Lettres sur les affaires municipales de la Cité de Québec/Chapitre IX

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Imprimerie de « L’Événement » (p. 22-24).

IX.


Jusqu’à présent, je me suis contenté de prouver que des commissaires ne feraient pas mieux que le conseil actuel ; mais je vais plus loin, et je soutiens que, non-seulement nous n’avons rien à gagner à leur nomination, mais que nous avons tout à perdre.

D’abord, j’ai à peine besoin de parler du coup que cela porterait à notre crédit. On ne manquerait pas, à l’étranger, de voir là le signal de notre ruine ; la commission y passerait pour une commission de banqueroute.

Puis, l’administration par des commissaires comme ceux qu’on nous voudrait faire donner, est la plus mauvaise que l’on puisse imaginer. Ce qui fait un bon administrateur, ce n’est pas le talent seulement, c’est de plus l’honnêteté, et surtout l’intérêt ou la responsabilité. Je suppose que le gouvernement, dans la nomination des commissaires, ne se laissera pas influencer par des considérations politiques ; je suppose qu’il nommera les hommes les plus capables, que les commissaires seront les plus honnêtes gens du monde, qu’ils n’emploieront pas notre argent à faire élire leurs amis, et ne donneront pas les emplois aux créatures de ceux qui les auront fait nommer ; quel intérêt auront-ils à faire tous leurs efforts pour bien administrer ? Leur salaire sera assuré dans tous les cas, et personne ne pourra savoir s’ils réussissent ou non. Quant à la responsabilité, elle sera nulle en réalité. Nous serons les seuls intéressés, et les commissaires ne nous rendront aucun compte. Ils ne seront responsables qu’au gouvernement. Et veut-on savoir à quoi se réduira cette responsabilité ? À préparer un rapport et à l’envoyer au secrétariat de la Province, où l’on se contentera de jeter les yeux dessus et de dire ainsi-soit-il, si l’on ne le jette pas plutôt immédiatement au panier. Qu’arrivera-t-il ? C’est qu’au bout de six mois, les commissaires ne s’assembleront plus que pour la forme. Ils se contenteront de demander à leur secrétaire comment vont les choses ; le secrétaire leur dira que tout est à merveille ; puis ils se frotteront les mains, toucheront leur salaire et s’en iront à leurs affaires. Tout continuera d’aller ainsi pendant quelque temps. Puis un bon matin, nous apprendrons que les commissaires n’ont pas payé les intérêts dûs à nos créanciers, et que le shérif va nous faire l’honneur d’une visite, si nous ne nous hâtons pas de nous taxer pour lui remettre la somme qu’il est chargé de prélever. Nous aurons beau nous lamenter, il faudra d’abord payer, et les commissaires, qui auront eu la précaution de toucher leur salaire, répondront à toutes nos plaintes : que voulez-vous que je fasse ? ce n’est pas ma faute.

Que l’on ne croie pas que je fais là des suppositions imaginaires. On nous a toujours cité les miracles opérés par des commissaires à Glasgow ; mais je soupçonne que le procès de canonisation de ces messieurs n’a pas été parfaitement régulier, puisqu’on ne nous en donne pas les pièces. Je citerai, moi, des prodiges opérés par des commissaires assez rapprochés de nous, pour que chacun puisse contrôler ce que je vais dire.

Il n’est pas nécessaire d’aller à Glasgow, pour trouver des commissions nommés par le gouvernement. Nous en avons deux au milieu de nous : la commission du Hâvre de Québec, et la commission des chemins à barrières de la rive Nord. Or, voulez-vous savoir les merveilles opérées par ces deux commissions ? Adressez-vous aux porteurs de leurs bons, et ils vous édifieront complètement sur ce point. Ils vous diront que, pendant que les bons 7 pour cent de la Corporation se vendent jusqu’à 98, les bons 8 pour cent de la commission du Hâvre ont peine à trouver des acheteurs à 75, les bons 6 pour cent privilégiés de la commission des chemins à 50 ; les bons non privilégiés de cette dernière, valent un peu moins que si le papier sur lequel ils sont imprimés était encore du papier blanc !

Lors donc que je vois aller chercher à Glasgow des exemples de commissions, pendant que nous en pouvons trouver si près de nous, je suis tenté de croire que ceux qui agissent ainsi, font comme les vendeurs de drogues, qui citent les cures merveilleuses opérées en Chine par leurs pilules, mais qui se gardent bien de dire combien de personnes ailleurs elles ont conduites de vie à trépas.