Lettres persanes/Lettre 91

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (p. 4-6).

LETTRE XCI.

USBEK AU MÊME.
À Smyrne.


De cette passion générale que la nation françoise a pour la gloire, il s’est formé dans l’esprit des particuliers un certain je ne sais quoi, qu’on appelle point d’honneur : C’est proprement le caractère de chaque profession ; mais il est plus marqué chez les gens de guerre, et c’est le point d’honneur par excellence. Il me seroit bien difficile de te faire sentir ce que c’est ; car nous n’en avons point précisément d’idée.

Autrefois, les François, surtout les nobles, ne suivoient guère d’autres lois que celles de ce point d’honneur : elles régloient toute la conduite de leur vie ; et elles étoient si sévères qu’on ne pouvoit sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfreindre, mais en éluder la plus petite disposition.

Quand il s’agissoit de régler les différends, elles ne prescrivoient guère qu’une manière de décision, qui étoit le duel, qui tranchoit toutes les difficultés ; mais ce qu’il y avoit de mal, c’est que souvent le jugement se rendoit entre d’autres parties que celles qui y étoient intéressées.

Pour peu qu’un homme fût connu d’un autre, il falloit qu’il entrât dans la dispute, et qu’il payât de sa personne, comme s’il avoit été lui-même en colère. Il se sentoit toujours honoré d’un tel choix et d’une préférence si flatteuse ; et tel qui n’auroit pas voulu donner quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence, lui et toute sa famille, ne faisoit aucune difficulté d’aller risquer pour lui mille fois sa vie.

Cette manière de décider étoit assez mal imaginée, car de ce qu’un homme étoit plus adroit ou plus fort qu’un autre, il ne s’ensuivoit pas qu’il eût de meilleures raisons.

Aussi les rois l’ont-ils défendue sous des peines très sévères ; mais c’est en vain : l’honneur, qui veut toujours régner, se révolte, et il ne reconnaît point de lois.

Ainsi les François sont dans un état bien violent : car les mêmes lois de l’honneur obligent un honnête homme de se venger quand il a été offensé ; mais, d’un autre côté, la justice le punit des plus cruelles peines lorsqu’il se venge. Si l’on suit les lois de l’honneur, on périt sur un échafaud ; si l’on suit celles de la justice, on est banni pour jamais de la société des hommes. Il n’y a donc que cette cruelle alternative, ou de mourir, ou d’être indigne de vivre.

À Paris, le 18 de la lune de Gemmadi 2, 1715.