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Lettres parisiennes/Année 1844/04

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1844

LETTRE QUATRIÈME.

Une explication avec le monde. — Fausse terreur cachant un vrai dépit. — Les gens dont on ne parle jamais criant à l’indiscrétion. — Ils dénoncent l’écho pour se venger de son silence. — Des critiques qui sont des aveux.
30 mars 1844.

Avant de vous raconter ce que fait le monde, nous voulons un peu nous expliquer avec lui.

Nous commencerons par lui apprendre que depuis un an notre position comme feuilletoniste s’est singulièrement modifiée : nous ne sommes plus un feuilletoniste… Voilà une modification qui n’est pas sans importance.

Nous leur avouerons ensuite que notre point de vue a complètement changé : nous n’écrivons plus pour ceux qui nous lisent… Voilà encore un changement qui doit influer d’une manière étrange sur les idées d’un écrivain.

Il est arrivé ceci : Un éditeur audacieux… il pouvait faire une mauvaise affaire… a imaginé de réunir en volumes ces feuilletons éphémères, griffonnés à la hâte, et que nous croyions destinés au plus favorable oubli. Cette collection de commérages a obtenu un succès inespéré. Un homme d’esprit, après l’avoir parcourue, en a fait un éloge mémorable : « C’est étonnant comme ça supporte la lecture ! » a-t-il dit ; et l’on n’a jamais rien dit de plus flatteur sur un livre.

Mais, si le mot est flatteur pour le livre, il est moins agréable pour l’auteur ; et nous découvrons tristement cette affreuse vérité : c’est que, de tous nos ouvrages écrits avec soin, avec prétention, le seul qui ait quelques chances de nous survivre est précisément celui dont nous faisons le moins de cas. Et pourtant, rien de plus simple : nos vers… ce n’est que nous ; nos commérages… c’est vous, c’est votre époque, si grande, quoi que l’on dise, si extraordinaire, si merveilleuse, et dont les moindres récits, les plus insignifiants souvenirs, auront un jour un puissant intérêt, un inestimable prix.

On nous a donc métamorphosé, malgré nous, en une espèce non pas d’historien, mais de mémorien, un de ces écrivains sans valeur que les grands écrivains consultent, un de ces mauvais ouvriers qui ne savent rien faire par eux-mêmes, mais qui servent à préparer de l’ouvrage pour les artistes de talent ; nous sommes à l’historien ce que l’élève barbouilleur est au peintre, ce que le clerc est au procureur, ce que le manœuvre est au maçon, ce que le marmiton est au chef. Ou appelle le premier, rapin ; le second, saute-ruisseau ; le troisième, gâcheur ; le quatrième, gâte-sauce ; nous ne connaissons pas le surnom dérisoire qu’on donne au gâte-sauce historique : ce métier infime doit avoir aussi quelque sobriquet ; nous ignorons le mot, mais il doit exister ; peut-être que c’est… journaliste.

Car la différence est grande entre le simple feuilletoniste et le journaliste-gazetier. Il y a un abîme entre un feuilleton sans lendemain et un chapitre de Mémoires. Nous nous trouvons pris au piège, et nous écrivons des chapitres de petits Mémoires, nous qui étions bien décidé à n’en écrire jamais. Toutefois, ceux-là ne ressembleront en rien à ces écrits ténébreux et prudents, composés en silence, avec une prétendue impartialité : récits vengeurs, soulagement de grandes haines par convenance cachées, apaisement de grands courroux par nécessité contenus ; pages confidentes des griefs et des ressentiments, où l’on trace le matin un si horrible portrait de son ennemi qu’on peut se permettre le soir de lui parler gracieusement ; où l’on a raconté hier avec une si clairvoyante cruauté les trahisons de ces ingrats, que l’on peut se permettre aujourd’hui de leur tendre la main cordialement et daigner encore paraître leur dupe jusqu’à son dernier jour ; confessions réparatrices où l’on restitue aussi quelquefois à de nobles cœurs mal jugés la place qu’on leur avait refusée, mais confessions mystérieuses, aveux sans contrôle, récits sans vérification dont on ne connaîtra jamais l’effet, dont on ne peut rectifier l’erreur, dont on ne prévoit que le danger. Nos Mémoires, à nous, seront écrits hardiment, loyalement, à la face du pays, à la vue de nos contemporains, et ils seront rectifiés, purifiés, clarifiés, par leur prompte et immense publicité. Nous ne nous cacherons point pour aller dans l’ombre consigner les travers et les ridicules du jour ; nous dirons avec naïveté à notre temps : Nous avons l’audace de te juger ; eh bien, punis tout de suite cette audace, et sois toi-même juge de nos jugements.

