Lettres familières écrites d’Italie T.1/Observations sur quelques tableaux de Bologne

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LETTRE XXII
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À M. DE QUINTIN


Observations sur quelques tableaux de Bologne.


Bologne, 10 septembre.


À Casa Sampieri. — Apothéose d’Hercule, plafond d’une grandissime force, figures verticales ; Louis Carrache.

Danses d’enfants, de l’Albane. Ce sont de petits Amours qui se réjouissent de l’enlèvement de Proserpine. Invention agréable ; tableau gracieux, délicat et bien colorié.

Géant foudroyé, d’Annibal Carrache ; fresque d’une grande vigueur.

La Sainte-Cécile de Raphaël, copiée par le Guide[1]. On peut juger quelles sont les adorations que mérite — 172 phai’l, en voyant une copie de la main d’un si grand maître, et aussi inférieure à l’original.


Saint-Pierre et Saint-Paul, par le Guide ; au-dessus de tout éloge, pour le dessin et le coloris.


Agar renvoyée, par le Guerchin. Remarquez les excellentes expressions, surtout la disposition et l’air de tête de Sara.


À Casa Zambeccari. — Le Christ bafoué, du Guerchin, de sa manière forte.


Loth et ses filles, du même ; admirable.


Judith coupant la tête à Holopherne, par Michel-Ange de Caravage, composition et expression uniques. Remarquez l’horreur et la frayeur de Judith, les affreux débaltements d’Holopherne, le sang-froid et la méchanceté de la suivante.


Mort de Didon, fresque fière et savante, d’Annibal Carra che.


Saint-François, par le Dominiquin ; chef-d’œuvre de vérité de dessin, et de laideur.


À Casa Tanara. — La Vierge qui donne à têter à l’enfant Jésus ; Salomon avec sa maîtresse ; miracles de l’art l’un et l’autre, pour la disposition et le coloris, par le Guide. Le premier, noble et naturel ; le second, fin et recherché.


À Casa Aldrovandi. — L’Amour dormant, par le Guide, excellent.


Famille-Sainte, par Raphaël : c’est tout dire.


Un combat, par Michel-Ange des Batailles ; c’estle troisième Michel-Ange ; le quatrième est Michel-Ange des Fleurs. Je ne parle pas des deux autres, Buonarotti et Caravage, qui sont assez connus.


Aux Pères de l’Oratoire, une Vierge peinte, dit-on, en 1 300, si credere fas est.


La Sainte-Famille et les Anges, fameux tableau de l’Albane et l’un de ses plus beaux ouvrages. La figure de l’enfant est d’une beauté achevée. À la chapelle remarquez le bon goût des ornements, dont la profusion n’altère pas la simplicité de l’édifice.


Jésus-Christ montré au peuple ; Louis Carrache ; fresque excellente, par la beauté du dessin et l’habileté du pinceau.


À Gesii e Maria. — La Circoncision, du Guerchin ;


parfaitement beau, et de plus on prétend que le Guerchin a peint ce tableau en une seule nuit, à la lumière des flambeaux.


À Saint-Jacquesle -Majeur, le Mariage de sainte Catherine en présence de saint Joseph et des deux saints Jean, par Vincent d’Imola. Ce tableau, qui a beaucoup de réputation, ne seroit pas fort au-dessus du médiocre, sans la figure tout-à-fait raphaélique du saint Jean.


À Saint-Fabien, la Vierge avec son enfant ; la Madelaine et. Sainte-Catherine : Albane. C’est un de ses plus beaux ouvrages ; il l’a traité d’une grande manière, qui ne lui est pas ordinaire, et qu’il auroit toujours dû prendre en traitant de grands sujets.


À Saint-Grégoire, le fameux tableau de Saint-Georges combattant le Dragon, l’un des chefs-d’œuvre de Louis Carrache. On remarque qu’il tient de la manière de Raphaël et de celle du Parmesan.


