Lettres républicaines/Lettre 07

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LETTRES RÉPUBLICAINES.

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VII.

M. DE LAMARTINE. — M. THIERS.



À M. Louis de Ronchaud
17 juillet 1848.


Si je craignais d'offusquer votre esprit par une comparaison triviale appliquée à des évènemens immenses, je vous dirais, mon ami, que le drame révolutionnaire auquel nous assistons ressemble fort à ce que les gens du métier appellent une pièce à tiroirs.

Dans ces pièces mal construites, les personnages du premier acte ne reparaissent point au second ; ceux du second sont à peine entrevus au troisième ; le quatrième acte ne tient nul compte des trois premiers ; le cinquième amène le dénouement le plus inattendu et le plus déraisonnable.

Sans entrer avec vous dans le récit des péripéties que vous connaissez aussi bien que moi, sans rappeler cette succession rapide de fantômes évanouis dans le vide de l'action, d’acteurs rentrés dans la coulisse après avoir balbutié quelques paroles inutiles, je veux essayer d’examiner avec vous la marche singulière de cette tragi-comédie si tristement absurde qui se joue sous nos yeux ; pour cela, il n’est besoin que de rapprocher deux noms très significatifs, de comparer deux hommes diversement célèbres dont l’un nous apparait à la première heure de la révolution de Février comme pour en faire l’exposition idéale et dont l’autre se montre, dans un avenir assez proche tout prêt à en précipiter le dénouement vulgaire ; dont l’un, en un mot, fut l’espérance, tandis que l’autre sera, je le crains, la déception de la république.

Contraste sensible aux yeux les moins exercés, antithèse frappante, M. de Lamartine et M. Thiers résument, selon moi, en traits caractéristiques, les deux tendances principales de l’époque actuelle ; ils personnifient, en quelques sorte, les deux courants d’idées qui emportent, en sens contraire, l’opinion publique. En France, aujourd’hui, le plus grand nombre est, à son insu même, novateur avec Lamartine, ou conservateur avec M. Thiers. Les esprits plus téméraires ou plus routiniers, plus utopistes ou plus rétrogrades ne sont que des accidents, des écarts de l’opinion en deçà ou au-delà des régions politiques. Ce sont des exceptions curieuses, mais dont on ne saurait tirer de conclusion générale. Si nous voulons véritablement connaître les deux ordres d’idées acceptés par la conscience publique, il faut nous tenir aux deux hommes que je viens de nommer : ils en sont les organes les plus éloquents et les plus fidèles.

La différence de nature, chez ces deux hommes, est tellement prononcée, qu’elle s’accuse en eux de la manière la plus évidente, dès le premier abord, dans les traits, dans la taille, dans l’attitude, dans la démarche, dans le son de voix, dans le geste, dans tout l’extérieur enfin ; extérieur qui, chez l’un comme chez l’autre, est, du reste, en parfait accord avec l’idée et le sentiment qu’il représente.

La taille haute et élancée, le profil sévère, les traits réguliers de Lamartine, la dignité de son port commandent le respect et disposent à l’admiration. Il y a de l’autorité dans le large développement de son front ; le courage respire dans les narines dilatées de son nez aquilin. Son œil brun, enfoncé dans un immense orbite, la pâleur de ses joues amaigries, sa bouche fortement abaissée aux extrémités et les plis qui s’y sont amassés en grand nombre trahissent, sous la sérénité reconquise, la muette présence des profondes douleurs. On dirait qu’un rhythme intérieur, grave et doux, cadence sa voix, sa démarche, son geste. Tout en lui décèle une pratique constante des choses nobles ; on sent là comme une native familiarité avec la grandeur.

