Lettres persanes/Lettre 151

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 146-148).

Lettre 151

Solim à Usbek, à Paris.

Si je gardais plus longtemps le silence, je serais aussi coupable que tous ces criminels que tu as dans le sérail.

J’étais le confident du grand eunuque, le plus fidèle de tes esclaves. Lorsqu’il se vit près de sa fin, il me fit appeler et me dit ces paroles : "Je me meurs ; mais le seul chagrin que j’ai en quittant la vie, c’est que mes derniers regards ont trouvé les femmes de mon maître criminelles. Le ciel puisse le garantir de tous les malheurs que je prévois ! Puisse, après ma mort, mon ombre menaçante venir avertir ces perfides de leur devoir et les intimider encore ! Voilà les clefs de ces redoutables lieux. Va les porter au plus vieux des noirs. Mais si, après ma mort, il manque de vigilance, songe à en avertir ton maître." En achevant ces mots, il expira dans mes bras.

Je sais ce qu’il t’écrivit, quelque temps avant sa mort, sur la conduite de tes femmes : il y a dans le sérail une lettre qui aurait porté la terreur avec elle, si elle avait été ouverte. Celle que tu as écrite depuis a été surprise à trois lieues d’ici. Je ne sais ce que c’est : tout se tourne malheureusement.

Cependant tes femmes ne gardent plus aucune retenue : depuis la mort du grand eunuque, il semble que tout leur soit permis. La seule Roxane est restée dans le devoir, et conserve de la modestie. On voit les mœurs se corrompre tous les jours. On ne trouve plus sur le visage de tes femmes cette vertu mâle et sévère qui y régnait autrefois : une joie nouvelle, répandue dans ces lieux, est un témoignage infaillible, selon moi, de quelque satisfaction nouvelle ; dans les plus petites choses, je remarque des libertés jusqu’alors inconnues. Il règne même parmi tes esclaves une certaine indolence pour leur devoir et pour l’observation des règles, qui me surprend : ils n’ont plus ce zèle ardent pour ton service qui semblait animer tout le sérail.

Tes femmes ont été huit jours à la campagnes à une de tes maisons les plus abandonnées. On dit que l’esclave qui en a soin a été gagné, et qu’un jour avant qu’elles arrivassent, il avait fait cacher deux hommes dans un réduit de pierre qui est dans la muraille de la principale chambre, d’où ils sortaient le soir, lorsque nous étions retirés. Le vieux eunuque qui est à présent à notre tête est un imbécile, à qui l’on fait croire tout ce qu’on veut.

Je suis agité d’une colère vengeresse contre tant de perfidies, et, si le ciel voulait, pour le bien de ton service, que tu me jugeasses capable de gouverner, je te promets que, si tes femmes n’étaient pas vertueuses, au moins elles seraient fidèles.


Du sérail d’Ispahan, le 6 de la lune de Rébiab 1, 1719.