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Lettres de voyages/Vingt-deuxième lettre

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Presses de La Patrie (p. 223-229).


VINGT-DEUXIÈME LETTRE


Constantine, 4 janvier 1889.


Nous avons été forcés de quitter la Tunisie sans visiter Bizerte, Sousse, Sfax et Kairouan la ville sainte. Le temps nous a manqué pour ces voyages qui ne se font pas d’ailleurs sans difficultés, car les communications ne sont pas encore faciles.

Avant de dire adieu à Tunis, je suis allé présenter mes hommages à M. et Mme Driant. Chacun sait que M. Driant, capitaine au 4e Zouaves, a épousé Mlle Boulanger, fille du général, au mois d’octobre dernier, et comme on nous avait fait l’honneur d’une invitation au mariage, c’est à Tunis que nous avons pu faire notre visite de noces. Le capitaine Driant qui est un ancien camarade de promotion de Sauvalle à Saint Cyr, venait de finir les trente jours d’arrêt que lui avait infligés le ministre de la guerre, pour avoir publié un volume sans l’autorisation nécessaire à tout officier en service actif. Les deux jeunes époux avaient pris la chose du bon côté et ne paraissaient pas trop marris de ces trente jours de tête-à-tête qui leur arrivaient ainsi, en pleine lune de miel.

Deux routes nous sont offertes pour aller de Tunis en Algérie : par mer, le paquebot de la Goulette à Bône, avec escale à la Calle ; et le chemin de fer, à travers la Tunisie par Ghardimaou, Duvivier, Guelma et Kroubs. Nous choisissons la dernière comme la plus intéressante et la plus pittoresque, et dès cinq heures du matin, nous sommes installés dans un wagon de première, qui doit nous conduire à Bône en 14 heures. Nous passons par la Manouba, qui est une réunion de jardins d’orangers et de villas appartenant aux grands fonctionnaires de la Cour du Bey ; plus loin Djedeïda, petite ville bien plantée, aux abords agréables, où l’on fabrique des chechïas. On suit la vallée de la Medjerda jusqu’à Ghardimaou. Cette petite rivière roule ses eaux limoneuses et saumâtres entre des berges plus ou moins escarpées, dans de vastes et fertiles plaines, où l’on aperçoit les pasteurs arabes employés, à cette saison, au labourage de la terre. On retrouve là les scènes pastorales que l’on a déjà admirées dans les superbes illustrations de la bible de Doré ; le ciel, le paysage, les costumes, les charrues primitives du temps des patriarches, rien n’y manque.

Tout ce pays a jadis été occupé et colonisé par les Romains et on retrouve partout leurs traces, on passe Medjez-el-Bab, la Membressa d’Antonin, illustrée à l’époque chrétienne par ses nombreux martyrs. Procope dans la Guerre des Vandales nous apprend que Bélisaire défit sous ses murs les armées du rebelle Stozas. Plus loin, Oued-Zerga qui, fut la scène du meurtre des employés français pendant la petite guerre franco-tunisienne ; Béja qui, à l’époque chrétienne, était la résidence d’un évêque et qui conserve encore aujourd’hui une muraille flanquée de vingt-deux tours et offrant les caractères d’une reconstruction byzantine ; Souk-el-Arba, Oued-Melez, enfin Ghardimaou sur la frontière de la Tunisie et de l’Algérie. Le chemin de fer qui nous conduit maintenant à Souk-Arras a nécessité des travaux remarquables. Il suit et coupe plusieurs fois la Medjerda que nous cotoyons toujours.

De verts pâturages, des sources abondantes, des forêts de chênes-lièges feront plus tard de cette région, m’a-t-on dit, l’une des plus riches de l’Algérie-Tunisie. On passe Duvivier, et après quatorze heures de chemin de fer, on arrive enfin à Bône, ville de 30,000 habitants, commerciale et prospère, qui fut prise en 1830, par l’armée française, sous les ordres du général Damrémont. Comme toutes les villes d’Algérie, Bône possède deux quartiers bien distincts, celui de l’ancienne ville arabe, mal percé, mal bâti, avec ses rues montantes, et le quartier européen avec ses marchés, ses rues droites et larges, ses belles maisons, ses beaux magasins et son animation incessante.

Bône entretenait des relations commerciales avec l’Europe dès le XVIe siècle, et elle comptait alors 300 feux. Son commerce d’importation consiste principalement en matériaux de construction et d’objets fabriqués et d’alimentation. Elle exporte des minerais de fer, de zinc, de plomb et de cuivre, des céréales, du liège, du tanin, des fourrages, des bestiaux et des vins surtout. Bône possède une bibliothèque publique, un musée et une société savante dite Académie d’Hippone, fondée en 1863, et de nombreux établissements d’instruction publique et de bienfaisance. Les communications avec la France et le reste de l’Algérie sont nombreuses, et tout fait prévoir pour Bône un avenir brillant et prospère.