Rien d’analogue chez M. Thiers. Son corps épais et court se dandine sans grâce sur des jambes arquées. Il y a de la volonté, mais point d’autorité, dans les lignes carrées de son visage. Son regard pénétrant se dérobe habituellement sous des besicles ; sa voix est glapissante, son geste fréquent et familier. Et pourtant cet ensemble vulgaire fait une impression qui ne l’est point du tout ; loin de là. Les lignes fines d’une bouche qu’effleure, au moindre propos, le sourire d’une malicieuse bonhomie, un front ouvert, la mobilité expressive d’une physionomie bienveillante, toute une allure dépourvue de dignité, mais bien à l’aise et qui veut vous y mettre, exercent un charme d’une nature particulière, dans lequel il n’entre ni admiration ni respect. De là peut être la sympathie très vive que M. Thiers inspire à la médiocrité. Elle n’éprouve à son approche aucune gêne, parce qu’elle le sent étranger, comme elle l’est elle-même, à la grandeur, et ne reconnait en lui que l’assemblage le plus rare et le plus heureux, l’activité, la fécondité, l’excellence et l’éclat de qualités secondaires.

Entre le talent de M. Thiers et celui de Lamartine, mêmes oppositions, mêmes antipathies. Tous deux improvisateurs abondans, ils agissent sur leur auditoire par des moyens très différens. M. Thiers porte à la tribune l’aisance et le ton négligé de la conversation. Son débit est animé, sa phrase limpide, sa verve naturelle et soutenue. Il ne cherche point l’effet, il veut être compris, compris parfaitement des intelligences les plus lentes et les plus obtuses. Pour cela, il ne s’élève point au-dessus des régions moyennes ; il se répète sans scrupule et plus qu’il ne conviendrait à la beauté de l’art. Rien ne semble plus aisé, en l’écoutant, que de parler comme il le fait. Point de déclamation, point de rhétorique. Nul travail, nul artifice, je dirais presque nul soin, n’apparaissent dans ces longs discours où tout est enchaîné, combiné, avec une habileté prodigieuse. Nulle image brillante ne vous éblouit, aucune parole pathétique ne vous émeut, aucune saillie ne vous frappe ; et pourtant, vous demeurez atteint, votre conviction chancelle sous l’effort inaperçu d’une argumentation pressante. Votre cœur et votre raison protestent peut être, mais votre langue s’embarrasse ; vous désespérez d’atteindre à la souplesse, à la clarté, à la persuasion de cet esprit infatigable ; il vous semble tout à la fois facile de le prendre en défaut, impossible de le réfuter ; vous vous taisez, son opinion prévaut ; il emporte le vote.

Lamartine n’a jamais, que je sache, emporté le vote d’une assemblée mais il a dominé, il a charmé, et je donne à ce mot son sens le plus étendu, pendant des journées entières, des multitudes enivrées du combat. Au lendemain d’une révolution qui remuait les profondeurs de la société, il a désarmé les colères victorieuses du peuple. En un jour unique dans les annales du monde, il a conquis, à la plus difficile, la plus glorieuse épreuve du suffrage universel, quinze cent mille voix qui jamais, il n’est pas téméraire de le prédire, ne se rencontreront plus dans une même pensée. L’éloquence de Lamartine est surtout magnétique ; elle s’adresse à l'âme, elle l’enveloppe, pour ainsi parler, de chaleur et de lumière. Son improvisation riche et colorée, la mélopée sonore de sa diction qu’accompagnent un geste et un air de tête pleins de noblesse, l’enroulement solennel de ses périodes qui retentissent, dans leur majestueuse monotonie, comme les vagues sur la falaise, font de lui un orateur aux proportions grandioses.

Rarement il se passionne, jamais il ne descend au ton familier. Jamais, ni la vivacité, ni l’imprévu de la discussion, ni le droit de représailles, ne lui ont arraché une personnalité. une parole amère ou seulement incisive. Sa pensée habite les régions sereines ; la nature de son esprit est étrangère à l’ironie ; on pourrait même croire que le sens critique lui manque, tant il se voile chez lui sous des formes généreuses.

Doué d’une clairvoyance de cœur qui tient de l’intuition plus que de l’observation ou du jugement, tous les mots qui, depuis plusieurs années, ont caractérisé la situation du pays et prophétisé l’avenir, c’est Lamartine qui les a prononcés. La France s’ennuie, disait-il en 1839 ; dans votre système, il n’est besoin d’un homme d’Etat, il suffirait d’une borne, s’écriait-il en 1842 ; en 1847 il annonçait la révolution du mépris. C’est là surtout ce qui fait sa puissance ; c’est ce beau don d’un génie sybillin qui supplée chez lui à l’ordre rigoureux, à l’enchaînement précis, à la stricte logique dont quelquefois il s’écarte, emporté par le lyrisme d’une imagination enthousiaste.

