Lettres familières écrites d’Italie T.1/Suite du séjour à Bologne

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LETTRE XXI
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À M. DE BLANCEY


Suite du séjour à Bologne.
18 septembre.


N’êtes-vous pas bien las, mes chers amis, des longues descriptions que je vous faisais l’autre jour ? n’aurai-je rien de plus amusant pour vous et pour moi ? rien de plus vivant à vous dire ? Par exemple, j’aurois dû, avant que d’entrer dans le détail de ce que contient la ville, vous en donner une idée générale ; vous dire qu’elle étoit riche, commerçante, assez bien peuplée ; que le pape n’en pouvoit tirer que de très-légers tributs ; qu’elle se gouvernoit en espèce de forme républicaine par des sénateurs tirés de la noblesse, à la tête desquels est un premier magistrat nommé Gonfalonier, lequel demeure dans le palais public aussi bien que le Légat ; et même, ce qui est plus singulier, c’est que la ville a des ambassadeurs à Rome, comme un État étranger. Mais il y a longtemps que vous avez dû vous apercevoir que j’étois du régiment de Champagne, qui se soucie peu de l’ordre, et que je faisois comme l’ami Plutarque, qui rapporte quelquefois la mort des gens, avant que d’avoir parlé de leur naissance.

Vous ne sauriez vous figurer combien les chiens sont communs ici : on ne trouve autre chose par les rues ; vous en aurez un échantillon. Il y a un gros barbet qui libéralement s’est donné à moi ; je le destine à madame de Blancey, pour être successeur de ce petit gredin de Migret, qui a l’honneur de ses bonnes grâces, et tant d’autres préférences mal placées. Je la prie donc d’aimer cette ville-ci, tant à cause de cet honnête barbet et de ses bons saucissons, dont je mange prodigieusement à son acquit, que par rapport au bon traitement que nous y recevons de tout le monde. Nous n’avons point encore


trouvé de ville où les étrangers fussent aussi agréablement et où le commerce du monde fût aussi aisé.


La ville est partagée en deux factions, la françoise et l’allemande. Le comte Rossi et sa femme, zélés partisans du génie français, nous ont prévenus de toutes les politesses imaginables, et nous ont fait faire connaissance avec beaucoup de dames très-gontilles, chez qui l’accès est facile et la conversation agréable. Les femmes sont ici éveillées à l’excès, passablement jolies, et beaucoup plus que coquettes ; spirituelles, sachant par cœur leurs bons poètes italiens, parlant françois presque toutes. Elles citent Racine et Molière^ chantent le mirliton et la béquille, jurent le diable et n’y croient guère. Elles ont une coutume qui me paraît la meilleure et la plus commode du monde ; celle de s’assembler tous les soirs dans un appartement destiné à cela seul, et n’appartenant à personne, moyennant quoi personne n’en a l’embarras, ni la peine d’en faire les honneurs. Il y a seulement des valets de chambre gagés qui ont soin de donner tout ce dont on a besoin. On fait là tout ce qui plaît, soit qu’on veuille causer avec son amant, soit qu’on veuille chanter, danser, prendre du café ou jouer. La première ou la dernière de ces occupations sont celles que j’y ai vu le plus communément pratiquées ; mais quand on a joué et perdu, ce qui roule ordinairement entre cinquante sous ou un petit écu, ce seroit une malhonnêteté insigne de payer à celui qui a gagné. Les valets de chambre en tiennent registre, et deux jours après vous remettent votre compte de l’avantveille.


Quand nous n’allons pas là, nous allons, Sainte-Palaye et moi, passer notre veillée tête-à-tête avec le cardinalarchevêque Lambertini, bonhomme, sans façon, qui nous fait de bien bons contes de filles, ou de la cour de Rome. J’ai eu soin d’en enregistrer quelques-uns dans ma mémoire, qui me serviront dans l’occasion. Il aime surtout à en faire ou bien à en apprendre sur le Régent et sur son confident, le cardinal Dubois. Il me dit quelquefois : Parlate un jjoco di questo cardinale del Bosco. Je lui ai dit tous les contes que j’en savois, et j’ai vidé le fond du sac. Sa conversation est fort agréable ; c’est un homme d’esprit, plein de gaieté et qui a de la littérature. Il est sujet à se servir, dans la construction de ses phrases, de


certaines particules explétives peu cardinaliques. Il ressemble en cela, comme en toute autre chose, au feu cardinal Le Camus ; car il est d’ailleurs de mœurs excellentes, fort charitable et fort assidu à ses devoirs d’archevêque.