Maintenant on comprendra, avec de telles idées, combien nous devons rire de ce grand tapage d’effroi que font autour de nous toutes ces femmes ignorées qui s’alarment si présomptueusement de nos récits. Nous avons toujours évité de parler des inconnus, d’abord parce que nous n’en avons pas le droit, ensuite parce que ces indiscrétions n’auraient eu aucun intérêt pour nos lecteurs ; mais, à présent que nous rêvons d’avenir, nous éviterons encore bien davantage les personnalités du moment, les allusions de circonstances ; car, avant, six mois, elles n’auraient plus aucun sens, et il nous faudrait les supprimer ; nous ne devons retenir que les noms illustres, les grandes célébrités en tout genre, les hautes positions ; c’est là notre domaine, et nous trouvons plaisant que tant de médiocrités obscures affectent la prétention de nous craindre, quand il est notoire que nous ne nous occupons jamais que des supériorités lumineuses.

Ainsi, par exemple, nous avons le droit de dire qu’au dernier bal de telle ambassade, tout le monde admirait les traits nobles et purs, la taille imposante de madame la comtesse de Beau…, nièce de M. de Chateaubriand. De tout temps, l’apparition d’une femme idéalement belle sera un événement pour les artistes, pour les poëtes, même pour les simples badauds, et il nous est permis de parler de cet événement et de proclamer les succès de cette beauté célèbre… Mais, quand nous disons cela, d’où vient que tant de laiderons s’alarment ? Ce danger ne les menace pas !

Quand nous répétons un mot ravissant de madame de P… ou de madame de Viri…, deux femmes du grand monde renommées par leur esprit, d’où vient que madame de X… est inquiète ?… Craint-elle que nous ne répétions les faux bons mots qu’elle marmotte en tisonnant sa fausse bûche avec ses faux hommes d’esprit ?

Si nous vantons l’élégance de mesdames les princesses de T… et de P…, deux jeunes et charmantes sœurs toujours parées avec tant de goût, pourquoi madame de Z… crie-t-elle au scandale ? Pense-t-elle que nous voulions donner comme des modèles d’élégance ses robes sans manches, ses petites guirlandes de plumes de coq, ses velours râpés d’un coton si loyal, et ses fourrures effarées de chat fâché ou de chien malade ?

Si nous racontons un superbe concert auquel nous avons assisté chez madame la comtesse M…, dans ce salon si brillant que les succès y comptent double et où toutes les voix sonores et harmonieuses de notre siècle mélomane ont glorieusement retenti, pourquoi madame la baronne *** s’effarouche-t-elle de nos récits ?… Qu’elle se rassure ! nous ne vanterons jamais ses concerts d’aveugles qui ne peuvent charmer que des sourds, ses vieux pianistes de contrebande qui ne sont pas même Allemands, et ses virtuoses de gouttières dont les miaulements effroyables vous portent malgré vous aux rêveries les plus cruelles et vous font regarder avec une bienveillance sinistre madame de Z… et ses fourrures.

Enfin, quand nous parlons en détail du grand bal donné par un millionnaire intelligent, il y en a au moins un ; quand nous dépeignons sa magnificence royale, d’où vient que les vaniteux avares s’effrayent ? Nous ne dépeindrons jamais leurs bastringues prétentieux. Qu’ils se rassurent donc aussi, qu’ils versent en paix leur thé de potager, leur chocolat de santé, leur orgeat bleu de ciel et leur sirop de groseille aurore !… Nous ne trahirons jamais leur nom ni celui de leur fournisseur, jamais nous ne dénoncerons l’antre malsain où se fabriquent leurs rafraîchissements de teinturier et leurs pâtisseries de sorcier ; ce soin-là ne nous regarde pas, il y a des inspecteurs pour signaler à la police les boissons et les aliments falsifiés ; qu’ils fassent leur devoir, nous n’empiéterons pas sur leurs droits.

