Lettres et pensées du maréchal prince de Ligne/Pensées/Pensées diverses

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PENSÉES DIVERSES.


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IL y a des gens qui réfléchissent pour écrire, d’autres qui écrivent pour ne pas réflëchir : ceux-ci ne sont pas si bêtes, mais ceux qui les lisent le sont, à mon avis.

Je suis un peu dans la seconde classe des écrivains dont je viens de parler ; mais, pour justifier mes lecteurs et moi aussi, je dois dire que si j’écris de suite (et pour m’occuper), c’est que je me suis accoutumé à méditer, à observer, à rentrer en moi-même, et qu’à cause de cela j’ai, sans le vouloir, un magasin de pensées dont il faut que je me soulage. J’écris plus d’inspiration que de réflexion. Il y a tout plein de gens à qui je ne dois paroître ni clair, ni agréable, ni profond. Si je l’étois, ce seroit seulement pour les pays et les gens avec qui j’ai le plus vécu, et qui ont appris à peu près les mêmes choses que moi, ayant été élevés de même, et s’étant trouvés à peu près dans les mêmes circonstances. J’ai donc un grand tort, car il ne faut pas seulement s’entendre, mais se faire entendre.

J’ai le tort de Rubens, qui se mettoit et mettoit ses trois femmes partout : mais je serai toujours toléré par les indulgens, qui diront : mutato nomine de me fabula narratur.

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Si Labruyère avoit bu, si La Rochefoucault avoit chassé, si Champfort avoit voyagé, si Lacy avoit su les langues étrangères, si Vauvenargues avoit aimé, si Weiss avoit été à la cour, si Theophraste avoit été à Paris, ils auroient mieux écrit encore. Quelques-uns de ceux-là, et plusieurs autres, ressemblent à des feux d’artifice trop longs et avec des lacunes d’obscurité.

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On dit que le rire nous distingue de la bête : c’est tout le contraire. Le singe n’en a pas plus d’esprit parce qu’il rit. Mais quelle sotte mine l’on fait à un homme qui vous parle ou qui vous salue en souriant ? Si vous lui rendez ce sourire, vous avez l’air d’un sot. Si vous ne le lui rendez pas, vous avez l’air fâché : c’est bien pis si c’est un conteur, un rieur, un supérieur.

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Ne dégelez pas les peuples froids : ils ont leur bon côté, et ce que vous leur donnerez gâtera ce qu’ils ont. La patience, la fidélité, l’obéissance valent bien l’enthousiasme, qui n’est jamais sûr ni durable. Pour une fois qu’il sera bien placé, il le sera vingt fois mal. Il vaut mieux qu’une nation n’ait pas d’avis. Celle qui en a est sujette aux orages, et si un physicien ne place pas bien le conducteur, la foudre tombe sur sa tête.

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Les passions des vicieux sont arrêtées par le bourreau. Mais celles des vertueux sont bien plus à craindre. On a vu des amans commettre des crimes, des ministres zélés commencer des guerres, et des hommes purs mais bornés, n’être pas effarouchés des révolutions. Qui dit passion, même pour le bien, dit quelque chose de dangereux. Elles ne sont pas nées avec nous. Quand on dit : comment arrêter une passion ? Je dis : pourquoi la prendre ? C’est un sentiment échauffé par l’imagination qui se roidit contre les obstacles ; c’est un volcan éphémère : mais il y a rarement de ces véritables incendies du cœur et de l’esprit qui seroient des passions.

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Ce qui coûte le plus pour plaire, c’est de cacher que l’on s’ennuie. Ce n’est pas en amusant qu’on plaît. On n’amuse pas même si l’on s’amuse : c’est en faisant croire que l’on s’amuse.

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Ce qui prouve la vanité des réputations, c’est la facilite de faire des dupes. Je parie que M. de Voltaire y auroit été pris, si à un dîner chez lui j’avois préparé d’avance un sot à jouer le rôle d’un homme d’esprit : il l’auroit étonné. Deux sots même qui n’auroient que l’adresse d’être le compère l’un de l’autre, attraperoient tout le monde.

C’est pour cela qu’il faut se méfier des dîners des gens d’esprit. Pour juger l’homme qui en a, il faut le prendre au saut du lit. Si avant d’avoir rassemblé toutes ses idées et repris ses esprits, il a du trait, de la conception, de la repartie, de la force ou de la naïveté, c’est sûrement un homme d’esprit.

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IL ne faut peut-être pas toujours avoir raison pour plaire : il y a une manière d’avoir tort qui est faite pour réussir. Il y a même des travers fort agréables, quand ils ne sont pas joués.

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Si l’on est réellement aimable chez soi, on peut, avec un peu moins de succès quant au local, réussir beaucoup chez les autres. Je n’ai pas bonne opinion de ceux qui ne sont pas aimables dans leur famille : sans parler du mauvais cœur que cela suppose, il faut être bien peu riche pour se montrer si économe d’esprit et de grâce.

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On fait bien des chutes avant d’attraper la raison. Elle se sauve parce qu’elle croit valoir la peine qu’on coure après elle. Elle passe par les endroits les plus glissans et veut éprouver ses véritables amans. Celui qui prétend l’avoir acquise tout de suite est un fat.

