beautés-là. J’ai trouvé ici, à mon retour, deux de vos lettres. Je ne pus faire achever celle-ci vendredi, et je ne puis l’achever moi-même aujourd’hui, dont je suis bien fâchée, car il me semble qu’il y a long-temps que je n’ai causé avec vous. Pour répondre à vos questions, je vous dirai que madame de Brissac[7] est toujours à l’hôtel de Conti, environnée de peu d’amants, et d’amants peu propres à faire à bruit, de sorte qu’elle n’a pas grand besoin du manteau de sainte Ursule. Le premier président de Bordeaux est amoureux d’elle comme un fou : il est vrai que ce n’est pas d’ailleurs une tête bien timbrée. Monsieur le premier et ses enfants sont aussi fort assidus auprès d’elle. M. de Montaigu ne l’a, je crois, point vue de ce voyage-ci, de peur de déplaire à madame de Northumberland, qui part aujourd’hui ; Montaigu l’a devancée de deux jours ; tout cela ne laisse pas douter qu’il ne l’épouse. Madame de Brissac joue toujours la désolée, et affecte une très-grande négligence. La comtesse du Plessis a servi de dame d’honneur deux jours avant que Monsieur soit parti : sa belle-mère[8] n’y avait pas voulu consentir auparavant. Elle n’égratigne point M. de Monaco : je crois qu’elle se fait justice, et qu’elle trouve que la seconde place de chez Madame est assez bonne pour la femme de Clérambault ; elle le sera assurément dans un mois, si elle ne l’est déjà.

Nous allons dîner à Livry, M. de la Rochefoucault, Morangi, Coulanges et moi. C’est une chose qui me paraît bien étrange, d’aller dîner à Livry, et que ce ne soit pas avec vous. L’abbé Testu[9] est allé à Fontevrault : je suis trompée, s’il n’eût mieux fait de n’y pas aller, et si ce voyage-là ne déplaît à des gens à qui il est bon de ne pas déplaire.

L’on dit que madame de Montespan est demeurée à Courtrai. Je reçois une petite lettre de vous : si vous n’avez pas reçu des miennes, c’est que j’ai bien eu des tracas ; je vous conterai mes raisons quand vous serez ici. M. le duc s’ennuie beaucoup à Utrecht. Les femmes y sont horribles. Voici un petit conte sur ce sujet : Il se familiarisait avec une jeune femme de ce pays-là, pour se désennuyer apparemment, et, comme les familiarités étaient sans doute un peu grandes, elle lui dit : Pour Dieu ! monseigneur, Votre Altesse a la bonté d’être trop insolente. C’est Briole qui m’a écrit cela : j’ai jugé que vous en seriez charmée, comme moi. Adieu, ma belle : je suis toute à vous assurément.



LETTRE VI.
Paris, 30 juin 1673.

Hé bien ! hé bien ! ma belle, qu’avez-vous à crier comme un aigle ? Je vous demande que vous attendiez à juger de moi quand vous serez ici. Qu’y a-t-il de si terrible à ces paroles, Mes journées sont remplies ? Il est vrai que Bayard est ici, et qu’il fait mes affaires ; mais, quand il a couru tout le jour pour mon service, écrirai-je ? Encore faut-il lui parler. Quand j’ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. de la Rochefoucault, que je n’ai point vu de tout le jour ; écrirai-je ? M. de la Rochefoucault et Gourville sont ici ; écrirai-je ? Mais quand ils sont sortis ? Ah ! quand ils sont sortis, il est onze heures, et je sors, moi : je couche chez nos voisins, à cause qu’on bâtit devant mes fenêtres. Mais l’après-dînée ? J’ai mal à la tête. Mais le matin ? J’y ai mal encore, et je prends des bouillons d’herbes qui m’enivrent. Vous êtes en Provence, ma belle, vos heures sont libres, et votre tête encore plus : le goût d’écrire vous dure encore pour tout le monde ; il m’est passé pour tout le monde ; et, si j’avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui. Ne mesurez donc point notre amitié sur l’écriture ; je vous aimerai autant en ne vous écrivant qu’une page en un mois, que vous en m’en écrivant dix en huit jours. Quand je suis à Saint-Maur, je puis écrire, parce que j’ai plus de tête et plus de loisir ; mais je n’ai pas celui d’y être ; je n’y ai passé que huit jours de cette année. Paris me tue. Si vous saviez comme je ferais ma cour à des gens à qui il est très-bon de la faire, d’écrire souvent toutes sortes de folies, et combien je leur en écris peu, vous jugeriez aisément que je ne fais pas ce que je veux là-dessus. Il y a aujourd’hui trois ans que je vis mourir Madame : je relus hier plusieurs de ses lettres ; je suis toute pleine d’elle. Adieu, ma très-chère : vos défiances seules composent votre unique défaut, et la seule chose qui peut me déplaire en vous. M. de la Rochefoucault vous écrira.




