Lettres républicaines/Lettre 03

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LETTRES RÉPUBLICAINES.

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III.

DE LA PRÉSIDENCE.


À M. F. Lamennais
11 Juin 1848.

Les travaux de la commission de constitution touchent à leur terme. Avant huit jours, le projet, accepté par dix-sept membres, sera porté à l’Assemblée nationale. En s’abstenant de nommer à la place que votre démission laissait vacante, l’Assemblée est entrée dans le sentiment de la commission qui attachait à votre présence un prix inestimable. S’il faut ajouter foi à des bruits accrédités, on aurait discuté longuement, consciencieusement, le plan dont vous aviez pris l’initiative et donné à plusieurs de ses dispositions principales une sanction unanime. Combien il est regrettable que vous n’ayez point pris part à ces graves débats ! Selon toute apparence, l’autorité de votre parole eût triomphé de bien des doutes. Avec cette éloquence sévère que vous puisez dans une philosophie profonde des choses, comment n’eussiez-vous pas gagné à l’ensemble de vos idées une adhésion venue d’elle-même au-devant de quelques unes des plus importantes ? La concordance admirable de votre système avec les grandes lois qui président à la formation des êtres eût frappé les moins bien prévenus. On eût compris comment de l’étroite solidarité de toutes les parties du corps social vous faisiez ressortir la plus parfaite unité, la liberté la plus étendue. Vos institutions communales, par exemple, n’eussent point été repoussées. Cette extension puissante donnée à la vie collective, exposée, expliquée par vous, aurait paru à tous aussi nécessaire à la plénitude de la liberté que l’institution de la présidence est souhaitable pour fonder l’unité dont elle est le gage et le signe.

L’opinion publique, peu éclairée encore sur ces matières, le sera, espérons-le, par la discussion de l’Assemblée. Puisse votre santé, si éprouvée par les travaux et les soucis de tout genre, vous permettre alors de monter à la tribune et de développer, comme vous l’avez fait en plusieurs rencontres, au sein d’un auditoire trop circonscrit, dans l’abandon de l’intimité, l’enchaînement logique et la connexité d’un système auquel on ne saurait rien enlever sans porter atteinte à cette harmonie vitale dont vous avez demandé le secret à la science, à l’histoire, à la raison humaine !

On paraît d’accord, quant à présent, sur la question de la présidence. C’est, en effet, la plus facile à saisir, et les objections présentées ne sont point sérieuses. L’autorité d’un seul, a-t-on dit, quelque limitée, quelque responsable, quelque révocable qu’on la suppose, blesse le sentiment d’égalité sur lequel repose la République. Mais quelle étrange notion d’égalité dans l’autorité se forment donc les esprits capables d’une telle objection ? Où cette égalité se rencontre-t-elle ? Qui l’a jamais vue ? Qui l’a pu rêver ? Interrogeons toutes les époques de l’histoire ; remontons avec Jean-Jacques à ce fabuleux état de nature qui lui semblait l’état de perfection des œuvres divines ; suivons dans leurs migrations les peuples nomades, asseyons-nous au foyer des familles patriarcales, assistons au conseil des tribus sauvages, surprenons les enfans dans leurs jeux ; et, si nous craignons que le préjugé se soit infiltré déjà dans ces associations rudimentaires, allons plus loin encore à la recherche des instincts naturels ; observons la république des castors, celles des fourmis, des abeilles, je défie qu’on me montre en aucun lieu du monde, dans aucune société humaine ou animale, un pouvoir partagé d’une façon égale entre chacun des membres de la communauté. Une telle égalité dans les fonctions de la vie ne se voit que chez les organisations inférieures, chez ces êtres mixtes qui participent du végétal autant que de l’animal, chez le polype entre autres, dont la tête est partout et nulle part ; mais Dieu préserve la France de l’égalité de polype !

Est-il besoin d’insister sur une vérité aussi banale ? L’égalité n’est point le couronnement, mais la base des sociétés démocratiques. L’égalité, c’est le droit reconnu pour tous, et la faculté donnée à chacun, de parvenir au complet développement de son être physique et moral, et de s’élever, selon la mesure de ses forces, dans la hiérarchie élective des rapports sociaux. Comment donc cette égalité serait-elle blessée par l’unité d’un pouvoir limité, responsable, révocable, auquel chacun, sans distinction, peut être appelé à son tour par le suffrage de ses concitoyens ? C’est évidemment là une crainte irréfléchie car cette unité n’est point, comme on semble l’indiquer, une création arbitraire de la politique, mais tout simplement une nécessité des organisations supérieures, une perfection de la condition humaine. Quel que soit, d’ailleurs, le mode de gouvernement adopté ; qu’au lieu d’être délégué à un seul, le pouvoir soit donné à trois consuls, je suppose ; à cinq, à vingt directeurs ; ou, pour entrer plus avant dans le système égalitaire, à une Assemblée de neuf cents membres ; l’égalité ne cessera-t-elle pas brusquement au neuf cent-et-unième, et les trente-quatre millions de Français qui n’auront point de part à cet honneur souverain ne devront-ils pas se trouver lésés dans leurs droits, blessés dans leur sentiment ? Nous touchons du doigt l’absurde.

