Lettres intimes (Renan)/19

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Calmann Lévy (p. 261-273).


XIX


15 août 1845.

Ta dernière lettre, mon bien cher ami, remplit trop vivement ma pensée pour que je tarde à y répondre. La situation où tu te trouves, — ou plutôt où nous nous trouvons, car ce qui te concerne ne saurait manquer de nous être personnel, — cette situation demande que nous y réfléchissions avec le plus grand calme, que nous appliquions à y trouver remède, tous les efforts de notre raison et de notre conscience : n’oublions pas que ces deux voix sont en nous celle de Dieu. D’avance je conjure notre bonne mère de peser mûrement avec toi les réflexions que je vais te soumettre, et de me pardonner si je parle devant elle de conseils et d’expérience. Si je le fais, c’est d’abord parce que ton bonheur et son repos sont ici-bas ma première pensée, et ensuite parce que les agitations de ma vie ont doublé pour moi ce que les années font acquérir, la connaissance des événements des choses et surtout du cœur humain : oh ! puisse le résultat de telles observations, de telles épreuves, être utile à ceux pour lesquels je serais si heureuse de tout sacrifier !...

De tout temps, mon bon Ernest, je n’ai cessé d’appeler ta pensée sur le danger qui t’attendait au terme de tes études, celui d’un engagement aveugle et précipité ; ton âme droite devait me comprendre, et tes dernières lettres m’ont prouvé qu’en l’espérant je n’ai pas été trompée ; j’en rends au ciel de vives actions de grâces. J’ai toujours pensé, et des années de réflexion n’ont servi qu’à me convaincre de plus en plus, qu’il faut un point d’arrêt entre l’éducation et la vie, le temps enfin d’envisager raisonnablement et sans influence étrangère ce qu’on s’impose pour toujours.

Si dans quelque circonstance le cours des événements oblige à s’éloigner de cette sage maxime, la faire taire ou l’anéantir serait un crime à mes yeux quand il s’agit d’une carrière exceptionnelle comme celle vers laquelle ta jeunesse a été guidée. Oh ! de quelle responsabilité se chargerait la conscience d’une famille qui oserait pousser dans un lien indissoluble et sacré un jeune homme encore incapable de le comprendre ! — Te laisser le temps de te reconnaître, et employer ce temps d’une manière utile pour ton développement intellectuel, telle fut ma pensée lorsque je te parlai, il y a déjà environ deux ans, d’un préceptorat en Allemagne ; jamais, mon ami, je n’ai eu l’idée de te présenter cet emploi comme une carrière, mais toujours comme une place temporaire. Tu as su le comprendre, cher Ernest, tu as senti que ton bien est en tout mon premier but, mon premier besoin : oh ! que je t’en remercie ! — Mes amis de Vienne, auxquels je n’ai eu qu’un mot à dire pour être assurée de leur concours, sont, comme moi, persuadés que leurs démarches mettront certainement à notre disposition ce que je t’ai proposé. Il s’agira seulement d’attendre peut-être quelques mois. Les grands seigneurs d’Allemagne passent tout l’été dans leurs terres et ne reviennent à la ville que vers la fin de l’année ; c’est donc à cette époque seulement et dans les mois qui suivront que les recherches pourront devenir fructueuses. — Mais ce retard même, loin de nous être préjudiciable, te rendra possibles, mon bon ami, des démarches et des études que je regarde comme essentielles en ce moment, quelles que puissent être tes résolutions ultérieures. J’ai toujours désiré vivement, et je crois te l’avoir dit plusieurs fois, te voir en mesure de prendre tes grades universitaires, chose qui est généralement regardée comme le début de toute carrière : ecclésiastique ou séculier, un homme qui a fait ses preuves d’instruction n’en vaut toujours que davantage aux yeux de ceux dont le jugement se compte. Le baccalauréat est la première épreuve à subir, et c’est elle vers laquelle je te demande de tendre en ce moment, dès ton retour à Paris. Je sais que les classes que tu as faites sont un obstacle pour que tu te présentes immédiatement aux concours de la Sorbonne ; mais je sais aussi, et tu sais comme moi, qu’il y a des moyens de se mettre en règle, et, en dernier lieu, moyennant des inscriptions dans une maison préparatoire : je ne m’étends pas là-dessus, mon ami ; ceci t’est parfaitement connu. J’insiste seulement sur la nécessité du diplôme de bachelier et je te conjure, cher Ernest, d’y donner tous tes soins et immédiatement. Faudrait-il y employer six mois, — un an même, — n’importe ; je te le répète, c’est de la plus haute importance. L’affaire d’Allemagne sera toujours à notre disposition : j’ai là les meilleures connaissances et les plus dévoués amis ; tu comprends d ailleurs de quel poids seraient dans leurs recommandations un examen subi et un diplôme obtenu.