LETTRE VII.
Paris, 14 juillet 1673.

Voici ce que j’ai fait depuis que je vous ai écrit ; j’ai eu deux accès de fièvre : il y a six mois que je n’ai été purgée ; on me purge une fois, on me purge deux ; le lendemain de la deuxième, je me mets à table : ah ! ah ! j’ai mal au cœur, je ne veux point de potage : mangez donc un peu de viande ; non, je n’en veux point : mais vous mangerez du fruit ; je crois qu’oui : hé bien ! mangez-en donc ; je ne saurais, je mangerai tantôt. Que l’on m’ait ce soir un potage et un poulet. Voici le soir, voilà un potage et un poulet : je n’en veux point, je suis dégoûtée, je m’en vais me coucher, j’aime mieux dormir que de manger. Je me couche, je me tourne, je me retourne, je n’ai point de mal, mais je n’ai point de sommeil aussi ; j’appelle, je prends un livre, je le referme ; le jour vient, je me lève, je vais à la fenêtre ; quatre heures sonnent, cinq heures, six heures ; je me recouche, je m’endors jusqu’à sept ; je me lève à huit, je me mets à table à douze inutilement, comme la veille ; je me remets dans mon lit le soir inutilement, comme l’autre nuit. Êtes-vous malade ? nenni. Êtes-vous plus faible ? nenni. Je suis dans cet état trois jours et trois nuits ; je redors présentement ; mais je ne mange encore que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre : du reste, je me porte bien, et je n’ai pas même si mal à la tête. Je viens d’écrire des folies à M. le duc ; si je puis, j’irai dimanche à Livry pour un jour ou deux. Je suis très-aise d’aimer madame de Coulanges à cause de vous. Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie, à la pointe de mon éloquence, que je vous aime plus encore que vous ne m’aimez ; j’en ferais convenir Corbinelli en un demi-quart d’heure : au reste, mandez-moi bien de ses nouvelles ; tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à ce pauvre homme ? Pour moi, je crois que c’est son mérite qui leur porte malheur. Ségrais porte guignon ; madame de Thianges est des amies de Corbinelli, madame Scarron, mille personnes, et je ne lui vois plus aucune espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux beaux-esprits ; c’est un fonds abandonné à cela ; il en mérite mieux que tous ceux qui en ont ; point de nouvelles, on ne peut rien obtenir pour lui. Je dois voir demain madame de V........ ; c’est une certaine ridicule, à qui M. d’Ambre a fait un enfant ; elle l’a plaidé, et a perdu son procès ; elle conte toutes les circonstances de son aventure ; il n’y a rien au monde de pareil ; elle prétend avoir été forcée ; vous jugez bien que cela conduit à de beaux détails. La Marans est une sainte ; il n’y a point de raillerie : cela me paraît un miracle. La Bonnetot est dévote aussi ; elle a ôté son œil de verre ; elle ne met plus de rouge, ni de boucles. Madame de Monaco ne fait pas de même ; elle me vint voir l’autre jour, bien blanche : elle est favorite et engouée de cette Madame-ci, tout comme de l’autre ; cela est bizarre. Langlade s’en va demain en Poitou, pour deux ou trois mois. M. de Marsillac est ici ; il part lundi, pour aller à Barège ; il ne s’aide pas de son bras. Madame la comtesse du Plessis va se marier ; elle a pensé acheter Frêne. M. de la Rochefoucault se porte très-bien ; il vous fait mille et mille compliments et à Corbinelli. Voici une question entre deux maximes :

On pardonne les infidélités ; mais on ne les oublie point.

On oublie les infidélités ; mais on ne les pardonne point.

« Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez pourtant toujours ; ou qu’il vous en ait fait une, et qu’il vous aime aussi toujours ? » On n’entend pas par infidélité avoir quitté pour un autre ; mais avoir fait une faute considérable. Adieu : je suis bien en train de jaser ; voilà ce que c’est que de ne point manger et ne point dormir ! J’embrasse madame de Grignan et toutes ses perfections.



LETTRE VIII.
Paris, 4 septembre 1673.