Mais, le premier et le plus essentiel de tous les devoirs est d’aller trois fois la semaine à l’opéra. Ce n’est pas ici qu’est cet opéra. Vraiment il n’y iroit personne, cela seroit trop bourgeois ; mais, comme il est dans un village à quatre lieues de Bologne, il est du bon air d’y être exact. Dieu sait si les pelits-maîtres ou petites-maîtresses manquent de mettre quatre chevaux de poste sur une berline, et d’y voler, de toutes les villes voisines, comme à un rendez-vous. C’est presque le seul opéra qu’il y ait maintenant en Italie, où l’on n’en fait guère que le carnaval. Pour un opéra de campagne il est assez passable. Ce n’est pas qu’il y ait ni chœurs, ni danses, ni poëme supportable, ni acteurs ; mais la musique italienne a un tel charme qu’elle ne laisse rien à désirer dans le monde, quand on l’entend. Surtout il y a un bouffon et une bouffonne qui jouent une farce dans les entr’actes, d’un naturel et d’une expression comique, qui ne se peuvent ni payer ni imaginer. Il n’est pas vrai qu’on puisse mourir de rire, car à coup sûr j’en serois mort, malgré la douleur que je ressentois de ce que l’épanouissement de ma rate m’empêchoit de sentir, autant que je l’aurois voulu, la musique céleste de cette farce. Elle est de Pergolèse. J’ai acheté sur le pupitre la partition originale, que je veux porter en France. Au reste, les dames se mettent là fort à l’aise, causent, ou pour mieux dire, crient pendant la pièce, d’une loge à celle qui est vis-à-vis, se lèvent en pied, battent des mains, en criant bravo ! bravo ! Pour les hommes, ils sont plus modérés ; quand un acte est fini, et qu’il leur a plu, ils se contentent de hurler jusqu’à ce qu’on le recommence. Après quoi, sur le minuit, quand l’opéra est fini, on s’en retourne chez soi en partie carrée de madame de Bouillon, à moins que l’on n’aime mieux souper ici, avant le retour, dans quelque petit réduit.


Les lanternes d’équipages ne sont point placées comme les nôtres, mais en bandeau sur le front des chevaux ; ce qui me paraît plus commode de toutes façons. —


Cependant les œuvres pieuses ne sont point oubliées et j’ai toujours vu madame de Marsigli venir faire la quête à l’opéra, pour le luminaire de la paroisse.


L’opéra et le violon Laurenti, célèbre virtuose, sont tout ce que nous avons vu en musique à Bologne, quoique cette ville soit le grand séminaire de la musique de l’Italie ; mais nous sommes mal tombés. La Cazzoni est à Vienne, la Pernozzi et Cafferello sont allés en Espagne pour le mariage de l’Infant, et Farinelli, le premier châtré de l’univers, y est établi pour toujours. Il a, soit du roi, soit de la cour, lui alimenté, désaltéré, porté, plus de 80,000 liv. de rente ; cela s’appelle vendre ses effets un peu cher, sans compter que le roi a ennobli lui et toute sa postérité.


J’oubliois de vous dire qu’en allant à l’opéra, nous nous détournâmes un peu pour aller voir le fameux ilôt de la petite rivière Lavinus, dans laquelle les triumvirs restèrent, en présence de leurs armées, trois jours et trois nuits à partager l’univers. La rivière ne représente pas assez dignement pour avoir mérité d’être le théâtre d’une si grande scène. C’est un torrent de la force du Suzon [\). Je n’ai pu juger de la grandeur de l’île, qui n’en est plus une, l’un des bras du torrent étant maintenant tout-à-fait effacé. Il y a sur la place un méchant bout de pyramide, avec une inscription moderne plus méchante encore. Je m’assis là gravement, et, tel qu’un autre Auguste, faisant le partage du monde, je vous cédai l’Égypte, parce que votre grand nez vous donne l’air de Marc-Antoine, aux conditions toutefois d’en faire part à Jeannin (2), qui ressemble à Marc- Antoine par un autre endroit assez distant du nez.


