Lettres du séminaire/25

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Calmann-Lévy (p. 194-199).

XXV


Issy, 12 mai 1843.


Ma bonne mère,

Tout est enfin décidé. Quelques jours avant la réception de votre lettre, Monsieur Gosselin m’a donné sa décision définitive ; comme la mienne ne dépendait que de vos conseils et des siens, elle a dès lors été arrêtée. Je ne puis vous exprimer ce que je dois en cette affaire importante à la sagesse et à la bonté de cet excellent supérieur. Dans les nombreux entretiens que nous avons eus à ce sujet, ç’a été une affection, une simplicité, un abandon, et ce qui est plus précieux encore, une prudence vraiment inestimables. J’en ai reçu les conseils les plus importants, et dont je conserverai toute ma vie le souvenir. C’est la Providence, ma bonne mère, qui m’a ménagé en lui un directeur aussi parfaitement adapté à mes goûts. J’ai une grande reconnaissance à Monsieur Tresvaux de me l’avoir indiqué car ce fut lui qui me le conseilla lorsque j’arrivai pour la première fois à Issy sans connaître qui que ce fût. Je lui ai tout exposé mes goûts, mes souhaits, tout, jusqu’à ma première éducation. Figurez-vous que lui aussi a été élevé sous l’aile de sa mère ; son enfance fut entièrement maladive, et il ne doit qu’à sa mère la conservation de sa vie. Aussi il faut voir comme il l’aime ! Il a donc été en état de comprendre tout ce que j’ai pu lui dire.

Enfin il m’a déclaré qu’il croyait devoir me conseiller de faire ce premier pas de la consécration sacerdotale. Comme je l’avais rendu arbitre absolu de la décision, j’ai pris sa volonté pour la voix de Dieu même, et dès ce moment je n’ai plus attendu que la volonté de ma bonne mère. Enfin votre bonne lettre m’est parvenue, et a levé tous mes doutes. Dieu soit donc loué, ma bonne mère ! Je ne puis croire qu’il eût permis que les personnes qui ont sur moi l’autorité de la tendresse et de la raison, me conseillassent un acte si important, si réellement sa volonté ne m’y avait appelé. Espérons donc, ma chère maman, qu’il achèvera, pour sa gloire et votre bonheur, ce qu’il a si bien commencé. C’est la pensée qui me soutient au milieu des idées de sacrifice, toujours pénibles à la nature. Jusqu’ici, il nous a si bien conduits en tout, que ce serait folie de ne pas désormais nous laisser conduire à sa providence. Rappelez-vous, bonne mère, comme il a tout disposé pour notre plus grand bien, jusqu’aux circonstances les plus indépendantes de notre volonté. Si parfois les obligations du sacerdoce m’effraient, la providence si souvent éprouvée de celui qui m’y appelle me rassure et me fortifie. Que je vous remercie, ma bonne mère, de la manière dont vous m’avez conduit en tout cela, de m’avoir laissé une si entière liberté pour un acte qui ne dépend que de Dieu et de la conscience ! Que vous rendrai-je pour ce que je vous dois ? Puissiez-vous être la conseillère et la confidente de mon dernier pas (si Dieu veut que je le fasse) comme vous l’êtes de mon premier. C’est à vous, après Dieu, que je le devrai, ma bonne mère. Ce sont les goûts paisibles et studieux que j’ai puisés à vos côtés qui m’ont conduit vers le sacerdoce. Mais, après vous, la plus grande part de reconnaissance est pour ces maîtres respectés et chéris dont les exemples et les leçons excitèrent en moi le désir de les imiter. Remerciez spécialement Monsieur Pasco des conseils qu’il a bien voulu vous donner. Qu’il me tarde de pouvoir exprimer moi-même à tous ces Messieurs toute l’affection et la reconnaissance que je leur ai conservées !

Il n’y a plus qu’un mois, ma tendre mère, jusqu’au terme que nous attendons. Comme vous, j’ai éprouvé la plus vive émotion dans les premiers moments où l’on m’a annoncé cette grande affaire. Depuis que je l’ai traitée à loisir avec Monsieur Gosselin, je commence à l’envisager avec plus de calme. Du reste ne craignez pas que ma tranquillité en ait été altérée. Je n’ai pu me défendre d’une vive impression, mais grâce à Dieu, le trouble et la crainte ne m’ont pas approché. Je vois même venir avec joie le moment définitif. Le tout est de prendre un parti et de ne plus regarder en arrière.

J’ai reçu, il y a quelques jours, la visite de Monsieur l’abbé Romand. Il part, à ce qu’il paraît, pour la Bretagne vers le milieu ou la fin du mois de juin ; il espérait me procurer le plaisir de voyager avec lui mais vous comprenez que c’est trop prématuré, ma bonne mère ; la cérémonie serait à peine terminée. Cela me prive d’une agréable compagnie de voyage. Mais ce qui m’eût été plus précieux encore, c’eût été de voler plus tôt dans les bras de ma bonne mère. Vous comprenez, bonne maman, qu’il faut mettre un petit intervalle. Comme les vacances finissent ici plus tard qu’à Saint-Nicolas, elles commencent aussi un peu plus tard. Ma charge de maître des conférences sera aussi un petit obstacle à l’avancement de mon départ ; je ne puis guère quitter ma conférence, surtout à cause de l’examen qui a lieu à la fin de l’année. Croyez bien, ma bonne mère, que mon désir comme le vôtre serait d’avancer le plus possible le moment heureux. Que ne puis–je surtout vous avoir à côté de moi, au grand jour de la tonsure Tant d’autres auront leurs mères présentes à leur consécration, moi seul je ne serai uni à la mienne que par le cœur et la pensée. Mais notre bonheur n’est qu’un peu retardé, ma bonne mère. J’espère que mon départ ne sera guère rejeté plus d’un mois au delà de la Trinité, et ensuite nous gagnerons par l’autre bout ce que nous aurons perdu par celui-là. Pauvre mère cela vous satisfait-il ? Dites-le-moi je vous en supplie. Si vous n’étiez pas contente, tout me serait possible, pour que rien ne manquât à votre bonheur.

Adieu, ma bonne mère, l’heure du courrier me presse. Puissiez-vous être heureuse autant que je le souhaite ; je n’en puis dire davantage.

Vous savez mon amour et mon respect,

E. RENAN.