À Saint-Nicolas et Saint-Félix, un Christ en croix avec saint Pétrone et autres. Ce tableau est curieux pour être le premier ouvrage d’Annibal Carrache. Il est bon mais faible, et très-éloigné, comme il est facile de le croire, de la perfection et de la fierté qu’Annibal acquit dans la suite.


À Sainte-Marguerite, sainte Marguerite et le Dragon ; du Parmigianino. Ce tableau, le chef-d’œuvre de l’auteur, mérite une place dans la première classe des tableaux de chevalet. La perfection du dessin, l’expression, la suavité, la grâce, tout y est sans prix. C’est une manière raphaélique exquise : Raphaël lui-même n’auroit pas mieux fait.


À Sainte-Agnès, le Martyre de sainte Agnès, excellent ouvrage du Dominiquin (1). Ce tableau est de la première classe ; je le tiens peu inférieur au Saint Jérôme, du même auteur, et si vanté avec raison par de Piles.


À Saint-Antoine, prédication de saint Antoine aux ermites ; Louis Carrache. Parfaitement beau, prodigieusement fort et savant. La figure du saint est de la première beauté et le paysage mérite beaucoup d’éloges.


À Saint-Pierre martyr, la “Transfiguration, fameux tableau de Louis Carrache. Composition, attitudes, expressions vraiment sublimes ; mais les draperies sont cassantes et le coloris fort négligé.


(I) Il est à la Pinacothèque de Bologne.


À Saint-Jean in Monte, une Madone peinte sur le mur ; les Bolonais prétendent avoir des preuves par écrit que cette peinture est antérieure au xi® siècle ; si cela est vrai, elle seroit excellente pour le temps ; mais ce fait est peu croyable.


À Saint-Michel in Bosco, remarquez le beau cloître oc- . togone d’une insigne et noble architecture, par Fiorini. Louis Carrache et ses élèves ont peint à l’huile, sur le mur du cloître, la Vie de saint Benoît et celle de sainte Cécile. Le temps et l’humidité ruinent presque entièremnnt ces beaux ouvrages, dont on ne peut trop regretter la perte.


Remarquez, dans le tableau des Présents offerts à saint Benoît, par le Guide, les statues soutenant des colonnes et cette tête de femme coiffée d’un turban, si belle et si gracii’use, connue sous le nom de la Turbantine du Guide, et dont on voit partout tant de copies.


Aux Chartreux, prédication de Saint- Jean-Baptiste au bord du Jourdain ; Louis Carrache. Tableau de première classe à mon gré, et de tous ceux de Louis Carrache celui qui m’a causé le plus d’admiration. La hardiesse et la facilité du pinceau, la beauté du coloris, la composition du paysage, tout enfin y est excellent.


À l’Institut, Tibaldi et dell’Abbate ont peint l’intérieur : le premier est excellent pour le dessin et les attitudes ; le second, remarquable parla beauté de son coloris.


Aux Mendicantes, Saint-Joseph demandant pardon à la Vierge d’avoir soupçonné sa fidélité, par Tiarini. Je suis étonné que ce peintre ne soit point connu du tout en France, et qu’aucun des écrivains des vies des peintres n’ait fait mention de lui. Alessandro Tiarini ^ bolonais, disciple, ainsi que le célèbre Louis Carrache, de Prosper Fontana, mérite d’être mis dans la troisième classe des peintres. Il a de grands défauts ; il est presque toujours sec et triste. Son coloris est détestable : son dessin, quoique correct, a de la raideur et tient du barbare ; mais il excelle dans l’invention, la composition et l’ordonnance. Il est exact à conserver l’unité d’action, et traite ses caractères de façon que la vue de ses tableaux cause toujours de l’émotion aux spectateurs. Son Miracle de saint Dominique est admirable à cet égard. En un mot, nul peintre n’a plus d’esprit que lui dans ses ouvrages ; mais il en abuse quelquefois, comme dans le tableau dont il est ici question. On y voit Joseph à genoux, d’un air touché, devant Marie qui est debout et fort avancée dans sa grossesse. Elle lui parle avec douceur, en lui montrant de la main le ciel, dont la volonté suprême l’a choisie pour procurer le salut du genre humain. Tout étoit bien jusque-là ; mais cinq ou six petits anges qui sont dans la chambre derrière Joseph, rient et se le montrent l’un à l’autre, pendant qu’un autre ange, plus grand, et d’un âge raisonnable, leur fait signe de se taire, de peur que Joseph ne s’en aperçoive.


