Lettres persanes/Lettre 102

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 25-26).

Lettre 102

Usbek à***.

On parle toujours ici de la Constitution. J’entrai l’autre jour dans une maison où je vis d’abord un gros homme avec un teint vermeil, qui disait d’une voix forte : "J’ai donné mon mandement ; je n’irai point répondre à tout ce que vous dites ; mais lisez-le, ce mandement, et vous verrez que j’y ai résolu tous vos doutes. J’ai bien sué pour le faire, dit-il en portant la main sur le front : j’ai eu besoin de toute ma doctrine, et il m’a fallu lire bien des auteurs latins. — Je le crois, dit un homme qui se trouva là : car c’est un bel ouvrage, et je défierais bien ce jésuite qui vient si souvent vous voir d’en faire un meilleur. — Lisez-le donc, reprit-il, et vous serez plus instruit sur ces matières dans un quart d’heure que si je vous en avais parlé toute la journée." Voilà comment il évitait d’entrer en conversation et de commettre sa suffisance. Mais, comme il se vit pressé, il fut obligé de sortir de ses retranchements, et il commença à dire théologiquement force sottises, soutenu d’un dervis qui les lui rendait très respectueusement. Quand deux hommes qui étaient là lui niaient quelque principe, il disait d’abord : "Cela est certain : nous l’avons jugé ainsi, et nous sommes des juges infaillibles. — Et comment, lui dis-je alors, êtes-vous des juges infaillibles ? — Ne voyez-vous pas, reprit-il, que le Saint-Esprit nous éclaire ? — Cela est heureux, lui répondis-je : car, de la manière dont vous avez parlé aujourd’hui, je reconnais que vous avez grand besoin d’être éclairé."


De Paris, le 18 de la lune de Rébiab 1, 1717.