Lettres philosophiques/Lettre 22

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Je voulais vous parler de M. Prior, un des plus aimables poètes d'Angleterre, que vous avez vu à Paris plénipotentiaire et envoyé extraordinaire en 1712. Je comptais vous donner aussi quelque idée des poésies de milord Roscommon, de milord Dorset, etc. ; mais je sens qu'il me faudrait faire un gros livre, et qu'après bien de la peine, je ne vous donnerais qu'une idée fort imparfaite de tous ces ouvrages. La poésie est une espèce de musique : il faut l'entendre pour en juger. Quand je vous traduis quelques morceaux de ces poésies étrangères, je vous note imparfaitement leur musique, mais je ne puis exprimer goût de leur chant. Il y a surtout un poème anglais que je désespérerais de vous faire connaître ; il s'appelle Hudibras. Le sujet est la guerre civile et la secte des puritains tournée en ridicule. C'est Don Quichotte, c'est notre Satire Ménippée fondus ensemble ; c'est, de tous les livres que j'aie jamais lus, celui où j'ai trouvé le plus d'esprit ; mais c'est aussi le plus intraduisible. Qui croirait qu'un livre qui saisit tous les ridicules du genre humain, et qui a plus de pensées que de mots, ne peut souffrir la traduction ? C'est que presque tout y fait allusion à des aventures particulières : le plus grand ridicule tombe principalement sur les théologiens, que peu de gens du monde entendent ; il faudrait à tous moments un commentaire, et la plaisanterie expliquée cesse d'être plaisanterie : tout commentateur de bons mots est un sot. Voilà pourquoi on n'entendra jamais bien en France les livres de l'ingénieux docteur Swift, qu'on appelle le Rabelais d'Angleterre. Il a l'honneur d'être prêtre, comme Rabelais, et de se moquer de tout, comme lui ; mais on lui fait grand tort, selon mon petit sens, de l'appeler de ce nom. Rabelais, dans son et inintelligible livre, a répandu une extrême gaieté et une plus grande impertinence ; il a prodigué l'érudition, les ordures et l'ennui ; un bon conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises. Il n'y a que quelques personnes d'un goût bizarre qui se piquent d'entendre et d'estimer tout cet ; le reste de la nation rit des plaisanteries de Rabelais et méprise le livre. On le regarde comme le premier des bouffons ; on est fâché qu'un homme qui avait tant d'esprit en ait fait un si misérable usage ; c'est un philosophe ivre, qui n'a écrit que dans le temps de son ivresse. M. Swift est Rabelais dans son bon sens, et vivant en bonne compagnie ; il n'a pas, à la vérité, la gaieté du premier, mais il a toute la finesse, la raison, le choix, le bon goût qui manquent à notre curé de Meudon. Ses vers sont d'un goût singulier et presque inimitable ; la bonne plaisanterie est son partage en vers et en prose ; mais, pour le bien entendre, il faut faire un petit voyage dans son pays. Vous pouvez plus aisément vous former quelque idée de M. Pope ; c'est, je crois, le poète le plus élégant, le plus correct et, ce qui est encore beaucoup, le plus harmonieux qu'ait eu l'Angleterre. Il a réduit les aigres de la trompette anglaise aux sons doux de la flûte ; on peut le traduire, parce qu'il est extrêmement clair, et que ses sujets pour la plupart sont généraux et du ressort de toutes les nations. On connaîtra bientôt en France son Essai sur la Critique, par la traduction en vers qu'en fait M. l'abbé du Resnel. Voici un morceau de son poème de la Boucle de cheveux, que je viens de traduire avec ma liberté ordinaire ; car, encore une fois, je ne sais rien de pis que de traduire un poète mot pour mot. Umbriel à l'instant, vieux Gnome rechigné, Va, d'une aile pesante et d'un air renfrogné, Chercher, en murmurant, la caverne profonde Où, loin des doux rayons que répand l'oeil du monde, La Déesse aux vapeurs a choisi son séjour. Les tristes Aquilons y sifflent à l'entour, Et le souffle malsain de leur aride haleine Y porte aux environs la fièvre et la migraine. Sur un riche sofa, derrière un paravent, Loin des flambeaux, du bruit, des parleurs et du vent, La quinteuse Déesse incessamment repose, Le coeur gros de chagrins, sans en savoir la cause, N'ayant pensé jamais, l'esprit toujours troublé, L'oeil chargé, le teint pâle et l'hypocondre enflé. La médisante envie est assise auprès d'elle, spectre féminin, décrépite pucelle, Avec un air dévot déchirant son prochain, chansonnant les gens l'Évangile à la main. Sur un lit plein de fleurs négligemment penchée, Une jeune beauté non loin d'elle est couchée : C'est l'Affectation, qui grasseye en parlant, Écoute sans entendre, et lorgne en regardant, Qui rougit sans pudeur, et rit de tout sans joie, De cent maux différents prétend qu'elle est la proie, Et, pleine de santé sous le rouge et le fard, Se plaint avec mollesse, et se pâme avec art. Si vous lisiez ce morceau dans l'original, au lieu de le lire dans cette faible traduction, vous le compareriez à la description de la mollesse dans le Lutrin. En voilà bien honnêtement pour les poètes anglais. Je vous ai touché un petit mot de leurs philosophes. Pour de bons historiens, je ne leur en connais pas encore ; il a fallu qu'un Français ait écrit leur histoire. Peut−être le génie anglais, qui est ou froid ou impétueux, n'a pas encore saisi cette éloquence et cet air noble et simple de l'histoire ; peut−être aussi l'esprit de parti, qui fait voir trouble, a décrédité tous leurs historiens : la moitié de la nation est toujours l'ennemie de l'autre. J'ai trouvé des gens qui m'ont assuré que milord Marlborough était un poltron, et que M. Pope était un sot, comme, en France, quelques jésuites trouvent Pascal un petit esprit, et quelques jansénistes disent que le père Bourdaloue n'était qu'un bavard. Marie Stuart est une sainte héroïne pour les jacobites ; pour les autres, c'est une débauchée, une adultère, une homicide : ainsi en Angleterre on a des factums et point d'histoire. Il est vrai qu'il y a à présent un M. Gordon, excellent traducteur de Tacite, très capable d'écrire l'histoire de son pays, mais M. Rapin de Thoyras l'a prévenu. Enfin il me paraît que les Anglais n'ont point de si bons historiens que nous, qu'ils n'ont point de véritables tragédies, qu'ils ont des comédies charmantes, des morceaux de poésie admirables et des philosophes qui devraient être les précepteurs du genre humain. Les Anglais ont beaucoup profité des ouvrages de notre langue ; nous devrions à notre tour emprunter d'eux, après leur avoir prêté ; nous ne sommes venus, les Anglais et nous, qu'après les Italiens, qui en tout ont été nos maîtres, et que nous avons surpassés en quelque chose. Je ne sais à laquelle des trois nations il faudra donner la préférence ; mais heureux celui qui sait sentir leurs différents mérites!