Pour ces démarches si importantes, pour les travaux et les études préparatoires aux examens, il est de toute nécessité, mon Ernest, que tu sois entièrement libre ; aussi mon avis est-il que tu ne reprennes pas à la rentrée ta chambre et ta table au séminaire. Ce serait entraver ce que je te demande, ou du moins t’imposer une gêne nuisible, lorsque tu as besoin de toute ta liberté d’action. Je crois que le parti le plus sage, ou plutôt le seul moyen à employer pour arriver au résultat d’un examen, serait de prendre une chambre d’étudiant et de rester entièrement libre de toute autre occupation.

Une autre raison que celle du baccalauréat me porte encore à désirer que tu suives mes conseils en ce point : tu m’as dit à diverses reprises que tes études historiques sont fort incomplètes ; il est de la plus haute importance que tu t’y adonnes cette année, et que tu suives autant que possible les grands cours publics qui ont lieu à Paris. Ceci est encore en première ligne ; l’histoire est l’enseignement de tous, et notre époque, où les recherches historiques tiennent une si grande place, exige de hautes connaissances sur ce point. Pour cette étude, mon bon Ernest, comme pour les démarches du baccalauréat, il est indispensable que tu puisses à toute heure disposer de toi-même, et aller chercher les renseignements qui te manqueront dans nos riches bibliothèques publiques et dans les autres grands centres d’instruction. Je voudrais donc, mon ami, que tu te rendisses à Paris vers la fin des vacances pour t’entendre sur ce point avec les supérieurs du séminaire, arranger avec eux cette affaire, et t’occuper ensuite activement de ce que je te conseille avec toute l’activité de ma tendresse pour toi et tout le poids d’une expérience que les événements ont développée. Tu sais comme moi que rien n’est plus facile pour un jeune homme que de s’établir à Paris de la manière dont je te parle ; mais afin de t’épargner tout embarras, j’ai demandé des informations et des renseignements détaillés que je t’adresserai dès qu’ils me seront parvenus et qui ne te laisseront, je l’espère, rien à désirer. Comme il se peut que je ne les reçoive pas assez tôt pour qu’ils te trouvent à Tréguier, je les enverrai à Alain qui te les donnera à ton passage. Qu’aucun faux calcul d’économie ne t’arrête en ceci, mon bon Ernest ; ce serait bien mal entendre nos intérêts, même en prenant ce mot dans son sens purement matériel. Rends-toi capable de fonctions élevées, dans quelque voie que tu veuilles ensuite t’engager, et crois qu’en ceci, épargner la semence ne serait pas seulement une bien fatale spéculation, ce serait aussi une grande faute morale. « On demandera beaucoup à celui qui a beaucoup reçu », dit l’Évangile… et à l’égal d’un dissipateur fut puni celui qui avait enfoui son talent. Mon Dieu, Ernest, quels enseignements dans ce livre, et que d’hommes s’en éloignent !… Faisons, ami, faisons, nous du moins, tout ce qu’il nous est possible de faire pour développer les dons que le ciel t’a accordés. Quelle que soit plus tard ta résolution définitive, sois sûr qu’elle aura mon approbation, — je dirai plus, qu’elle me rendra heureuse, — dès qu’elle viendra d’un esprit éclairé et capable de discernement ; mais le voir précipité dans l’irrévocable, à ton âge, et avec une telle ignorance du monde, de la vie, de tout ce que les livres ne peuvent enseigner, ce serait là, mon Ernest, une douleur qui pèserait sur mon existence entière. Et moi aussi j’entendrais au fond de mon âme une voix qui me dirait. « Qu’as-tu fait de ton frère ?... » Épargne-moi de tels regrets, cher bien-aimé ; épargne-les surtout à notre bonne mère en dirigeant sagement et prudemment tes premiers pas dans la vie. Il est impossible, — complètement impossible, à moins d’abdiquer toute raison, — que tu t’engages, à vingt-deux ans et avec ton inexpérience absolue, dans une carrière où tout retour est interdit, où une longue expérience suffit à peine pour donner l’élévation nécessaire à l’esprit, à l’âme, à la pensée. Ce point une fois posé, je crois assurément que les moyens que je t’indique sont les meilleurs pour utiliser le temps d’attente et réflexion. Ne rejette donc pas mes conseils, je t’en supplie. Ils sont dictés par une amitié si vraie, si exempte de toute pensée personnelle, que je ne puis craindre de les voir méconnus ni par toi, mon bon Ernest, ni par notre excellente mère. Oh ! que ne puis-je être au milieu de vous, ne serait-ce qu’un jour, une heure !... Il me semble qu’à force de conviction je saurais aussi vous convaincre !