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Enthousiasme et fanatisme. L’un appartient à la grandeur de l’ame, et l’autre à la petitesse de l’esprit : l’un enflamme pour la gloire, et l’autre pour une secte, une façon de penser ou un personnage qui ne le mérite pas. L’un est de bonne foi, et l’autre tient souvent à des causes secondaires. Le premier entraîne, et le second est entraîné. Le premier a pu s’allumer au mot de liberté, avant qu’on en eût examiné en théorie et en pratique les résultats. Il n’y a que le second qui ail pu prononcer le mot égalité. Le premier tient à la fierté, et le second à l’orgueil. L’enthousiasme qui ne se donne pas le tems de réfléchir aura des crimes à se reprocher, mais le fanatisme ne s’en est jamais refusé.

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FUSSIEZ-vous du sang des héros, fussiez vous du sang des Dieux, si la gloire ne vous enivre pas continuellement, ne vous rangez pas sous ses étendards ; ne dites point que vous avez du goût pour votre état : si cette expression froide vous suffit, embrassez en un autre. Vous faites Votre service sans reproche peut-être, vous savez quelque chose des principes de l’art, eh bien, vous êtes des artisans, vous irez à un certain point, mais vous n’êtes pas des artistes. Placez le métier de la guerre au-dessus de tous les autres, aimez-le avec passion, oui, passion est le mot. Si vous ne rêvez pas militaire, si vous ne dévorez pas les livres et les plans de guerre, si vous ne baisez point les pas des vieux soldats, si vous ne pleurez pas au récit de leurs combats, si vous n’êtes pas consumé par le désir d'en voir, et par la honte de n’en avoir pas vu encore, quittez vite un habit que vous déshonorez. Si l’exercice d’un seul bataillon ne vous transporte pas, si vous ne vous sentez pas la volonté de vous trouver partout, si vous êtes distrait, si vous ne redoutez pas que la pluie n’empêche votre régiment de manœuvrer, donnez votre place à un jeune homme tel que je le veux, à un jeune homme qui sera fou de l’art des Maurice et des Eugène, qui sera persuade qu’il faut faire trois fois plus que son devoir pour le faire passablement. Malheur aux gens tiédes ! qu’ils rentrent au sein de leur famille ! que ces êtres dégradés, dont la foule importune sollicite sans cesse des grâces non méritées, n’empêchent pas les vieux militaires de montrer à leur souverain leurs honorables cicatrices ! Ils ne doivent pas devancer à la cour ceux qui les ont devancés à la guerre. La véritable considération appartient aux véritables braves, et non à ceux qui, faisant semblant de servir, dérobent aux soldats leurs récompenses.

Enfin il faut, pour être militaire, que l’enthousiasme monte la tête, que l’honneur électrise le cœur, que le feu de la victoire brille dans les yeux, qu’en arborant les marques insignes de la gloire, l’ame soit exaltée. Et qu’on me pardonne si la mienne, qui l’est peut-être trop dans ce moment, m’entraîne malgré moi à un peu de déclamation.

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Il n’y a pas une campagne où, si l’on est adroit à trouver le joint entre un succès et un revers, on ne puisse faire une paix avantageuse. C’est ce qu’il faut saisir, car si on a le dessous il faut continuer. Louis XIV n’a pas fait la paix après avoir été à deux doigts de sa perte ; il ne l’a proposée qu’après un retour de la fortune, la victoire de Denain… Quelle paix un ennemi épuisé peut-il espérer ? S’il l’est, son vainqueur même l’est vraisemblablement aussi, et celui qui a le plus d’opiniâtreté gagne toujours. Il trouve des ressources sur lesquelles on ne comptoit pas ; elles étonnent l’ennemi, et il offre ou accepte des conditions raisonnables.

Mais qui doit faire la paix ? Est-ce un ministre qui n’est jamais sorti de la capitale, ou quelque commis qu’on envoie au congrès ? L’un voit trop en grand, et l’autre en petit On ne veut pas créer de nouvelles difficultés ; on dit qu’il ne faut pas se rebrouiller pour des bagatelles, et on cède un bout de province très essentiel, faute de connoître la géographie locale, militaire et politique. C’est au général qui commande l’armée et qui connoît le théâtre de la guerre qu’il vient de faire, à savoir l’importance des limites, des arrondissemeos et du sol que les plus habiles diplomates ne trouvent pas sur leurs cartes. Lorsque l’ennemi sait que le chef des armées a toute l’autorité pour faire la guerre ou la paix, il ne compte pas sur les intrigues de cour qui lui procureroient un négociateur plus facile. Les médiateurs de bonne volonté, les puissances obligeantes qui veulent se mêler de tout apprennent avec chagrin par la gazette qu’on a su se passer de leurs services.

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Qu’on ne dise jamais : La politique de la Prusse, de l’Angleterre, de la France, de l’Espagne, de la Hollande etc. — C’est l’intérêt particulier, l’ambition, la vengeance ou le plus ou moins de logique ou d’humeur de l’homme ou de la femme en crédit, qui fait souvent prendre un parti qu’on met sur le compte ténébreux d’un profond calcul diplomatique. C’est ainsi que la personnalité a presque toujours allumé la guerre. La place des Victoires où les nations sont enchaînées a été la cause d’une guerre. Les gants de la duchesse de Marlborough ont joué un grand rôle. Les plaisanteries du Roi de Prusse sur une souveraine, une maîtresse, un grand et petit ministre, ont décidé la ligue qui a manqué le précipiter de son trône.

