Lettres du séminaire/38

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy (p. 277-280).

XXXVIII


Tréguier, 18 janvier 1846.


Mon Dieu, mon pauvre Ernest, que tu me mets dans une pénible position entre prononcer contre ma pensée et contre le désir que tu me témoignes de quitter le collège Stanislas ; tu m’avais fait un récit si ravissant de la réception que tu avais reçue, des bontés et de l’intérêt que te témoignait le supérieur, que je suis toute étonnée que tu veuilles quitter un établissement qui te procure l’avantage d’obtenir tes grades littéraires. Je relis ta délicieuse lettre du 17 octobre que j’avais, dans ma folle joie de mère, communiquée aux nombreuses personnes qui s’intéressent à toi. Tu paraissais si heureux, si content, c’était ce qui me flattait le plus ; et maintenant, mon pauvre Ernest, où vas-tu te caser ? Le mieux que tu pourras, j’en suis bien persuadée, mais je n’ai pas grande opinion de toutes les maisons de pension, où tout est spéculation, et cela est fort juste. Si tu y as ta pension, on te fera faire de l’ouvrage en conséquence (ta pauvre sœur pourrait t’en donner des nouvelles). Si tu y payes ta pension, il en coûtera à ta pauvre bourse, tu voudras la ménager et cela par une délicatesse bien placée. Dans ton empressement de quitter Stanislas, tu crois que tu seras nourri et payé pour deux heures par jour de travail. Cela est impossible ; enfin, mon Ernest, je te laisse libre, persuadée que tu feras ton possible pour faire amener tout à une bonne fin. Tâche toujours d’être bien couché, et ménage ta santé, et soigne-toi bien.

Mon Dieu ! quel changement dans ta vie, à peine si j’en reviens ! Prends courage, mon cher enfant, tu vas aussi avoir ta petite part des tribulations, des déceptions, enfin ce qu’a tout le monde sur cette pauvre terre. Tu les cacheras à ta pauvre bonne mère (qui les devinera), comme s’il fallait que son enfant soit entouré d’une auréole de bonheur pour être aimé d’elle. Dis-moi les choses telles qu’elles sont, mon Ernest, je partagerai tes peines comme j’ai partagé tes joies. En avons-nous eu, mon fils ? Oui, de bien réelles. Espérons que le bon Dieu nous en réserve encore. Conserve toujours ce grand, ce joli caractère qui charme tous ceux qui te connaissent, et ne mets point de barrière entre tes premiers amis et toi. Cela, mon fils, ne t’obligera en rien, ils reconnaîtront en toi ce noble caractère qui est le partage des âmes bien nées, parce que, enfin, mon bon Ernest, il ne t’est pas venu dans l’idée que je veuille te faire entrer dans le saint état du sacerdoce malgré toi ? Tu avais nourri mon cœur et ma pensée de cette douce, de cette délicieuse espérance ; si elle m’est ravie, eh bien ! mon enfant chéri, tu me dédommageras par ta tendresse, et par le zèle que tu mettras à tâcher de te faire une carrière, puisque nous sommes sans fortune sur cette pauvre terre. Ne reste pas tard dans les bibliothèques, je t’en prie, les gazettes sont remplies d’attaques de nuit dans les rues de Paris.

J’ai eu aussi une lettre de ma pauvre bonne fille, la veille de son départ de Vienne. Il y a encore bien loin d’ici au moment où nous la verrons. Comme le bon Dieu dans sa douce, dans son aimable bonté a prévu le temps où sa chère présence nous sera nécessaire, même indispensable ! mon Dieu ! abrégez ce moment le plus que vous voudrez dans votre bonté !

Me voilà bien embarrassée pour l’adresse de ma pauvre lettre, parce que j’ai dans l’idée que tu as quitté Stanislas. Peut-être qu’elle va m’être retournée. Pars toujours, pauvre lettre, et puisses-tu trouver mon pauvre Ernest heureux et content Adieu, cher ange ; courage d’un côté, résignation de l’autre, et tout ira bien. Je t’embrasse bien tendrement. Ta mère et meilleure amie.

Ve RENAN


J’ai reçu, mon bon enfant, tes charmantes étrennes. Garde ton argent, pauvre petit, tu en auras bien besoin.