Comparez à présent ce tableau à celui du Miracle de saint Dominique ressuscitant un enfant au berceau. Les figures de ce tableau sont saint Dominique, un autre moine son compagnon, et un autre assistant, le père, la mère et l’enfant qui est étendu sur une table, autour de laquelle sont rangées toutes les personnes. Le moment de l’action est celui où l’enfant reprenant la vie commence à remuer et à ouvrir les yeux. Dominique n’a pas un autre caractère que pourroit être celui d’un habile chirurgien, qui fait une opération commune à laquelle il est accoutumé. Le moine, son compagnon, regarde tout ceci de l’air d’un homme qui d’avance étoit certain de la réussite, pour en avoir vu de fréquens exemples ; l’autre assistant est saisi de la plus grande surprise : l’enfant, tout en ouvrant les yeux, les a tournés du côté de sa mère. Ill’aperçoit, sourit et commence à lui tendre les bras. La joie incroyable qu’a la mère de voir son enfant en vie, ne laisse place dans son âme à aucun autre sentiment, elle ne songe ni au saint, ni au miracle, et se jette à corps perdu sur son enfant, tandis que le premier mouvement du père, plus sage et plus réfléchi, est de tomber aux genoux de saint Dominique.


J’ai un tableau d’Angélique et de Médor gravant leurs noms sur l’écorce d’un arbre. L’auteur ne m’en est pas bien connu. Nous convenons tous qu’il est de l’école de Bologne. M. de Saint-Germain, grand connaisseur en ceci, l’a jugé duTiarini ; c’est de quoi je ne puis convenir avec lui : j’y retrouve bien l’esprit et les airs de tête du Tiarini, mais non pas la sécheresse de son dessin et de son coloris. Mon tableau est au contraire très-moelleux et très-agréable dans l’une et l’autre de ces parties. J’ai soupçonné qu’il étoit de Cavedone ou peut-être même de


Louis Carracho ; mais il faut avouer, on ce dernier cas, que ce ne seroit pas un de ses meilleurs ouvrages. Louis Carrache est assurément un peintre du plus grand mérite. Si on en excepte Raphaël et le Corrège, je ne connois point de grand maître supérieurs à lui, ni qui ait réuni à un même degré plus de parties de son art, soit que l’on considère son dessin et son coloris, soit que l’on fasse attention à la quantité de ses ouvrages et à la variété de leur composition. Il a de plus le mérite d’avoir formé l’école de Bologne, la plus agréable de toutes à mon gré, et celle qui a produit le plus grand nombre de fameux artistes : Annibal et Augustin Carrache, les deux Guido (Reniet Cagnacci ),le Dominiquin, le Caravage,le Gucrchin, l’Albane, Gessi, Cavedone, Sementa, etc. Louis Carrache est moins célèbre qu’Annibal, parce qu’il n’a jamais travaillé hors de son pays ; mais à Bologne, où tout est plein de ses ouvrages admirables, on le regarde avec raison comme le chef de toute l’École Lombarde. Il n’est pas toujours aisé de connaître sa manière ; ce Protée de la peinture, cherchant sans cesse à inventer quelque chose de nouveau, l’a variée en cent façons différentes. On jureroit, par exemple, que son beau tableau qui se voit aux Converties, est un ouvrage du Guide. Cependant quoiqu’il soit un de ses meilleurs ouvrages, le Guide l’a encore surpassé dans cette manière ; mais je ne crois pas que personne autre que Raphaël ait jamais surpassé Louis Carrache dans la grande connaissance de l’art.