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Il ne faut point avoir de gloire dans les tems ou les pays où peu de gens la connoîssent. Elle sera flétrie tout de suite. Trois classes de gens y contribueront : les envieux, les dénigreurs et les non-appréciateurs. Voyez le tems du grand Condé en France, et celui du prince Eugène chez nous. Comme il existoit d’autres héros, et qu’il y avoit de la gloire pour plusieurs, on ne la disputoit pas. Le siècle étoit monté à l’honneur. Malheur à celui qui veut des lauriers au milieu de gens qui n’en ont pas ! il sera écrasé. Ce qui console de n’avoir point de gloire, c’est qu’on la refuse souvent aux grands hommes. J’ai ouï dire que le Roi de Prusse Frédéric, le grand Frédéric, étoit un poltron.

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Il ne faut pas se faire un monstre du plus beau des malheurs, de la guerre. J’ai vu tant de beaux traits d’humanité, tant de bien pour réparer un peu de mal, qu’il ne m’est pas possible de regarder la guerre tout-à-fait comme une abomination, si l’on ne pille ni ne brûle, et s’il n’y a d’autre mal que de tuer ceux qui périroient quelques années plus tard moins glorieusement. J’ai vu mes grenadiers donner leur pain et leur kreusers à une pauvre famille, dans un village qu’un accident étranger a la guerre avoit réduit en cendres. J’ai béni mon sort de commander à des hommes comme eux. J’ai vu de nos housards rendre à des prisonniers leur bourse, et leur ouvrir la leur. Il semble que l’ame s’exalte. Plus on a de courage, et plus l’on est sensible. Eu toutes choses, c’est l’émotion qui est sublime.

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La gloire est quelquefois une courtisane de mauvaise compagnie, qui attaque en passant des gens qui ne pensoient pas à elle ; ils sont étonnés des faveurs qu’ils ont reçues sans avoir rien fait pour les obtenir : au bout de trente ans, on les croit supérieurs à ceux qui en ont mérité sans en avoir eu. Il est malheureux pour la vertu que tant d’actions de gens obscurs soient inconnues, et qu’on ne puisse pas remonter aux auteurs cachés des grands résultats. On pourroit peut-être en déterrer quelques-uns : ce seroit une nouvelle manière d’écrire l’histoire. On raconteroit les grands effets et ceux qui passent pour les avoir produits : et à côté l’on feroit connoître les causes et les agens ignorés : ce seroit l’histoire souterraine, si l’on peut s’exprimer ainsi.

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C’est souvent faute d’être éclairé sur ses devoirs que l’on y manque. C’est par cette raison-là qu’il y a tant de criminels sans le savoir, et que tous les gens bornés sont dangereux. L’esprit voit bien, c’est l’impulsion du caractère qui peut égarer.

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Je prie messieurs les généraux de se monter la tête par les exemples des grands hommes. Que l’un prenne pour parrain César, l’autre Alexandre, un autre Annibal, un quatrième Pyrrhus, ou un cinquième Scipion ; mais point de Fabius.

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IL faut venir au monde général, peintre, poëte et musicien. Lorsqu’un de nos colonels avancé par la cour disoit à Guido Strahremberg : — L’Empereur m’a fait général. — Je l’en défie, répondit-il ; il vous a nommé général, et rien de plus.

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Un général doit être bien tourné. Il n’appartient pas à tout le monde d’être bossu comme M. de Luxembourg.

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Le poltron ne calcule pas bien. L’incertitude d’un coup d’épée ou d’un coup de fusil devroit se comparer à la certitude du déshonneur et à la probabilité de vingt mauvaises affaires qu’il faudra soutenir pour ne s’être pas bien présente à la première. Les poltrons finissent toujours par être tués.

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Un mot, une inflexion, le son de la voix, un geste, un regard, un rien fait couler des torrens de pleurs quand on est affligé. Les nerfs sont alors comme un instrument que le vent, le bruit d’une porte fait résonner : c’est une sorte de magnétisme. De la disposition où l’on est, et de la manière dont on apprend la perte de ce qu’on aime, dépend peut-être la vie. C’est un hasard qu’on ne meure pas sur-le-champ. Quelquefois on ne croit pas son malheur, on s’imagine rêver ; on attend la personne qui a disparu. Hélas ! un froid glacial succède à cette espèce de délire ; une suspension totale de ses facultés, un oubli de tout, et de soi-même : et puis un poids affreux dont il est impossible de se débarrasser. L’inquiétude bannit le sommeil. Heureux ceux qui ont des sujets d’inquiétude : mais lorsque le malheur est arrivé, le corps, accablé de sa peine, prend une sorte de repos.

Pour un quart d’heure de sommeil, quel réveil, grand Dieu ! Avant d’avoir retrouvé ses sens encore engourdis, on sait qu’on est malheureux en général ; et quand on commence à en sentir la cause, lorsqu’on croit l’apprendre de nouveau, cet état est pire que la mort.

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Je crois avoir déjà dit qu’il faut être le père de ses amis pour en être sûr. Il faut être marié assez jeune pour avoir de grands enfans dont on est à peu près le camarade depuis qu’ils ont vingt ans. Mais il ne faut pas que la faulx fatale se trompe.

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On est injuste envers la mort en la peignant comme on le fait : on devroit la représenter en vieille femme bien conservée, grande, belle, auguste, douce et calme, les bras ouverts pour nous recevoir. C’est l’emblème du repos éternel après la malheureuse vie inquiète et orageuse.