Comme historien et comme politique, M. de Lamartine est accusé d’inconséquences et de contradictions qui, chez M. Thiers n’ont point été aussi sévèrement relevées. Il ne me paraît qu’à cet égard on ait fait preuve d’une parfaite justesse d’appréciation. S’il y a dans la pensée politique de Lamartine des variations que j’appellerai de surface, nous y trouverons du moins le caractère invariable du spiritualisme religieux, l’unité d’une aspiration puissante vers la liberté, d’un profond amour pour le peuple, d’une intelligence chaque jour plus lucide des destinées de la démocratie. Fils d’un siècle de doute, de lutte entre les sentimens et les idées, né dans les rangs de la noblesse, élevé dans la tradition catholique, Lamartine, comme Châteaubriand, comme Lamennais, comme tant d’autres moins illustres, a ressenti la secousse interne de ce tremblement d’âme qui semble l’épreuve du génie au dix-neuvième siècle. Cependant, moins lié au passé que Châteaubriand, moins fougueusement emporté vers l’avenir que Lamennais, il a suivi d’un pas plus tranquille le rayon voilé d’abord, mais de plus en plus éclairci, de sa mystérieuse étoile. « Vous êtes l’un de ces êtres de désir et de bonne volonté dont Dieu a besoin comme d’instrument pour les œuvres merveilleuses qu’il va bientôt accomplir dans le monde. » lui dit un jour une femme qui avait connu les secrets politiques du plus grand homme d’Etat de l’Occident et qui leur avait préféré les secrets divins de la nature orientale. Cette parole de lady Stanhope demeure comme un sceau apposé à la vie de Lamartine. On peut croire qu’elle ne fut pas sans effet sur lui. L’histoire nous montre fréquemment l’intervention du génie féminin dans la destinée des hommes illustres. La Providence, comme si elle craignait que l’homme ne s’effrayât de son propre orgueil, se plaît, lorsqu’elle les veut voir écoutés, à donner aux pressentiments de l’ambition la voix, le geste, le regard, l’accent, la grâce insinuante d’une femme.

Mais où me suis-je laissé emporter ? où vous ai-je conduit ? Au sommet du Liban, sous des ombrages embaumés, dans des kiosques tapissés de jasmins, sur des dalles de marbre où murmurent des eaux argentées, dans des jardins féériques, mystérieuses délices d’une solitude inaccessible. Revenons à Paris. Tout élan de l’imagination est aujourd’hui hors de propos ; excusez-moi et rentrons dans les considérations politiques.

Je vous disais que les contradictions de Lamartine sont plus apparentes que réelles. Dès l’année 1830, il définissait lui-même sa politique en en marquant les points essentiels dont il ne s’est jamais départi. Le suffrage universel, la liberté de l’enseignement, la séparation de l’Église et de l’État, l’abolition de la peine de mort et de l’esclavage, tels sont les principes dont il a constamment poursuivi l’application, qu’il a eu le bonheur de voir accepter, en grande partie du moins, de son vivant, par la conscience publique, et qu’il a pu, en un jour suprême, proclamer à la face du monde, au nom de la souveraineté populaire. Je ne sais si, lorsque l’on considère cette droiture de vue et cette persistance de résolution, il y a beaucoup de sagacité à isoler, pour les rendre saillantes, quelques inconséquences dans le détail. Ne dirons-nous pas plutôt avec le moraliste : « Qu’importent les zigzags du vaisseau sur l’Océan, quand il part d’un point fixe pour arriver à un autre point fixe ? »

Il s’en faut que nous trouvions chez M. Thiers cette unité de direction morale. Enclin par nature à je ne sais quel fatalisme insouciant, n’ayant reçu dans sa jeunesse nulle tradition d’aucune sorte, façonné dans l’intimité de M. de Talleyrand à l’unique culte du succès, M. Thiers, historien et homme d’Etat, a masqué sous une certaine flamme d’imagination le plus invétéré scepticisme. Le vrai et le faux, le juste et l’injuste, se résument pour lui dans la notion de nécessité heureuse ou malheureuse. Toute force l’attire indifféremment, toute puissance lui semble élément légitime. C’est pourquoi on l’a vu tour à tour, et de très bonne foi, montagnard avec Danton, conquérant avec Bonaparte, constitutionnel avec Louis-Philippe. Le voici catholique avec l’abbé Fayet.