JE suis à Saint-Maur ; j’ai quitté toutes mes affaires et tous mes amis ; j’ai mes enfants et le beau temps, cela me suffit. Je prends des eaux de Forges ; je songe à ma santé ; je ne vois personne, je ne m’en soucie point du tout ; tout le monde me paraît si attaché à ses plaisirs, et à des plaisirs qui dépendent entièrement des autres, que je me trouve avoir un don des fées, d’être de l’humeur dont je suis. Je ne sais si madame de Coulanges ne vous aura point mandé une conversation d’une après-dînée de chez Gourville, où étaient madame Scarron et l’abbé Testu, sur les personnes qui ont le goût au-dessus ou au-dessous de leur esprit : nous nous jetâmes dans des subtilités, où nous n’entendions plus rien ; si l’air de Provence, qui subtilise encore toutes choses, vous augmente nos visions là-dessus, vous serez dans les nues. Vous avez le goût au-dessus de votre esprit, et M. de la Rochefoucault aussi, et moi encore, mais pas tant que vous deux. Voilà des exemples qui vous guideront. M. de Coulanges m’a dit que votre voyage était encore retardé : pourvu que vous rameniez madame de Grignan, je n’en murmure pas ; si vous ne la ramenez point, c’est une trop longue absence. Mon goût augmente à vue d’œil pour la supérieure du Calvaire ; j’espère qu’elle me rendra bonne. Le cardinal de Retz est brouillé pour jamais avec moi, de m’avoir refusé la permission d’entrer chez elle. Je la vois quasi tous les jours. J’ai vu enfin son visage[10]: il est agréable, et l’on s’aperçoit bien qu’il a été beau ; elle n’a que quarante ans, mais l’austérité de la règle l’a fort changée. Madame de Grignan a fait des merveilles d’avoir écrit à la Marans : je n’ai pas été si sage, car je fus l’autre jour chercher madame de Schomberg[11], et je ne la demandai point. Adieu, ma belle ; je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amitié.

J’ai reçu les cinq cents livres, il y a long-temps. Il me semble que l’argent est si rare qu’on n’en devrait point prendre de ses amies ; faites mes excuses à M. l’abbé (de Coulanges) de ce que je l’ai reçu.




LETTRE IX.
Paris, 8 octobre 1689.

Mon style sera laconique : je n’ai point de tête ; j’ai eu la fièvre ; j’ai chargé M. du Bois de vous le mander.

Votre affaire est manquée et sans remède ; l’on y a fait des merveilles de toutes parts ; je doute que M. de Chaulnes en personne l’eût pu faire. Le roi n’a témoigné nulle répugnance pour M. de Sévigné ; mais il était engagé, il y a long-temps ; il l’a dit à tous ceux qui pensaient à la députation ; il faut laisser nos espérances jusqu’aux états prochains. Ce n’est pas de quoi il est question présentement : il est question, ma belle, qu’il ne faut point que vous passiez l’hiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille : les rochers sont pleins de bois ; les catarrhes et les fluxions vous accableront ; vous vous ennuierez ; votre esprit deviendra triste et baissera ; tout cela est sûr, et les choses du monde ne sont rien en comparaison de tout ce que je vous dis. Ne me parlez point d’argent ni de dettes : je vous ferme la bouche sur tout. M. de Sévigné vous donne son équipage ; vous venez à Malicorne ; vous y trouvez les chevaux et la calèche de M. de Chaulnes ; vous voilà à Paris ; vous allez descendre à l’hôtel de Chaulnes ; votre maison n’est pas prête, vous n’avez point de chevaux, c’est en attendant ; à votre loisir vous vous remettez chez vous. Venons au fait : vous payez une pension à M. de Sévigné ; vous avez ici un ménage ; mettez le tout ensemble ; cela fait de l’argent ; car votre louage de maison va toujours. Vous direz : Mais je dois, et je paierai avec le temps. Comptez que vous trouvez ici mille écus, dont vous payez ce qui vous presse ; qu’on vous les prête sans intérêt, et que vous les rembourserez petit à petit, comme vous voudrez. Ne demandez point d’où ils viennent, ni de qui c’est ; on ne vous le dira pas ; mais ce sont gens qui sont bien assurés qu’ils ne les perdront pas. Point de raisonnements là-dessus, point de paroles, ni de lettres perdues. Il faut venir ; tout ce que vous m’écrirez, je ne le lirai seulement pas : en un mot, ma belle, il faut ou venir, ou renoncer à mon amitié, à celle de Madame de Chaulnes et à celle de madame de Lavardin : nous ne voulons point d’une amie qui veut vieillir et mourir par sa faute ; il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite ; il faut venir dès qu’il fera beau.