Nous nous trouvons ici à deux kilomètres d’Hippone, l’ancien siège épiscopal de Saint Augustin, et c’est naturellement le pèlerinage obligatoire des touristes et des voyageurs que d’aller visiter les ruines de la patrie du grand évêque. J’emprunte à M. Piesse le récit suivant que je trouve dans son intéressant travail que j’aurai si souvent l’occasion de citer, sur l’Algérie :


Pour se rendre à Hippone, on suit la route de Constantine ; après avoir passé devant la grande koubba de Sidi Ibrahim, on traverse le Bou-Djema sur un ancien pont romain ; on prend ensuite à gauche une route ombragée par des oliviers centenaires, et bordée de splendides haies de grenadiers, d’aloès et d’acanthes, derrière lesquelles sont éparpillées, au milieu d’une végétation non moins vigoureuse, des villas, des maisons de maraîchers et quelques ruines.

Hippone, l’ancien Ubba, colonie marchande de Carthage, reçut des Romains le nom d’Hippo Regius, de ce que le roi des Masséliens venait camper près de là pendant une partie de l’année. Quand la Numidie fut réunie à l’empire, Hippone était avec Carthage, le plus opulent marché de l’Afrique romaine. C’est alors que les habitants, enrichis par le commerce, élevèrent ces magnifiques monuments de l’art antique, et exécutèrent ces aqueducs gigantesques, ces réservoirs immenses, ces grandes voies de communication, qui étonnent la civilisation moderne. C’est alors aussi qu’elle avait St. Augustin pour évêque. Ses Confessions datent de 397 ; c’est de 413 à 426 qu’il écrivit sa Cité de Dieu.

L’année qui suivit la mort de St. Augustin (431), Hippone fut prise par les Vandales qui la réduisirent en cendres. La cathédrale de St. Augustin fut seule respectée, et, par une providence particulière, la bibliothèque et les manuscrits du pieux évêque, qu’il avait légués en mourant à son église, échappèrent aux flammes. D’après une légende rapportée par le colonel du génie Hennebert, Ste. Barbe, fille d’un centurion de la IVe légion cyrénaïque, Narzal Alypius, aurait inventé la poudre avec son père. À la prise d’Hippone par les Vandales (25 août 431), elle se fit sauter avec les religieuses, dans leur couvent, au, moment où les barbares en avaient enfoncé les portes. Voilà pourquoi Sainte Barbe est depuis la patronne des artilleurs, des mineurs, etc. Reprise en 534 par Bélisaire, Hippone tomba en 697 au pouvoir des Arabes, qui achevèrent l’œuvre de destruction commencée par les Vandales.

L’enceinte de la ville antique embrassait à peu près 60 hectares. On remarque sur un espace de plus d’une demi-lieue de nombreux vestiges d’antiquités, des pans de murs rougeâtres, d’énormes fragments d’une maçonnerie épaisse et solide ; mais le monument le plus remarquable et en même temps le mieux conservé, c’est l’établissement hydraulique composé de plusieurs grands réservoirs et d’un aqueduc qui, prenant naissance dans les pentes du mont Edough, conduisait dans la cité royale les eaux de la montagne.

Un peu plus haut que cette vaste citerne, destinée à alimenter la ville de Bône, a été érigée au milieu de beaux oliviers, une statuette en bronze de St. Augustin, sur un socle en marbre blanc. De cet endroit, la vue que l’on a de Bône, de l’Edough et de la mer, est des plus magnifiques.

Plus haut encore, le mamelon décapité d’Hippone porte un vaste hospice pour les vieillards, construit par Mgr Lavigerie ; il est précédé d’une basilique monumentale qui attire les regards de fort loin. Un autre hospice de ce genre a été bâti au pied de l’Edough, grâce aux libéralités de M. Salvador Coll, riche propriétaire de Bône. Au bas d’Hippone on voit encore sur le bord de la Seybouse, et à 1,000 mètres de son embouchure, des fragments de maçonnerie, des éperons déchaussés, restes d’un ancien quai de débarquement. Là était le port d’Hippone ; là, en l’an 709 de Rome, la flotte de Mételius Scipion, partisan de Pompée, fut détruite par celle de Publius Sittius, lieutenant de César.


Voilà des renseignements qui ne sauraient manquer d’intéresser les lecteurs de La Patrie, c’est pourquoi je les ai cités en entier. Ma prochaine lettre traitera du voyage de Bône à Constantine, en passant par Duvivier, Guelma et Kroubs et nous filerons ensuite sur Alger en passant par Philippeville, Collo, Djidjelly, Bougie et Dellys.