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S’IL en coûte pour être vertueux, on est bien mal né. Je n’entends pas qu’il y ait de la vertu à en avoir. Qu’est-ce qui nous porte au crime ? Sans parler des remords, n’y a-t-il pas une sorte de personnalité qui en éloigne ? Un criminel doit être toujours sous les armes au milieu des arsenaux de la méchanceté. Ma paresse s’en effraie. La paresse même porte à la bonté. Qu’on en ait, n’importe comment ni pourquoi, et tout le monde sera heureux.

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L’HUMEUR est comme la mauvaise herbe qui mange tout, et empêche tout ce qui est bon, en plantes et en semences de se produire, et par conséquent de se reproduire et de profiter. Cette comparaison est si juste, que je vois les gens les meilleurs, les plus aimables, les plus délicats, les plus honnêtes, empêchés par l’humeur de paroître ce qu’ils sont. Toutes leurs bonnes qualités sont interceptées, c’est comme s’ils n’en avoient point.

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LA philantropie, ou plutôt la philantropomanie est une singulière invention. Faut-il donc un nom grec, une secte, des assemblées et des ouvrages pour aimer son prochain ?

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On est toujours mécontent. On aime à se plaindre partout où l’on est. On crie toujours contre quelqu’un ou contre quelque chose. On dit : quelle nation ! quel climat ! quel tems ! quelle vie !

Est-ce l’inquiétude naturelle que nous sentons ordinairement en nous, ou est-ce amour-propre ? Peut-être tous les deux. Nous ne sommes bien qu’où nous ne sommes pas, et nous voulons nous faire croire à nous-mêmes que nous valons mieux que ce qui nous entoure,

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LE tems passé est toujours regretté ; c’est le présent qui le sert. On voit en bien tout ce qui n’est plus, et en mal tout ce qui est.

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LES sottises de ceux qui sont préférés aux gens de mérite les vengent et couvrent de bouc les protégés bien bas, les protecteurs bien bêtes, et les plats intrigans qui se mêlent de tout ce qui est injuste.

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LES femmes font les mœurs. Quand même elles les déferoient quelquefois, il n’en est pas moins vrai que les hommes qui s’éloignent de leur leur société, cessent d’être aimables et ne peuvent plus le devenir.

La femme la plus sage a son vainqueur : si elle n’est pas encore subjuguée, c’est qu’elle n’a pas rencontré cette moitié de soi-même qu’on cherche toujours, et qui fait faire tant d’extravagances.

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La générosité d’argent est facile ; il n’y a qu’à être riche pour en avoir. C’est celle qui ne coûte pas un sou, celle de l’ame que j’estime. C’est une belle chose qu’un homme vraiment généreux, car il n’y a de grandeur sur la terre que dans le sacrifice de soi.

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L’homme est un instrument dont il faut savoir jouer. Il y a presque une case pour chaque individu : il faut la chercher.

Il seroit fâcheux de croire que l’homme qui approche le plus de la bête et qui prévoit le moins, qui ne pense presque point, qui n’a ni ame, ni esprit, ni instruction, ni mémoire, ni désir, ni crainte, ni espérance, est le moins malheureux.

Mais aussi quelle différence de l’état tranquille d’un paysan bavarois ou souabe qu’on rencontre fumant ou buvant autour d’une table dans un cabaret, à la situation du prince Eugène après sa victoire de Zenta, ou à celle de M. de Voltaire à la première représentation de Mérope ! Tout se compense et tout s’achète dans la nature, mais on est de plus noble race quand on fait en ce genre de grandes dépenses : elles attirent les grands revenus.

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On devroit travailler davantage sur son humeur, et se demander souvent, surtout en vieillissant, si l’on n’a pas eu tort de dire, de voir, et de désapprouver comme on le fait. Il n’y auroit pas tant de grognons dans le monde, et surtout parmi les femmes. Un rien les met en colère, parce que le malheur de n’être plus jeunes leur donne cette aigreur qui leur fait croire que les raisons sont la raison. Les raisons sont presque toujours des déraisons. Il faudroit renaître pour juger : la fin de la vie donne quelquefois trop d’humeur contre le commencement.

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Je n’aime pas qu’on donne le nom d’honnêtes gens à ceux qui ne volent pas parce qu’ils sont riches ou qu’ils ont peur d’être pendus : et je déclare dignes de l’être tous ceux qui ne font pas autant de bien qu’ils le peuvent, qui s’aiment aux dépens des autres, qui ne sont capables ni d’enthousiasme, ni d’admiration, ni de compassion, ni d’amitié. C’est usurper la vie que se borner à ne pas nuire : les morts en font autant, et n’exigent rien pour cela.

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On n’est pas assez mauvais pour manquer de gaieté de cœur à la reconnoissance ; mais on tâche tellement d’atténuer les bienfaits, on leur cherche tant de motifs, on trouve dans les bienfaiteurs tant d’intérêt à nous obliger, que peu à peu on se fait ingrat sans s’en apercevoir.

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L’INTÉRÊT personnel le moins malhonnête est celui qui examinant les choses sous les deux faces qu’elles ont presque toujours, ne prend le parti qui lui convient le mieux, qu’après s’être convaincu qu’il ne nuit pas trop aux autres. Cela prouve au moins qu’il a discuté la matière avec lui-même ; et tant que les hommes se croient honnêtes gens ils le sont encore un peu.