LETTRE X.
Paris, 20 septembre 1690.

Vous avez reçu ma réponse avant que j’aie reçu votre lettre. Vous aurez vu, par celle de madame de Lavardin et par la mienne, que nous voulions vous faire aller en Provence, puisque vous ne veniez point à Paris. C’est tout ce qu’il y a de meilleur à faire : le soleil est plus beau, vous aurez compagnie ; je dis même, séparée de madame de Grignan, qui n’est pas peu ; un gros château, bien des gens ; enfin, c’est vivre que d’être là. Je loue extrêmement monsieur votre fils de consentir à vous perdre pour votre intérêt ; si j’étais en train d’écrire, je lui en ferais des compliments : partez tout le plutôt qu’il vous sera possible ; mandez-nous par quelles villes vous passerez, et à-peu-près le temps ; vous y trouverez de nos lettres. Je suis dans des vapeurs les plus tristes et les plus cruelles où l’on puisse être ; il n’y a qu’à souffrir, quand c’est la volonté de Dieu.

C’est du meilleur de mon cœur que j’approuve votre voyage de Provence ; je vous le dis sans flatterie, et nous l’avions pensé, madame de Lavardin et moi, sans savoir en aucune façon que ce fût votre dessein[12].




LETTRE XI.
Paris, 19 septembre 1691.

Ma santé est un peu meilleure qu’elle n’a été, c’est-à-dire que j’ai un peu moins de vapeurs ; je ne connais point d’autre mal : ne vous inquiétez pas de ma santé ; mes maux ne sont pas dangereux ; et, quand ils le deviendraient, ce ne serait que par une grande langueur et par un grand desséchement, ce qui n’est pas l’affaire d’un jour : ainsi, ma belle, soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie ; vous aurez le loisir d’être préparée à tout ce qui arrivera, si ce n’est à des accidents imprévus, à quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus qu’une autre, parce que je suis plus mortelle qu’une autre ; une personne en santé me paraît un prodige. M. le Chevalier de Grignan a soin de moi ; j’en ai une reconnaissance parfaite, et je l’aime de tout mon cœur. Madame la duchesse de Chaulnes me vint voir hier ; elle a mille bontés pour moi ; mon état lui fait pitié. Ma belle-fille a eu une fausse couche huit jours après être accouchée ; il y a assez de femmes à qui cela arrive ; c’est avoir été bien près d’avoir deux enfants ; sa fille se porte bien ; ils n’en auront que trop. Notre pauvre ami Croisilles[13] est toujours à Saint-Gratien : il me mande qu’il se porte fort bien à sa campagne ; il faudrait que vous vissiez comme il est fait, pour admirer qu’il se vante de se porter fort bien ; nous en sommes véritablement en peine, le chevalier de Grignan et moi. L’abbé Testu est allé faire un voyage à la campagne ; nous le soupçonnons, M. de Chaulnes et moi, d’être allé à la Trappe. La bonne femme, madame l’Avocat, est bien malade ; il y a aussi-bien longtemps qu’elle est au monde. Je suis toute à vous, ma chère amie, et à toute votre aimable et bonne compagnie.

L’on vient de me dire que M. de la Feuillade[14] était mort cette nuit ; si cela est véritable, voilà un bel exemple pour se tourmenter des biens de ce monde.




LETTRE XII.
Paris, 26 septembre 1691.

Venir à Paris pour l’amour de moi, ma chère amie ! la seule pensée m’en fait peur. Dieu me garde de vous déranger ainsi ! et, quoique je souhaite ardemment le plaisir de vous voir, je l’acheterais trop cher, si c’était à vos dépens. Je vous mandai, i y a huit jours, la vérité de mon état ; j’étais parfaitement bien, et j’ai été, comme par miracle, quinze jours sans vapeurs, c’est-à-dire guérie de tous maux. Je ne suis plus si bien depuis trois ou quatre jours, et c’est la seule vue d’une lettre cachetée, que je n’ai point ouverte, qui a ému mes vapeurs. Je ressemble, comme deux gouttes d’eau, à une femme ensorcelée ; mais, l’après-dînée, je suis assez comme une autre personne : je vous écrivis, il y a un mois ou deux, que c’était ma méchante heure, et c’est à-présent la bonne. J’espère que mon mal, après avoir tourné et changé, me quittera peut-être ; mais je demeurerai toujours une très-sotte femme, et vous ne sauriez croire comme je suis étonnée de l’être ; je n’avais point été nourrie dans l’opinion que je le pusse devenir. Je reviens à votre voyage, ma belle ; comptez que c’est un château en Espagne pour moi, que de m’imaginer le plaisir de vous voir ; mais mon plaisir serait troublé, si votre voyage ne s’accordait pas avec les affaires de madame de Grignan et avec les vôtres. Il me paraît, cependant, tout intérêt à part, que vous feriez fort bien de venir l’une et l’autre ; mais je ne puis assez vous dire à quel point je suis touchée de la pensée de revenir uniquement à cause de moi. Je vous écrirai plus au long au premier jour.