Deux choses seulement ont été toujours et sont plus que jamais souverainement antipathiques à ce fils ingrat des révolutions : le peuple dont il est issu ; la liberté qui l’a fait célèbre et riche.

Chose bizarre ! Malgré une pratique presque incessante des affaires et une connaissance des hommes bien supérieure à celle de Lamartine, qui les voit travers la magnanimité de son propre cœur, M. Thiers s’est montré, au dernier jour de la dynastie, aveugle, et l’on pourrait dire naïf, de manière à confondre l’idée qu’on s’était formée de son habileté. Il a cru fermement, et il a persuadé au plus défiant des princes, que son entrée au pouvoir trancherait d’un coup toutes les difficultés : que, lui ministre, il n’était plus besoin de canons, de sabres, ni de baïonnettes ; que, du moment où elle entendrait son nom, la révolte allait s’apaiser d’elle-même et comme par magie. À cet aveuglement inexplicable de l’homme pratique, opposons la conduite de celui qu’on traitait de rêveur, d’artiste, de poète. Le 24 Février, à la Chambre des députés, quand les radicaux eux-mêmes hésitent, inclinent vers une politique de compromis et parlent timidement de régence, Lamartine monte à la tribune, et là, en présence d’une femme touchante et noble, en présence d’un enfant plein d’innocence et de grâce, il rappelle les esprits irrésolus à la sévérité de la logique ; il ose dire que désormais en France, en dehors de la République, il n’est plus que combinaisons artificielles, vaines et éphémères.

Le moment n’est pas venu d’apprécier les actes de Lamartine à partir de ce jour où l’acclamation de la France lui remit, dans les circonstances les plus périlleuses, un pouvoir étrange par sa nature indéfinie, étrange surtout par son action partagée et ses vagues limites. À peine quatre mois se sont-ils écoulés, que tout l’enthousiasme sans égal qu’il inspirait se glace tout d’un coup. Un brusque revirement, trop ordinaire dans nos révolutions, une soif d’ingratitude qui ne sait point attendre, le rend presque seul responsable des maux dont on gémit. La faveur populaire se retire, il tombe avec nos espérances déçues ; il tombe, hélas ! avec la liberté.

Je n’accuse personne, je ne veux rien insinuer, rien dire à demi, rien avancer sans preuves. « La vérité aime la douceur et la paix. » Elle ne se produit point dans les temps d’irritation et de lutte. Sachons attendre.

Malgré la suppression si prompte et si douloureuse de nos libertés, nous attendrions avec patience et sans crainte si le pouvoir demeurait aux mains pures, loyales et républicaines du chef que l’Assemblée vient de choisir. Mais, derrière le pouvoir officiel, nous apercevons le pouvoir officieux au-dessous du général Cavaignac, derrière le général Lamoricière, qui donc se dérobe avec si peu de soin que chacun le devine et le nomme ? N’est-ce pas M. Thiers ?

Que de chemin en quatre mois et que le pays a reculé vite ! L’élève de Talleyrand, l’émule de Guizot, le terroriste constitutionnel, conseillant déjà, remplaçant bientôt peut-être cette république libre et fraternelle qui s’inspirait, en la personne de Lamartine, de la morale de Fénelon, de la politique de Washington ! quelle dérision amère !

Serions-nous donc, en effet, comme l’affirment nos ennemis, indignes de la posséder, cette liberté que nous convoitons d’une passion si ardente dès qu’elle nous fuit, que nous négligeons, que nous outrageons dès qu’elle se donne ?

Le retour vers un passé si justement flétri dans notre mémoire nous est-il infligé comme un châtiment de nos erreurs et de nos fautes ? L’esprit d’un parti prévaudra-t-il sur le génie d’une nation, l’intrigue sur la magnanimité, l’habileté sur la grandeur ? Mon ami, je me le demande parfois avec anxiété, est-ce au mensonge, à l’ironie, qu’est réservé le dernier mot des affaires humaines ?