Job remis en possession de ses biens, l’un des beaux ouvrages du Guide, d’une grâce, d’une douceur, d’une mollesse de pinceau inexprimables.il y a, entre autres, la figure d’un page exquise et précieuse. — Sainte Anne à qui le ciel révèle la gloire de la vierge Marie, de Gessi. Le haut du tableau est médiocre ; mais la figure de sainte Anne est de la première classe.


La Sainte Cécile, de Raphaël. Voici le fameux tableau qui a formé toute la bonne école de Bologne. C’est à force de le voir et de l’étudier, que les Carraches et leurs disciples sont devenus de si grands maîtres : admirable effet de ce que peut produire sur de beaux génies l’exemple d’un maître parfait dans son art.Ily a assurément à Bologne des tableaux supérieurs à celui-ci, qui, tout beau qu’il est,


n’est pas dans le premier rang de ceux de Raphaël. Cependant j’ai remarqué avec surprise parmi plusieurs copies qui en ont été faites parlesCarraches et par le Guide, qu’il n’y en a aucune, quoique peinte dans le meilleur temps de ces peintres, qui ne soit restée tout-à-fait au-dessous de l’original. J’ai ouï raconter que Raphaël avoitfait le tableau à la prière de Francia qui le lui avoit demandé, et que Francia, qui se croyoit bon peintre, fut si saisi à la vue de cet ouvrage, qu’il en mourut peu après de chagrin. Cela est fort, mais en honneur et en conscience, il ne pouvoit moins faire, vu l’énorme distance qu’il y a de Raphaël à lui. Plus on regarde la Sainte Cécile de Raphaël, plus on l’admire ; il faut même la regarder longtemps pour en sentir tout le mérite ; la pensée de ce tableau étant extrêmement fine, ne frappe pas d’abord ; d’ailleurs l’ordonnance de la partie inférieure du tableau n’est pas fortbonne.Ony voit sainte Cécile, saint Jean, saint Paul, etc. rangés à peu près sur une ligne ; et c’est d’abord une chose déplaisante que de voir ensemble des personnages qui, selon lavérité de l’histoire, ne pouvoient pas se trouver réunis. Les grands peintres d’Italie ont été malheureux de vivro dans un siècle et dans un pays rempli d’une dévotion superstitieuse. Au lieu de leur laisser suivre leur génie, pour traiter l’histoire sacrée et profane, dans de beaux sujets qui leur donnoient lieu de développer tous leurs talents, on les employoit le plus souvent à peindre des saints dans les églises, et même des saints qui n’ont jamais pu se voir ni se connaître ; car telle étoit la dévotion des confréries ou des bigots particuliers, qui vouloient avoir tout à la fois sur la même toile, pour leur chapelle, saint Jean-Baptiste, saint Paul, saint Augustin, saint Charles, saint François, et tout autre à qui ils avoient dévotion ; de sorte que le peintre, au lieu d’avoir la liberté de représenter, dans son tableau, une action de la vie du saint, étoit obligé de se borner à y peindre simplement quatre ou cinq figures froides, qui n’ont ni ne peuvent avoir aucune relation l’une avec l’autre. C’est ce dont on voit dans toutes les églises d’Italie mille exemples déplaisants ; c’est ce qui est arrivé ici à Raphaël. Les figures de ce tableau sont sans action, toutes debout, occupées à écouter un concert d’anges qui a lieu au ciel dans le haut du tableau. Sainte Cécile a divers instruments et des livres de musique à ses pieds ; elle les a laissés tomber ; et le concert céleste qu’elle entend lui a fait aussitôt perdre le goût de la musique d’ici-bas. Cette pensée est très-ingénieuse, et tout le détail des figures est traité comme sait le faire cet incomparable peintre.

  1. L’original est à la Pinacothèque de Bologne.