Ô démence présomptueuse ! ô frayeur pleine de fatuité ! Pauvres taupes sans regard, pourquoi donc redoutez-vous la lumière ?… Vous n’auriez pas d’yeux pour la voir.

Pauvres fleurs sans parfum, sans éclat, sans vertus, pourquoi tant craindre la bouquetière !… Le pharmacien lui-même ne voudrait pas vous cueillir.

Pauvres cailloux sans valeur, pourquoi craindre le lapidaire ? Il ne taille que les diamants ; vous n’êtes pas même du stras.

Pauvres flûtes sans voix, pourquoi craindre l’écho ?… Il n’entend pas vos chants, comment pourrait-il les répéter ?

Et vous, chenilles ombrageuses, pourquoi redouter le joyeux chasseur de papillons ? Ce qui l’attire, ce sont les brillantes couleurs d’une aile de pourpre et d’or ; il cherche l’insecte qui voltige et non l’insecte qui rampe ; il ne saurait vous voir avant l’heure de votre transformation, et cette heure-là ne viendra pas. Ne craignez donc rien, le temps aura marché sur vous avant que vous ayez des ailes.

Allons, calmez-vous, femmes sans beauté, sans talents, sans esprit, qui n’avez dans le monde aucune influence, ni par votre rang, ni par votre fortune, ni par vos amitiés illustres ; vous le voyez bien, vous n’aurez jamais affaire à nous.

Et les ridicules ? — Ah ! c’est autre chose ; les ridicules intérieurs et domestiques, nous les respectons ; mais ceux qui se manifestent en public, à la cour, et même à la contre-cour, rentrent dans le domaine de nos observations. Il y a un problème que les plus habiles prétentions ne pourront jamais résoudre : « Faire tout au monde pour que l’on parle de vous et obtenir que l’on n’en parle pas ! » Mais ces dames ont toutes rêvé cette chimère ; elles ne pensent qu’à faire de l’effet, et puis elles s’effrayent d’en produire !… Nous ne sommes pas si inconséquent ; nous trouvons tout simple, ayant les avantages de la célébrité, d’en avoir les inconvénients : nous comptons bien être ridiculisé, critiqué, blâmé et même calomnié, surtout calomnié ; ah ! nous y tenons : c’est là notre gloire, c’est de forcer nos ennemis à inventer beaucoup de choses : c’est de les obliger, pour nous nuire, à de grands frais d’imagination. Nous serions désolé que nos vérités pussent leur suffire.

Notre dernier feuilleton nous vaut une foule de confidences involontaires et naïves des plus amusantes. « Je suis tout à fait de votre opinion, dit un de nos amis ; mais il n’y a qu’une chose que je ne peux pas vous accorder, c’est que les Espagnols ont plus d’esprit que les Espagnoles. J’ai habité trois ans l’Espagne, et là j’ai rencontré des femmes plus spirituelles que toutes celles que j’ai jamais vues à Paris. »

Bien ! pensons-nous, cela veut dire que deux ou trois petites caméristes l’ont choisi très-vite ; il en a conclu que les Espagnoles avaient beaucoup de discernement.

Arrive un autre jugeur : « Je suis furieux contre vous ! s’écrie-t-il ; comment pouvez-vous dire que les Italiennes ont moins d’esprit que les Italiens ? mais moi, j’ai connu une Italienne qui avait plus d’esprit à elle seule que tous les Italiens de l’Italie… »

Alors nous nous rappelons une certaine comtesse en ni, dont la bienveillance célèbre explique cette opinion de notre ami.

— Dites tout de suite, répondons-nous, que vous avez connu une Italienne qui vous a trouvé plus d’esprit qu’à tous les Italiens de l’Italie, et n’en parlons plus.

Survient un jeune anglomane : « Ah ! quel blasphème ! dit-il ; prétendre que John Bull a plus d’esprit que les charmantes filles d’Albion !…

— Ne l’écoutez pas, interrompt le premier ami, il est dans les fers de lady ***, il n’a plus voix au chapitre.

— Et lady *** l’écoute-t-elle ?

— Non, elle se moque de lui.

— Ah ! c’est donc pour ça qu’il trouve aux Anglaises tant d’esprit ! Eh bien, messieurs, nous voulons vous mettre d’accord, nous vous faisons une concession, c’est que dans tous les pays du monde les femmes ont plus d’esprit que les hommes. Êtes-vous contents ? Cette concession ne nous coûte rien. »