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Pourquoi peint-on toujours la justice avec une épée et même une balance ? Je voudrois quelquefois lui mettre un voile. Il est souvent de la justice de ne pas faire justice. Il y a justice de sévérité, et justice de bonté. Si après avoir bien pesé avec cette balance, et même levé ce glaive menaçant, le voile cependant l’empêchoit de voir tout ce qu’il faudroit punir, la justice seroit peut-être aussi juste. Si tout en voyant elle pardonnoit, ce seroit clémence. Je ne veux pas que toujours elle pardonne, mais je veux que son examen et son jugement ne se fassent pas avec la volonté de punir. Il y a tant de petites nuances imperceptibles à suivre, dont on ne peut pas rendre compte, et qui permettent cependant de justifier l’action ou d’adoucir la peine ! Il y a beaucoup d’esprit dans la bonté ; elle suppose même plus de pénétration que le blâme : car ce qu’il y a de meilleur dans les hommes est souvent caché au fond de leur ame.

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Je crois avoir dit cent fois ce que je pensois de l’ingratitude, qui me paroît un monstre. Mais on devroit demander la permission de rendre service ; car si quelques bienfaits dont on ne se soucie pas d’un homme dont on ne se soucie pas, vous tombent sur le corps, vous voilà contraint à lui en être obligé toute votre vie, souvent sans grand sujet de reconnoissance, et souvent même en estimant fort peu la personne. Y a-t-il un cas plus embarrassant ? vous devez manquer à la reconnoissance ou à la vérité. Vous faites peut-être du tort à bien des gens de peur d’être ingrat. Vous vous croyez forcé à dire du bien de cet obligeant importun. Il a voulu faire des dupes, vous êtes son complice. Vous n’avez pas assez de caractère pour ne pas craindre de manquer de caractère.

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IL est bien aisé de se débarrasser de la reconnoissance. Vous êtes négligeant envers votre bienfaiteur, il en est blessé, et vous insinue qu’il méritoit mieux de vous. Alors vient le fameux vers :

Un bienfait reproché tient toujours lieu d’offense.

Et voilà l’ingrat acquitté.

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LE plaisir qu’on reçoit de la louange n’est pas égal à la peine que fait la critique. On prend l’une pour un compliment, et l’autre pour une vérité.

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On est trompé souvent par la confiance ; mais on se trompe soi-même par la méfiance. Celui a qui on accorde une confiance même peu méritée, en sera flatté et tâchera peut-être de s’en montrer digne ; mais celui dont on se méfie mal à propos, ne le pardonnera jamais. Après s’être méfie des gens, on se méfie des choses. On regarde comme impossible ce qui n’est que difficile ; on se persuade que les événemens même les plus probables n’arriveront pas : et puis on se méfie de soi et on n’est plus propre à rien.

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Pour peu qu’on soit assez considéré dans le monde pour y jouer un rôle, on est lancé comme une boule qui ne reprend jamais sa tranquillité.

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Le monde est aussi lui-même une boule que Dieu fait rouler. Elle ne va peut-être pas toujours bien. Mais elle va et elle ira toujours. On dit : si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t-on ? Il est remplacé, et cela va. On dit : si nous ne faisons pas telle chose cette année, qu’est-ce qui arrivera ? rien. Si tel changement n’a pas lieu dans l’administration, tout est perdu. Non, tout s’en tire. Il faut faire, et faire faire à chacun son devoir. Et quand on ne le fait pas, cela revient encore à peu près au même.

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Il y a un crime réel et abominable à troubler un mariage d’amour : on peut être envieux des prospérités extérieures d’un homme, et croire la fortune injuste, mais le bonheur qui vient de l’ame est toujours mérité.

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Les grands génies (cela s’appelle, je crois, des philosophes) après avoir dit du mal de Dieu qu’ils ne connoissent point, en disent des Souverains qu’ils ne connoissent pas davantage. Il y a deux façons de les punir. L’une en ne les punissant pas, car ils sont assez fous pour chercher une célébrité de malheur ; et l’autre en défendant la liberté de la presse. Mais il vaut mieux que les gouvernemens aient des auteurs à gages pour déjouer et ridiculiser tous ces prétendus instituteurs du genre humain, qui par un soi-disant amour du bien général, ne cherchent que le leur.

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Ceux qu’on soupçonne le moins de philosophie sont souvent ceux qui en ont le plus. La véritable c’est le plaisir. Qu’on y fasse entrer ses devoirs. Eux remplis, qu’on ne respire que joie, jeux et fêtes, spectacles, bonne chère, bonne société, choses extraordinaires, de la folie même et des folies : mais toujours du goût, même dans les écarts. Il y a des gens à qui tout va, parce qu’ils ont de la grâce et du tact. On sent qu’ils sont au-dessus de leurs fautes, et qu’ils en savent sur eux-mêmes autant que leurs censeurs : on les attend au retour.

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La police doit être une mère et non pas une commère. A Paris, elle faisoit avertir un père d’un commencement de désordre de son fils, une mère du projet qu’avoit sa fille de se sauver avec son amant ; une société qui pouvoit devenir dangereuse, de suspendre ses séances, ses propos, ses couplets contre le gouvernement : voilà la mère. Ailleurs, on laisse dire et faire, mais on rapporte tout, soit par méchanceté, soit par bêtise ; on répète, on entend mal, on augmente, on fait du tort : voilà la commère.