LETTRE XIII.
Paris, mercredi 10 octobre 1691.


J’ai eu des vapeurs cruelles, qui me durent encore, et qui me durent comme un point de fièvre qui m’afflige. En un mot, je suis folle, quoique je sois assurément une femme assez sage. Je veux remercier madame de Grignan pour me calmer l’esprit : elle a écrit des merveilles pour moi à M. le chevalier de Grignan.

À madame de Grignan.

Je vous en remercie, madame, et je vous prie d’ordonner à M. le chevalier de Grignan de m’aimer ; je l’aime de tout mon cœur : c’est un homme que cet homme-là. Ramenez madame votre mère ; vous avez mille affaires ici ; prenez garde de voir vos affaires domestiques de trop près, et que les maisons ne vous empêchent de voir la ville. Il y a plus d’une sorte d’intérêt en ce monde. Venez, madame, venez ici pour l’amour des personnes qui vous aiment, et songez qu’en travaillant pour vous, c’est me donner en même temps la joie de voir madame votre mère.

À madame de Sévigné.

Mon dieu ! ma chère amie, que je serai aise de vous voir ! vraiment je pleurerai bien ; tout me fait fondre en larmes. J’ai reçu ce matin des lettres de mon fils, l’abbé, qui était en Poitou, à deux lieues de madame de la Troche. Un gentilhomme d’importance, gendre de madame de la Rochebardon, chez qui madame de la Troche est actuellement, vint dire adieu à mon fils, et c’est là qu’il apprit la mort de la Troche[15], par la gazette, s’il vous plaît ; car je n’en avais point parlé à mon fils, qui me fait une peinture de la désolation de ce gentilhomme d’avoir à donner chez lui une telle nouvelle, ce qui m’a rejetée dans les larmes : j’y retombe bien toute seule. M. de Pomponne croyait madame de la Troche riche ; je lui ai écrit, et il m’a mandé que la duchesse du Lude l’avait détrompé, et qu’ils avaient présenté un placet pour elle. Croisilles sort d’ici ; il m’est venu voir de Saint-Gratien ; je lui ai fait vos compliments ; il est fort bien. Ma petite fille est louche comme un chien : il n’importe ; madame de Grignan l’a bien été ; c’est tout dire. Me voilà à bout de mon écriture, et toute à vous plus que jamais, s’il est possible.




LETTRE XIV.
Paris, 24 janvier 1692.

Hélas ! ma belle, tout ce que j’ai à vous dire de ma santé est bien mauvais ; en un mot, je n’ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps, ni dans l’esprit ; je ne suis plus une personne, ni par l’un ni par l’autre ; je péris à vue d’œil ; il faut finir quand il plaît à Dieu et j’y suis soumise. L’horrible froid qu’il fait m’empêche de voir madame de Lavardin. Croyez, ma très-chère, que vous êtes la personne du monde que j’ai le plus véritablement aimée.



EXTRAITS DE LETTRES DIVERSES.

( Madame de la Fayette se moque des ridicules manières de parler de quelques personnes de son temps. Elle fait parler un amant jaloux à sa maîtresse. )


PREMIER EXTRAIT.

Ce sont de ces sortes de choses qu’on ne pardonne pas en mille ans, que le trait que vous me fîtes hier. Vous étiez belle comme un petit ange, vous savez que je suis alerte sur le comte de Dangeau ; je vous l’avais dit de bonne foi ; et, cependant, vous me quittâtes franc et net pour le galoper ; cela s’appelle rompre de couronne à couronne ; c’est n’avoir aucun ménagement et manquer à toutes sortes d’égards. Vous sentez que cette manière de peindre m’a tiré de grands rideaux. Vous avez oublié qu’il y a des choses dont je ne tâte jamais, et que je suis une espèce d’homme que l’on ne trouve pas aisément sur un certain pied. Sûrement ce n’est point mon caractère que d’être dupe et de donner dans le panneau, tête baissée. Je me le tiens pour dit ; j’entends le français. À la vérité je ne ferai point de fracas ; j’en userai fort honnêtement ; je n’afficherai point ; je ne donnerai rien au public ; je retirerai mes troupes ; mais contez que vous n’avez point obligé un ingrat.