Selon la bonne coutume qu’ont les Italiens de ne point ménager les pas des voyageurs, ils nous ont envoyé à quelques lieues de la ville voir une maison de campagne des Albergatti, appelée par excellence Sala, à cause d’un salon qui s’y trouve et qui effectivement est digne d’être vu, par son air de grandeur et sa construction singulière. Il a l’air d’un temple, et n’est guère moins élevé qu’un dôme d’église. Quatre rangs de colonnes ioniques, dont

(1) Petite rivière qui passe à Dijon.


(2) Jeannin (Antoine), conseiller au parlement de Dijon.


T. I. 8


trois étages l’un sur l’autre, on forment le carré, accompagné de quatre collatérales surbaissées, dont pareillement trois étages, les deux derniers étages faisant des espèces de tribunes ou corridors. Quatre gros chevaux, dans les angles, soutiennent un ceintre ouvert et recouvert d’une coupole qui fait le comble. Cela seroit à merveille, si ce lieu n’étoit pas beaucoup trop étroit eu égard à son exhaussement, et trop obscur, les jours n’étant tirés que des collatérales par de petites fenêtres. Le salon distribue grandement tous les appartements, qui, quoique passablement vastes, sont tout-à-fait écrasés par ce gigantesque préambule. Les fresques ne manquent pas aux plafonds ; il y en a même quelques unes dignes de rema rque . On monte aux corridors d’en haut par un escalier fort droit et fort étroit. L’architecte, pour remédier à cet inconvénient, a très-adroitement imaginé de le construire à marches interrompues par le milieu verticalement. C’est-à-dire que la motié à droite de la première marche est une fois moins haute que la moitié à gauche, et ainsi des autres jusqu’au dessus ; moyennant ce, chaque pied ayant alternativement une moitié d’avance pour poser l’autre, on ne s’aperçoit plus de la raideur. De cette manière, on monte assez aisément ; mais en redescendant, à moins d’une grande attention, on ne manque pas de se rompre le cou. Au-dessus de la coupole, il y a une terrasse extérieure, d’où l’on découvre fort au loin de longues allées d’arbres en échiquier, chargés de vignes à festons. On ne peut rien voir déplus agréable. Les vignes qui recouvrent les branches donnent aux arbres un air étranger fort plaisant : on les prendroit pour des palmiers.


Je m’étonne fort que les plus belles villes que j’aie encore vues dans ce pays n’aient pas de promenades publiques qui vaillent celles de nos moindres petites villes. Le lieu 011 on se promène ici est infâme ; cependant, faute d’autres ; il est tous les soirs assez fréquenté. Je ne puis digérer cette manière de se promener en carrosses, rangés H la file les uns des autres, sans avancer ni reculer. Les équipages sont assez nombreux à Bologne ; mais il y en a peu de bon goût, la plupart étant fabriqués en Italie ou en Allemagne ; en récompense, les chevaux sont bons et fort malins.


Quant à la façon de se vêtir, les femmes se mettent à la françoise et mieux que nulle part ailleurs. On leur envoie journellement de grandes poupées vêtues de pied en cap, à la dernière mode, et elles ne portent point de babioles qu’elles ne les fassent venir de Paris. Les bourgeois portent le jupon noir, le pourpoint de même, un manteau, un rabat d’une demi-aune de long et une perruque nouée. Les femmes du peuple, quand elles sortent, s’enveloppent, de la ceinture en bas, d’une pièce de taffetas noir, et de la ceinture en haut, y compris la tête, d’un vilain voile ou écharpe de pareille étoffe, qui leur cache le visage ; c’est une vraie populace de fantômes.

Enfin, il a fallu quitter cette bienheureuse Bologne ; j’ai laissé, en partant, mon cœur et mes pensées à la marquise Gozzadini, qui aura soin, jusqu’à mon retour, de le conserver soigneusement pour la chère petite dame ma bonne amie, à laquelle il appartient de droit depuis si longtemps.