Lettres et pensées du maréchal prince de Ligne/Pensées/Portrait de M. de B

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PORTRAIT DE M. DE B.


M. de B… a été successivement abbé, militaire, écrivain, administrateur, député, philosophe ; et de tous ces états il ne s’est trouve déplacé que dans le premier. M. de B… a beaucoup pensé, mais par malheur, c’étoit toujours en courant. Son mouvement est ce qui nous a le plus vole de son esprit. On voudroit pouvoir ramasser toutes les idées qu’il a perdues sur les grands chemins avec son tems et son argent : peut-être avoit-il trop d’esprit pour qu’il fût en son pouvoir de le fixer quand le feu de sa jeunesse lui donnoit tout son essor. Il falloit que cet esprit fît tout de lui-même, et maîtrisât son maître ; aussi a-t-il brillé d’abord avec tout le caprice d’un feu follet, et l’âge seul pouvoit lui donner la sagesse d’un fanal. Une sagacité sans bornes, une profonde finesse, une légèreté qui n’est jamais frivole, le talent d’aiguiser les idées par le contraste des mots, voilà les qualités distinctives de son esprit à qui rien n’est étranger. Heureusement il ne sait pas tout ; mais il a pris la fleur des diverses connoissances, et surprendra par sa profondeur tous ceux qui le savent léger, et par sa lëgèreté tous ceux qui ont découvert combien il pouvoit être profond. La base de son caractère est une bonté sans mesure ; il ne sauroit supporter l’idée d’un être souffrant, et donneroit jusqu’à son plus strict nécessaire pour s’en délivrer : il se priveroit de pain pour nourrir même un méchant, et surtout son ennemi : ce pauvre méchant ! diroit-il. Il avoit dans une terre une servante que tout le monde lui dënonçoit comme voleuse : malgré cela il la gardoit toujours, et quand on lui demanda pourquoi, il répondit : — Qui la prendroit ? — Il a de l’enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien ; la tête un peu baissée, les pouces qu’il tourne devant lui comme arlequin, ou les mains derrière le dos, comme s’il se chauffoit ; des yeux petits et agréables, qui ont l’air de sourire ; quelque chose de bon dans la physionomie ; du simple, du gai, du naïf dans sa grâce ; une pesanteur apparente dans la tournure, et du mal-tenu dans toute sa personne. Il a quelquefois l’air bête de La Fontaine : on diroit qu’il ne pense à rien lorsqu’il pense le plus. Il ne se met pas volontiers en avant, et n’en est que plus piquant lorsqu’on le recherche. La bonhomie s’est emparée de ses manières, et ne laisse percer la malice que dans ses regards et son sourire ; il se défie tellement de son talent pour l’épigramme qu’il penche trop peut-être, en écrivant, du côte opposé. Il a l’air de prodiguer des louanges pour empêcher la satire d’éclore ; mais leur excès les rend suspectes. Il est impossible d’être meilleur ni plus spirituel ; mais chez lui ces deux qualités ont peu de communication entr’elles, et si son esprit n’a pas toujours de la bonté, quelquefois aussi sa bonté pourroit manquer d’esprit.

M. de B… terminera sa carrière comme il l’a commencée, en étant le plus heureux et le plus aimable des hommes. Comment ne le seroit-il pas ? il est trop supérieur pour avoir des prétentions. Il n’est ni sur la ligne ni sur le chemin de qui que ce soit au monde. On rend sans peine justice à son talent, qui est unique dans ses pièces de vers, dans ses couplets ; chaque mot est un trait : il est surtout admirable quand on ne le croit que négligé. M. de B a plu sans qu’on sache comment ; mais c’est par la grâce, le goût, et un certain abandon, qui fait qu’il ne ressemble qu’à lui.

Enfin, après avoir eu tous les mécomptes d’un esprit supérieur et d’un cœur ami du bien, on dit qu’il s’occupe d’agriculture et de métaphysique, deux honorables retraites, où si l’on peut encore être trompé, ce n’est plus du moins par les hommes.