Examinons maintenant ce qu’il y a de fondé dans la crainte d’une dictature.

Sans nul doute, il est dans la nature de l’homme, même de l’homme de bien, dégagé de toute ambition personnelle, de vouloir la plus grande autorité possible pour faire prévaloir ses idées et les mettre en pratique. On a remarqué aussi que l’exercice du pouvoir, si légitime qu’il fût, altérait, en se perpétuant, les âmes les meilleures, et qu’une pente invincible entraînait vers l’arbitraire tout homme investi d’un commandement trop prolongé sur ses semblables.

Mais les conditions auxquelles doit être remis dans les républiques modernes l’exercice de la souveraineté, sont de telle sorte qu’il devient impossible à la défiance la plus inquiète d’en concevoir le moindre ombrage. Quand je relis le projet soumis par vous à l’opinion publique, j’y vois que le président est élu par le peuple tout entier pour trois années seulement ; qu’il ne peut être réélu qu’après l’intervalle d’une session au moins ; qu’il réside auprès de l’Assemblée nationale ; qu’il ne peut avoir de commandement militaire pendant la durée de ses fonctions ; qu’enfin, en cas de forfaiture, il peut être mis en accusation par l’Assemblée nationale, et qu’il sera jugé par la haute cour de justice.

Or, je demande de quelle manière, dans un aussi court espace de temps, sans aucune de ces influences que donnent le libre maniement des deniers publics, la conduite des armées, la captation des majorités devenue impossible dans une assemblée qui repousse de son sein les fonctionnaires ; je prie qu’on me dise comment, par quel moyen surhumain, en présence d’une liberté de presse illimitée, un président, qui n’aura à distribuer ni puissance, ni richesse, ni gloire, saura déjouer la surveillance de l’Assemblée, aliéner la conscience publique, surprendre et garrotter la volonté nationale ?

Ainsi que vous le faites remarquer, mon illustre ami, aux États-Unis, dans la société la plus démocratique du monde, on ne fait nulle difficulté de remettre aux mains d’un seul le pouvoir exécutif, et l’on n’a pas vu encore depuis soixante ans, une seule tentative d’usurpation. L’expérience est donc ici en parfait accord avec le raisonnement. Les esprits qui prennent la peine d’étudier l’histoire des législations et les principes de la civilisation moderne, ne sauraient conserver à cet égard de doute sincère.

Je dis plus, le danger, appréciable au premier coup d’œil, des tendances de l’esprit moderne et des sociétés démocratiques qui en sont l’expression la plus fidèle, ce n’est point l’excès de concentration mais l’excès d’expansion. Indéfinie, illimitée, la force expansive devient désorganisatrice. Elle arriverait, si elle n’était contenue, à la dissolution de toute forme, de toute individualité. Elle absorberait la famille dans l’État, l’État dans l’humanité, et, dans les régions spéculatives, elle ferait évanouir l’humanité au sein de ce vague panthéisme qui nie à Dieu lui-même la conscience de soi. Plus le mouvement d’expansion s’accélère et nous entraîne, plus il devient nécessaire de maintenir le principe et la forme du gouvernement personnel et véritablement responsable. Plus la voile est gonflée, plus le courant est rapide, plus la main qui tient le gouvernail doit agir en vue de tous, avec promptitude et liberté.

Une Assemblée délibérante est une sorte d’abstraction que le peuple ne sait trop où prendre, soit pour l’accuser de ses maux, soit pour la bénir de ses prospérités. L’Allemagne, peut-être, s’en accommoderait, accoutumée qu’elle est aux formules d’une métaphysique où le moi absolu tient tant de place. Mais cette abstraction est antipathique au génie français. Le peuple, en France, ne l’oublions pas, est éminemment doué du sens plastique ; il veut personnifier, nommer ses amours et ses haines ; il aime dans son gouvernement la spontanéité, la décision. Il respectera dans une assemblée législative la sauvegarde des libertés qui lui sont chères plus que la vie ; mais il ne voudra pas, son bon sens y répugne, que les mêmes hommes aient tout à la fois mission de délibérer et d’agir, de contrôler et d’exécuter.