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On croit que le persiflage rend ridicule. Oui, sûrement ; mais c’est la personne qui s’en sert, car plus le persifle aura d’esprit, moins il aura l’air de croire qu’on emploie ce mauvais genre contre lui. Il y a beaucoup de choses qu’il faut déjouer en ne les remarquant pas.

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M. de Turenne se doutoit bien que la gazette diroit plus que lui de la bataille des Dunes, ïorsqu’il écrivoit : « Les ennemis sont venus à nous, ils ont été battus ; je suis un peu fatigué, je vous donne le bon soir. » Il est très-aisé d’être modeste comme cela.

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On ne m’a jamais prêté de méchanceté, ni en paroles, ni en chansons, ni en actions ; on a su que je n’en étois pas capable ; ainsi je n’ai pas lieu de me plaindre de l’injustice du public à mon égard. Mais en revanche on a mis sur mon compte mille choses assez plates, cinquante aventures, une centaine de prétendus bons mots, des reparties qui devoient être piquantes, des mauvaises plaisanteries que je dois avoir faites ou dites ; et il n’y a pas un mot de vrai à tout cela. Des gens de bonne intention, mais de mauvais goût, racontent une histoire dont je suis le héros ou l’auteur, en me demandant si je m’en souviens. Je suis trop paresseux, et j’ai trop de bonhomie pour la dire comme elle est, ou pour prouver qu’elle ne peut pas être vraie, et je l’entends raconter de telle manière que je me prendrois en guignon moi-même si j’y avois eu la moindre part.

Si quelque chose de gai à faire ou à dire s’est présente à moi, je m’en suis vraisemblablement passé la fantaisie. Mais je déteste les diseurs de bons mots de profession, ceux qui veulent être cités, les facétieux, les mystificateurs, les farceurs, et tous les rôles qu’on veut prendre dans la société, plutôt que le sien propre.

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UN faiseur de pensées songe souvent à être applaudi plus qu’à être entendu, et se laisse aller à un petit scintillement qui éblouit sans éclairer. Il y a un petit mécanisme de définitions, d’explications, de synonymes, d’antithèses, de comparaisons, de ressemblances, de différences, qui fait fort aisément, quand on le veut, de la réputation. Les pensées détachées sont le genre le plus facile pour un homme d’esprit ; mais, comme tout ce qui est facile, cela exige d’autant plus de valeur réelle. Il en est de la littérature comme de la musique, les difficultés vaincues empêchent d’apercevoir si l’on est vraiment bon musicien : un air simple ne permet pas de s’y tromper.

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Les méchans se mettent en garde, et les sots aussi. Les bons et les gens d’esprit, jamais. Les méchans croient lire dans les yeux qu’on les a devinés, les sots se méfient de tous ceux à qui ils trouvent de la supériorité. Les hommes bons ou spirituels ont assez bonne opinion des autres pour s’en croire aimes.

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IL me semble que ce que nous prenons le plus tôt et quittons le plus tard, c’est l’importance. Les enfans font les nécessaires. Les vieillards s’imaginent que de vieillir est déjà un mérite. Leur œuvre dernière, leur testament, se fait même avec une sorte d’orgueil.

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UNE plaisanterie attire souvent des querelles. Il y a cependant une manière de les faire ou de les prendre gaiement, lorsqu’elles peuvent avoir des suites, qui peut sauver un coup d’épée ou une brouillerie. Mais il faut avoir l’esprit bien fait et une réputation bien établie. C’est manque de jugement si l’on risque des plaisanteries avec ceux qui ne sont pas de force à en faire à leur tour : ils se fâchent alors, faute de moyens, et croient sauver le petit moment de dégoût qu’ils éprouvent dans la société, par une belle scène de colère ou de bravoure.

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Personne n’est modeste, malgré la révérence embarrassée ou l’air timide qu’on prend quelquefois. Personne n’est doux, personne n’est naturel. Personne n’est de bonne foi, personne ne se rend justice, personne ne la rend aux autres. Personne n’entend bien, personne ne voit bien, personne ne dit la vérité, ni ne veut qu’on la lui dise. Contredites quelqu’un, quelqu’obligation qu’on vous ait, on l’oublie, surtout si vous faites voir, sans faire semblant de rien, que l’on s’est trompé sur un objet où l’amour-propre est intéressé. Tous les défauts que je viens de dire n’empêchent cependant point qu’on ne soit aimable et même sensible. Ils ne sont que dans la société, et dans les mots plus que dans les choses ; mais c’est incommode à rencontrer, et on ne rencontre que cela dans le monde. C’est l’amour-propre et le défaut d’esprit ou de justesse qui produit cet inconvénient, mais il gâte souvent tout, dans la société comme dans les affaires.

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Quelque vertueuse que soit une femme, c’est sur sa vertu qu’an compliment lui fait le moins de plaisir. Quand on la loue sur sa fidélité à son mari, elle est toujours prête à vous dire : quelle preuve en avez-vous ? et auroit envie de laisser échapper une demi-confidence pour en faire douter, quoique véritablement elle n’ait point de reproches à se faire.

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Il y avoit deux gens d’esprit, quatre ou cinq sots, six importuns et trois importans dans ma chambre. Je ne pouvois pas m’entretenir avec les premiers ; les seconds parloient toujours, les troisièmes s’obstinoient à croire que j’avois du crédit, et me parloient de leurs affaires ; les quatrièmes vouloient me faire croire qu’ils en avoient, et que je devois mettre mes affaires entre leurs mains.

