Lettres persanes/Lettre 104

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (p. 29-31).

LETTRE CIV.

USBEK AU MÊME.


Pour suivre l’idée de ma dernière lettre, voici à peu près ce que me disoit, l’autre jour, un Européen assez sensé :

Le plus mauvais parti que les princes d’Asie aient pu prendre, c’est de se cacher comme ils font. Ils veulent se rendre plus respectables : mais ils font respecter la royauté, et non pas le roi ; et attachent l’esprit des sujets à un certain trône, et non pas à une certaine personne.

Cette puissance invisible qui gouverne est toujours la même pour le peuple. Quoique dix rois, qu’il ne connaît que de nom, se soient égorgés l’un après l’autre, il ne sent aucune différence : c’est comme s’il avoit été gouverné successivement par des esprits.

Si le détestable parricide de notre grand roi Henri IV avoit porté ce coup sur un roi des Indes, maître du sceau royal et d’un trésor immense, qui auroit semblé amassé pour lui, il auroit pris tranquillement les rênes de l’empire sans qu’un seul homme eût pensé à réclamer son roi, sa famille et ses enfants.

On s’étonne de ce qu’il n’y a presque jamais de changement dans le gouvernement des princes d’Orient ; et d’où vient cela, si ce n’est de ce qu’il est tyrannique et affreux ?

Les changements ne peuvent être faits que par le prince, ou par le peuple ; mais là, les princes n’ont garde d’en faire, parce que, dans un si haut degré de puissance, ils ont tout ce qu’ils peuvent avoir ; s’ils changeoient quelque chose, ce ne pourroit être qu’à leur préjudice.

Quant aux sujets, si quelqu’un d’eux forme quelque résolution, il ne sauroit l’exécuter sur l’État ; il faudroit qu’il contre-balançât tout à coup une puissance redoutable et toujours unique ; le temps lui manque comme les moyens : mais il n’a qu’à aller à la source de ce pouvoir ; et il ne lui faut qu’un bras et qu’un instant.

Le meurtrier monte sur le trône, pendant que le monarque en descend, tombe, et va expirer à ses pieds.

Un mécontent, en Europe, songe à entretenir quelque intelligence secrète, à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place, à exciter quelques vains murmures parmi les sujets. Un mécontent en Asie va droit au prince, étonne, frappe, renverse : il en efface jusqu’à l’idée ; dans un instant l’esclave et le maître ; dans un instant usurpateur et légitime.

Malheureux le roi qui n’a qu’une tête ! Il semble ne réunir sur elle toute sa puissance que pour indiquer au premier ambitieux l’endroit où il la trouvera tout entière.

De Paris, le 17 de la lune de Rébiab 2, 1717.