Portrait de la marquise de Sévigné, par madame la comtesse de la Fayette, sous le nom d’un inconnu

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Œuvres complètes de mesdames de La Fayette, de Tencin et de FontainesLepetit2 (p. 521-524).


PORTRAIT


DE


LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ,


PAR MADAME


LA COMTESSE DE LA FAYETTE,


SOUS LE NOM D’UN INCONNU.


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Tous ceux qui se mêlent de peindre des belles se tuent de les embellir pour leur plaire, et n’oseraient leur dire un seul de leurs défauts ; mais pour moi, madame, grâce au privilége d’inconnu que j’ai auprès de vous, je m’en vais vous peindre bien hardiment, et vous dire toutes vos vérités tout à mon aise, sans craindre de m’attirer votre colère. Je suis au désespoir de n’en avoir que d’agréables à vous conter ; car ce me serait un grand déplaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je voyais cet inconnu aussi-bien reçu de vous que mille gens qui n’ont fait toute leur vie que de vous louer. Je ne veux point vous accabler de louanges, et m’amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n’avez que vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables : je ne veux point vous dire toutes ces choses ; votre miroir vous les dit assez ; mais, comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable et charmante, quand vous parlez ; et c’est ce que je veux vous apprendre.

Sachez donc, madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu’il n’y en a point au monde de si agréable. Lorsque vous êtes animée, dans une conversation dont la contrainte est bannie, tout ce que vous dites a un tel charme, et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous ; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu’il semble que l’esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux, et que, lorsqu’on vous écoute, l’on ne voit plus qu’il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l’on vous croit la beauté du monde la plus achevée. Vous pouvez juger, par ce que je viens de vous dire, que, si je vous suis inconnu, vous ne m’êtes pas inconnue, et qu’il faut que j’aie eu plus d’une fois l’honneur de vous voir et de vous entretenir, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont tout le monde est surpris : mais je veux encore vous faire voir, madame, que je ne connais pas moins les qualités solides qui sont en vous, que je sais les agréables dont on est touché. Votre ame est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s’abaisser au soin d’en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l’ambition ; et vous ne l’êtes pas moins au plaisir. Vous paraissez née pour eux, et il semble qu’ils soient faits pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté, lorsqu’ils vous environnent ; enfin la joie est l’état véritable de votre ame, et le chagrin vous est plus contraire qu’à personne du monde. Vous êtes naturellement tendre et passionnée ; mais, à la honte de notre sexe, cette tendresse nous a été inutile, et vous l’avez renfermée dans le vôtre, en la donnant à madame de la Fayette. Ah ! madame, s’il y avait quelqu’un au monde assez heureux pour que vous ne l’eussiez pas trouvé indigne de ce trésor dont elle jouit, et qu’il n’eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériterait toutes les disgrâces dont l’amour peut accabler ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d’être le maître d’un cœur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués par cet esprit galant et agréable que les dieux vous ont donné ! et votre cœur, madame, est sans doute un bien qui ne se peut mériter ; jamais il n’y en eut un si généreux, si bien fait, et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne le montrer pas toujours tel qu’il est ; mais, au contraire, vous êtes si accoutumée à n’y rien sentir qu’il ne vous soit honorable de montrer, que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence du siècle vous obligerait de cacher. Vous êtes née la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été, et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d’amitié, et tous ceux qui sortent d’auprès de vous s’en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu’ils se puissent dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l’une et de l’autre. Enfin vous avez reçu des grâces du ciel, qui n’ont jamais été données qu’à vous ; et le monde vous est obligé de lui être venu montrer mille agréables qualités qui, jusqu’ici, lui avaient été inconnues. Je ne veux point m’embarquer à vous les dépeindre toutes ; car je romprais le dessein que j’ai de ne vous pas accabler de louanges, et de plus, madame, pour vous en donner qui fussent <poem>

Dignes de vous et de paraître,
Il faudrait être votre amant,
Et je n’ai pas l’honneur de l’être[1].


fin des œuvres de madame de la fayette.
  1. Derniers vers de la pompe funèbre de Voiture, par Sarrazin.