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On ne dit rien de neuf. On ne pense rien de neuf. Les mêmes conversations reviennent toujours. On sait déjà ce qu’on va répondre. Je me déplais à moi-même, en voyant le petit cercle de pensées dans lequel je tourne. C’est de quoi se prendre en guignon, et je conçois qu’on peut former la résolution de ne plus proférer une parole.

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C’EST la paresse des gens d’esprit que j’aime. Mais les sots paresseux ressemblent à des valets dans un antichambre ; ils y deviennent menteurs, mëdisans, curieux et insolens.

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L’HOMME qui perd sa fortune ou un ami par un bon mot, est un sot ; car s’il ne peut pas retenir ce bon mot, cela prouve qu’il ne lui en vient pas souvent. Il s’en présente vingt quelquefois, qu’on peut se dire à soi-même tout bas pour se faire rire, mais qu’on ne doit pas se permettre autrement.

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RIEN ne prouve plus la médiocrité que les petits mystères à l’oreille, les conversations dans une embrasure de fenêtre, les nouvelles de gazettes qu’on donne pour des lettres qu’on a reçues, la discrétion sur les petites choses, la petite finesse et les cachoteries. Malheur a ceux qui n’ont pas ce qu’on appelle en peinture, la manière large !

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Il y a des gens à qui il va si mal d’avoir l’air de penser. Ils veulent honorer ainsi leur taciturnité naturelle, et c’est tout uniment pauvreté d’imagination. Ils aiment mieux dire qu’ils ont des sujets de réflexions, même de tristesse ce jour-là. Mais il n’en est rien. Ils sont comme toujours.

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CHAULIEU n’étoit ni sage, ni homme de génie, mais il étoit heureux. Despréaux et Molière, hommes de génie (quoiqu’on ait refusé ce litre au premier), réflechissoient trop pour être gais. Ils faisoient rire, et ils ne rioient jamais. Il est bien difficile de n’être pas sérieux au fonds, si ce fonds n’est pas, comme dans quelques gens, à la superficie.

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IL n’appartient pas à tout le monde d’être modeste ; et la modestie est une fatuité ou une sottise, quand on n’a pas le mérite le plus éclatant.

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Je n’estime pas ceux qui achètent la noblesse, dit un jour l’Empereur Joseph II à M. de Cazanova : et celui-ci, dont chaque mot est un trait et chaque pensée un livre, lui dit : — Et ceux qui la vendent, Sire ?

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UN original est souvent un bon diable. Son originalité est fondée sur la certitude qu’il a de son caractère. Cela fait qu’il néglige les manières convenues. Il aura peut-être beaucoup de défauts, mais il ne sera sûrement ni faux > ni rampant.

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APRÈS tout ce qui s’est passé, on entend dire souvent : brûlons tous nos livres, rentrons dans l’ignorance. Point du tout. Puisque vous en êtes sortis, je veux, au contraire, que vous soyez plus éclairés. Vous ne l’êtes qu’à demi, soyez-le tout-à-fait : à force de connoissances vous redeviendrez bonnes gens. La comparaison, le jugement, les lumières vous conduiront aussi bien que l’instinct naturel : savoir, n’est-ce pas analiser ce qu’on sent ?

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POUR vous bien conduire, gardez-vous de réfléchir : mais suivez un mouvement d’instinct. Chacun a le sien. Saisissez-en le moment. Prenez votre parti. C’est par inspiration que vous ferez juste ce que l’on doit faire.

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L’IMAGINATION a plus de charmes en écrivant qu’en parlant. Les grandes ailes doivent se ployer pour entrer dans un sallon. Si elle est trop vive, trop ardente, il faut l’arrêter, car en conversation trop de feu refroidit, trop de traits blesse, trop d’esprit humilie. Pour plaire, il faut savoir descendre et se mettre à la portée du plus grand nombre.

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L A V A T E R et ceux qui travaillent dans son genre, ont tort s’ils s’imaginent que les yeux de tel pays disent ce que les mêmes yeux expriment dans un autre. Les figures diffèrent comme les langues. Pour les juger, il faut auparavant connoître la nature et l’éducation. L’air, le maintien, la manière de marcher, de parler plus ou moins vite, varient suivant les climats. La paresse d’un Espagnol, le peu de vivacité d’un Allemand, la timidité d’un Anglois, les gestes d’un Italien ne peuvent pas donner l’idée d’un François qui auroit tout ce que je viens de dire. Ne détaillons que l’Italien. Les gestes naissent chez lui de l’habitude et de l’imitation ; et c’est souvent de la chaleur à froid. Mais si un François se remue autant, c’est qu’il est prodigieusement vif, et que ses mouvemens sont décidés par une quantité d’idées qui viennent, qui s’en vont et qui se croisent.

Je connois des yeux en Allemagne qui ne disent rien quoiqu’ils annoncent beaucoup, et qui diroient et feroient beaucoup en France.

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Le goût dit à présent comme Lusignan :

Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre.

Le chevalier de Boufflers, Fontanes, Parny, l’abbé De Lille, etc. ne suffiront pas pour l’y retenir, ou l’y ramener.

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UN historien trop rapide lasse et se lasse lui-même, comme un voyageur qui court, sans s’arrêter, aux points de vue qu’il rencontre sur sa route.

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POUR bien juger un ouvrage, il faut n’en pas connoître l’auteur. Sans cela, il est presqu’impossible de ne pas se préparer à être pour ou contre lui. Si le traité de morale le plus sérieux est fait par un homme gai, on dit d’avance : Je parie qu’il y aura mille folies ; on le lit en riant, et quelque chose de profond et de neuf paroîtra peut-être une extravagance.