On convient, il est vrai, que c’est une minorité, et même une minorité dont on semble faire assez peu de cas, puisqu’on la traite de folle et de somnambule[1], qui repousse l’idée de la présidence ; mais l’on ajoute : « La sagesse de la majorité consisterait, non à repousser hors de ses rangs et à abandonner la minorité à son propre désespoir, mais à l’entraîner doucement, fût-elle folle, fût-elle somnambule, parce que l’unanimité est le seul gouvernement possible dans l’idéal. »

Si l’on entend par là que les minorités ne doivent jamais être opprimées, c’est-à-dire qu’elles doivent, par une liberté entière de discussion, pouvoir toujours agir sur l’opinion et se transformer à leur tour en majorités, rien de plus incontestable. Ces métamorphoses, rapides ou lentes, de l’esprit public, sont l’essence même des sociétés républicaines ; mais si l’on conseille d’attendre, pour gouverner les affaires, cette unanimité idéale, peu conciliable, hélas ! avec l’imperfection humaine, et dont je ne vois le règne établi nulle part ailleurs que chez les habitans d’Icarie ; si l’on sous-entend qu’il serait bon de remettre provisoirement la conduite du pays à une minorité de somnambules, je confesse n’y plus rien comprendre. C’est là une politique de magnétiseur ; il y faut des Cagliostro, des Mesmer, des Alexandre Dumas. Mais passons.

Après avoir fait appel, au nom de la minorité, à la douceur, à la prudence de la majorité, on change de ton et l’on menace : « L’admission d’un seul homme au Pouvoir exécutif, l’établissement d’une présidence unique, serait, affirme-t-on, le signal d’une guerre civile. » Erreur profonde ! aveugle prophétie de colères présomptueuses ! Sans croire aucunement que l’unanimité soit le seul gouvernement possible, j’estime trop haut le bon sens de cette minorité à laquelle on prête des sentimens si peu patriotiques, pour m’abandonner à de telles craintes, et je ne saurais admettre une minute qu’un président, élu contrairement à l’instinct de quelques uns par la volonté réfléchie du plus grand nombre, dût être contraint de se faire dictateur, et que tout dictateur dût être forcé de marcher dans le sang. Non, non, ce sont là des épouvantemens puérils, nés peut-être dans d’excellens cœurs, mais qui ne trouvent nul accès dans les intelligences saines. À l’aide de ces menaces chimériques, on exige de la majorité qu’elle transige avec la minorité, qu’elle essaie de faire vivre et agir ensemble tous les élémens divers de l’opinion républicaine. C’est, en effet, le but, et un but sacré. Mais les politiques auxquels je réponds ici connaissent-ils d’autre moyen d’y parvenir que la soumission momentanée de la minorité à l’opinion de la majorité constatée par la permanente épreuve de l’élection ? Nous apprendront-ils laquelle de ces minorités diverses, dont ils revendiquent les droits, on devrait consulter pour être certain de rencontrer l’expression vraie de cet instinct sans formule, de cette inspiration divine, que chacun de nous est parfaitement autorisé à sentir dans son propre cœur ?

Quelle transaction juge-t-on possible entre ce qu’un illustre écrivain appelle l’utopie romanesque de M. Cabet et le plan inachevé de Pierre Leroux, par exemple ? Conciliera-t-on aisément la banque d’échange de M. Proudhon avec l’organisation du travail de Louis Blanc ? Bien téméraire qui le tenterait aujourd’hui ! De longues discussions, des débats pacifiques formeront peu à peu sur ces matières, j’en ai la certitude, une conviction générale, qui se manifestera en amenant au pouvoir les hommes capables de la faire passer dans les lois. Mais, jusque-là, combien il est insensé, combien il serait coupable d’entraver par des impatiences turbulentes le progrès régulier des institutions républicaines ! Ces institutions, et je compte en première ligne l’unité du pouvoir, la présidence, ne favorisent aucunement la dictature. La volonté du peuple, incessamment consultée, est et demeure le principe générateur de la République. Mais, encore une fois, cette volonté n’a d’autre mode de se révéler que la majorité des suffrages. Hors de là, il n’est que trouble, confusion, arbitraire, violence.

La majorité se prononce pour la présidence. Elle reconnaît l’avantage de ce pouvoir unique appuyé sur l’Assemblée, conseillé, surveillé par elle. Le bon sens public approuve une combinaison qui concilie l’inspiration soudaine du génie individuel avec les heureuses lenteurs de la raison collective.

J’ose demander à votre grand esprit de ne point abandonner au hasard d’une opinion encore flottante les autres dispositions du plan si vaste et si simple qu’il a conçu. L’assentiment donné par la commission à plusieurs de vos idées vous y engage. Et, d’ailleurs, ne le sais-je pas ? vous ne consulterez ni vos goûts ni vos convenances, à l’heure où le pays réclame votre concours, quand ce peuple que vous aimez, auquel vous avez voué votre génie, a plus que jamais besoin qu’on l’éclaire.

  1. Lettre au citoyen Lamennais, par George Sand.