Quant aux arrangements de finances, tout sera prévu, mon cher ami ; Alain aura les premières instructions, les autres te parviendront directement à Paris ; j’ai là-dessus toutes les données nécessaires, et tout cela est beaucoup moins effrayant que tu ne pourrais te l’imaginer. Partout avec de l’ordre et de la régularité on vit avec économie, et des milliers de jeunes gens de ton âge suivent à Paris, sans grands frais, l’existence studieuse que je te recommande pour quelque temps. Tu sais que tous les cours de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences sont gratuits, que tous les grands dépôts de la science humaine, que toutes les bibliothèques de Paris sont ouvertes au public tous les jours de la semaine, que l’on peut y lire, y compulser, y prendre des notes dans la plus parfaite tranquillité (et à ce propos je te rappellerai en passant que la bibliothèque Sainte-Geneviève est éclairée et chauffée jusqu’à dix heures du soir). Profite donc, puisque cela est possible, de ces précieuses ressources. Encore une fois, les mesures que je t’offre ne sont que transitoires : toi seul dois adopter celles qui seront définitives ; mais sachons au moins employer fructueusement ces temps de transition, souvent si nécessaires à prolonger quand on ne veut pas compromettre tout son avenir. Je m’étendrais indéfiniment là-dessus, mon cher ami, car mon cœur est plein de ce que je t’exprime ; puisses-tu le comprendre comme moi !... Je t’ai écrit des pages pour te dire ce qui se résumerait facilement par ces mots : Prends tes grades, et suis pour cela des études libres, au moins pendant quelques mois ; sans ces études, il serait impossible de les obtenir, et dans toutes les hypothèses je les regarde comme le premier pas à faire. Je me flatte, mon bon Ernest, que tu ne méconnaîtras pas ma voix, que tu ne fermeras pas l’oreille à mes raisonnements ; j’ai besoin de le croire pour calmer les vives, les constantes sollicitudes auxquelles ta situation me livre. Que Dieu t’inspire, ainsi que notre chère maman ! J’espère tant de la droiture de vos âmes et de vos intentions.

Je ne te parle jamais de nos affaires d’argent, mon bon ami, ne voulant pas te fatiguer l’esprit de chiffres inutiles ; mais aujourd’hui je t’en dirai quelques mots, espérant que l’exposé de notre situation te décidera à suivre mes avis, ce qui est en tout ma première, ma dominante pensée. Je t’assure, mon bon Ernest, que je puis sans imprévoyance et sans aucune gêne, mettre à ta disposition ce qui est nécessaire pour l’exécution de cet utile et cher projet. Nos affaires de famille doivent être bien avancées ; j’ai adressé à notre frère une remise qui devait les couvrir en grande partie, et il m’avait promis de s’en occuper particulièrement pendant son séjour près de notre chère maman. D’un autre côté, je me suis arrangée avec les parents de mes élèves, de manière a n’être pas complètement sans ressources quand je me séparerai de leurs enfants. Accepte donc sans crainte, je t’en supplie ; je te le demande les larmes aux yeux et avec les instances de la plus tendre amitié. Un jour viendra, ami, où tu me rendras tout cela avec usure, si Dieu prolonge au delà de mes forces une vie dont tu es et dont tu as toujours été depuis longtemps le premier mobile. J’espère, cher Ernest, oui, j’espère t’avoir fait comprendre que le conseil que je te donne est sur tous les points sage, prudent et réalisable ; puisse ta raison te dire le reste et ton amour du vrai te porter à l’exécuter ! Je te quitte pour notre bonne mère, cher ami, ou plutôt je continue avec elle la longue causerie dont je t’ai adressé les premières pages, car les deux lettres vous sont communes, comme l’est aussi mon dévoûment.

Adieu, ami ! Tu comprendras avec quelle anxiété j’attends de tes nouvelles. A toi toujours et de toute mon âme !

H. R.