SECOND EXTRAIT,

Composé de phrases où il n’y a point de sens, et que bien des gens de la cour mettent dans leurs discours.

Je vous assure, monseigneur, qu’on est bien chagrin de ne pouvoir faire son devoir et il est fort honnête de le pardonner. Je vous écris cette missive pour vous donner des nouvelles de M. Domatel : j’espère qu’il sera bientôt hors d’affaire, et que sa maladie ne sera pas longue. Je me suis trouvé depuis peu à un grand repas où on a mangé une bonne soupe et où vous avez été bien célébré. Vous savez, monseigneur, que vous inspirez la joie, l’on fit mille plaisanteries ; vous me ferez bien la justice de croire que l’on a eu le dernier déplaisir de ne vous y avoir pas. J’ai bien envie d’avoir l’honneur de vous voir pour vous entretenir sur mon gazon. Mes fermiers sont cause que je ne puis m’aller rabattre chez Fredole ; mais je vas souvent en un lieu où l’on aime à se réjouir, et où l’on met les plats en bataille. Il y a une personne qui desire fort le tête-à-tête avec vous, vous connaîtrez dans son dialogue qu’elle a du savoir-faire, et que l’on vous trouve furieusement aimable ; je vous dis tout ceci, parce que je suis engoué de vous, car votre caractère me réjouit ; et, de bonne foi, il est vrai que je me suis conduit de mon pied en un lieu où j’ai vu de beaux-esprits qui ne se peuvent plaindre de vous à cause de votre génie. Je m’étonne que vous ne veniez pas dialoguer avec les demoiselles ; c’est à coup sûr que vous les réjouissez quand elles vous voient ; car, assurément, vous êtes du bel air et vous distinguez bien dans le beau monde où l’on vous rend justice. Il est vrai que je m’en allai hier au bal dans un grand embarras, dont j’eus bien de la peine à me tirer ; il est vrai que je m’en allai après à une campagne ; il est vrai que je n’y demeurai pas long-temps ; j’ouïs la bonne femme qui me parla bien de vous, qui me dit que vous faisiez figure. Elle vous aime autant que les demoiselles ; sûrement vous êtes aujourd’hui la coqueluche de tout le monde ; il est vrai que votre mérite n’est pas postiche. Les demoiselles en rendent sûrement de bons témoignages.


fin des lettres.
  1. Mademoiselle de Montalais, fille d’honneur de madame Henriette-Anne d’Angleterre.
  2. Henriette-Anne d’Angleterre, morte le 29 juin 1670
  3. Elisabeth-Charlotte, palatine du Rhin, que Monsieur, frère unique de Louis XIV, épousa en secondes noces le 21 novembre 1671.
  4. Gouvernante des enfants de Monsieur.
  5. Marie-Louise le Loup de Bellenave, veuve d’Alexandre de Choiseul, comte du Plessis ; et remariée depuis à René Gilier du Puygarreau, marquis de Clérembault, premier écuyer de Madame, duchesse d’Orléans.
  6. Madame de Northumberland.
  7. Gabrielle-Louise de Saint-Simon, duchesse de Brissac.
  8. Colombe le Charron, femme de César, duc de Choiseul, pair et maréchal de France, et première dame d’honneur de Madame.
  9. Il me faut point confondre l’abbé Testu dont il sera souvent parlé dans ces lettres, avec un autre abbé Testu qui avait été aumônier ordinaire de Madame, et qui était comme le premier de l’Académie française : celui dont il s’agit, était un homme de beaucoup d’esprit et de très-bonne compagnie.
  10. Les religieuses du Calvaire ont leur voile baissé au parloir, excepté pour leurs proches parents, ou dans des cas particuliers.
  11. Madame de Schomberg et madame de Marans étaient logées dans la même maison.
  12. C’est ce que madame de Sévigné appelait l’approbation de ses docteurs.
  13. Frère du maréchal de Catinat.
  14. François d’Aubusson, duc de la Feuillade, pair et maréchal de France, gouverneur de Dauphiné, et père du dernier maréchal de ce nom.
  15. Tué au combat de Leuze, le 20 septembre 1691.