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ON passe le décousu à Montaigne, parce que tout lui va bien. Son ame est une babillarde, et non pas son esprit, qui a toujours été le serviteur de l’autre. C’est comme cela qu’il bat presque toujours la campagne d’une manière charmante. Une idée l’emporte, en amène une autre. Il dit : A propos de cela je m’en vais vous dire. Il ne s’est pas douté de sa profondeur et de la finesse de ses observations. Je suis pour lui comme Condé pour Turenne. Que ne donnerois-je pas, disoit le grand Condè, pour causer une demi-heure avec lui ?

Montaigne étoit, à l’orgueil près, tout le portique d’Athènes à la fois : on voit partout le bon homme, le bon cœur, la bonne tête. Il a devine le monde. Il a vu le passé, le présent, l’avenir, sans se croire un grand sorcier.

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LONDRES m’a encore plus surpris que Venise. Je pouvois m’imaginer une ville au milieu de la mer. Il n’y a qu’à penser à une inondation qui fait des canaux de toutes les rues, et on aura l’idée de Venise. Mais des trottoirs larges et commodes, des boutiques superbes, une propreté inouie partout, des promenades illuminées, où il y a des concerts et des jeux, et point de surveillans, des jardins superbes, une rivière qui ajoute à cela une variété et une pompe admirable ; enfin, tout ce que l’on pourroit s’imaginer pour la fête la mieux entendue, se trouve tous les jours en quatre ou cinq endroits de Londres. L’indifférence, l’air de liberté et de magnificence, des phaetons élégans, toute une ville au grand trot, des chevaux et des filles charmantes, du fruit excellent Conçoit-on qu’il y ait là une seule raison pour se pendre ?

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LES passions dépendent de la vie qu’on mène, de l’état qu’on a pris. Si Charles XII étoit ne dans l’état le plus obscur, qu’auroit-il fait de sa passion pour la guerre ?

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MOLIÈRE, Destouches, Boissi, Boileau, Regnard s’entendoient parfaitement dans l’art de la médisance. On reconnoissoit les originaux de leurs portraits. Mais ce talent est perdu. Les mœurs ont changé, et il n’y a point d’auteurs qui puissent remplacer ceux que je viens de nommer. Regnard marche tout près de Molière, mais il amuse sans corriger. Molière est moraliste, Regnard n’est que moqueur.

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UN trait de génie est presqu’un trait de folie. Si Frédéric-le-Grand, Charles XII, Eugène et Condé avoient été bien sages, on n’auroit pas parlé d’eux.

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SI Frédéric II avoit eu encore un peu plus d’esprit, il auroit fait bien des sottises. Mais sa ligne de démarcation étoit entre le génie et le bon sens. Il avoit l’élan et puis la réflexion.

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POUR ridiculiser le premier auteur bourgeois qui écriroit contre la noblesse, il faudroit le faire baron. Il y seroit pris, et l’homme d’esprit deviendroit le plus fier des barons.

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ON a trop dit que l’opinion est la reine du monde. C’est la seule reine qu’il faut détrôner. Sans cela, toutes les autres le seront.

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DE même que le blanc n’est pas une couleur, mais en est l’absence, ne pourroit-on pas dire que le goût est l’absence de tout ce qui est choquant dans tous les genres ?

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ON prend aisément les habitudes de ceux avec qui l’on vit, et il n’y a pas de mal à cela, lorsqu’elles ne sont ni méchantes, ni dangereuses. On dit que c’est foiblesse, mais les gens faciles sont toujours aimés. On dit que c’est ne pas avoir de caractère. Ceux qui profanent ce mot, et qui le confondent avec une roideur humoriste, en manquent presque toujours. Qu’on le mette, ce caractère à soutenir ses amis, les absens et les disgraciés. Mais la complaisance dans les rapports ordinaires de la vie est une preuve étendue dans l’esprit : peser sur les petites choses, c’est donner sa mesure. Les femmes les plus heureuses dans leur intérieur sont celles qui ont épousé des hommes de génie ; ils se laissent mener d’autant plus volontiers qu’ils sont toujours maîtres d’eux-mêmes : on se donne quand on s’appartient.

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POURQUOI y a-t-il si peu de gens naturels dans le monde ? Il y en a qui étant capables de sentimens vrais, s’en font de factices, pour essayer si de cette façon ils produiront plus d’effet. Ils sont bien punis de leur peine et de leur gêne. Ils perdent par calcul un succès qu’ils auroient obtenu par nature.

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L’INCRÉDULITÉ est si bien un air, que si on en avoit de bonne foi, je ne sais pas pourquoi on ne se tueroit pas à la première douleur du corps ou de l’esprit. On ne sait pas assez ce que seroit la vie humaine avec une irréligion positive : les athées vivent à l’ombre de la religion.

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NOUS autres moralistes, nous ne valons pas mieux que ceux qui nous lisent. Nous sommes cette classe entre la nourrice et la bonne qu’on appelle, je crois, garde-d’enfant. Elles sont souvent aussi bêtes que celui qu’elles tiennent par les lisières. Cependant on voudroit tenir les lisières du genre humain, qui n’est qu’un grand enfant, pour l’empêcher de tomber, de se brûler, surtout de pleurer, de crier, d’arracher et de gâter tout.


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