Leurs figures/XI

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Nelson, Éditeurs (p. 215-231).

CHAPITRE XI

L’ENVERS DE L’HÉROÏSME

Dès les premiers jours de janvier 1893, Sturel avait fait un saut dans l’Allier, jusque chez Delahaye, pour étudier les moyens d’une action décisive.

Dans le train, aux journaux que lisaient ses compagnons de voyage, à quelques brefs commentaires, il vérifia que tous méprisaient le Parlement. Mais, accaparés par les soins de leurs propres affaires, ils attendaient qu’un coup de hache providentiel fendît la tête du monstre. Cette veulerie, le jeune politique l’interprétait avec l’imagination d’un poète : « La France au plus digne ! » s’écriait-il. Induit en erreur par le principe, d’un grossier optimisme, que le besoin crée l’organe, il comptait maintenant sur le juge comme jadis sur le soldat.

Ce n’était point bêtise, c’était furieuse activité de sa trentième année. Jamais Sturel n’avait si pleinement vécu selon sa propre nature. Il portait dans cette bataille la joyeuse surabondance de force que les jeunes officiers sollicitent de dépenser aux colonies. On distingue en outre dans son cas de l’orgueil romantique. Oui, de l’orgueil, cette foi en soi-même assez forte pour qu’il s’oppose à toute une société et qu’il assume sans mandat la tâche de justicier ! Son amour de la justice avait quelque chose de séditieux.

La nuit tombait quand il descendit à Tronget, troisième station après Moulins. Il coucha en face de la gare, dans l’auberge de Robin, et sitôt levé se fit conduire à Chantocelles.

C’est une maison solitaire, sur une colline, à cinq kilomètres du pain et du clocher. Au nord et à l’ouest, des forêts de chênes ferment assez court son horizon, mais, à l’est et au midi, elle embrasse une immensité de haies, de chemins creux, de rares et pauvres fermes, jusqu’aux lointaines montagnes du Morvan et du Forez. De ce Chantocelles, dans un ciel étendu comme sur la mer, on voit les nuages naviguer et former des orages.

Ce décor convenait à la méditation monotone où pendant vingt-quatre heures François Sturel et Jules Delahaye réunirent leurs fièvres.

— Remontez à la tribune, disait Sturel ; constatez que la Commission d’enquête se refuse à enquêter, puis, sur les violences qui ne manqueront pas de vous assaillir, annoncez qu’à cette Chambre décimée, suspecte, criminelle, vous refusez de nommer les chéquards et que vous ne parlerez qu’au pays. À cette minute, si l’opposition démissionne en masse, nous contraindrons le gouvernement à une dissolution. Nous reviendrons en majorité, et, par une vaste commission d’enquête, nous saisirons la dictature.

Delahaye approuvait la démission en masse, mais il ajoutait :

— Si je nomme les chéquards, ils sortiront des tribunaux réhabilités et moi plus chargé de prison que Latude.

— Vous n’avez donc aucune preuve, Delahaye ! Cri de déception, mais aussi d’admiration !

Tous deux se réjouirent durant quelques minutes. L’audacieuse opération de Delahaye leur paraissait, comme disent d’un seul mot les mathématiciens, élégante. Quel honnête homme ne s’associerait à leur allégresse ? Voilà donc une situation où le vice est ridicule et dans laquelle les petits enfants eux-mêmes peuvent toucher les inconvénients d’une mauvaise conscience : ces poignards brandis par les antiparlementaires et dont blêmissaient les chéquards, c’étaient des poignards de carton ! Les Delahaye, les Andrieux, les Drumont qui criaient dans le Palais-Bourbon : « Tremblez, chéquards, nous savons tout ! » en réalité savaient peu et ne pouvaient prouver rien.

Delahaye en donna les raisons à Sturel :

— Les administrateurs du Panama, désireux de détourner la colère publique sur les parlementaires, m’avaient envoyé deux émissaires : l’un mon ami, l’autre un personnage politique considérable. Ils me dirent : « Obtenez une commission d’enquête et l’on vous documentera. Vous aurez les chèques Thierrée, la liste des 150, et les administrateurs viendront découvrir en quel point de leur comptabilité gît la preuve. » Je me fiai dans l’amitié de l’un et dans l’intérêt de l’autre à n’être pas démasqué par un homme tel que moi qui, en face d’un contrat synallagmatique violé, n’hésiterais pas. J’accusai ; j’allais avoir à m’expliquer devant la Commission d’enquête, je vins ici me recueillir. Chaque jour je télégraphiais par des moyens sûrs pour que mon ami me fît tenir les documents promis. Pas de réponse. C’est qu’après s’être transportés victorieusement au cœur du Parlement, les administrateurs attendaient avec angoisse, comme Napoléon à Moscou, des propositions de paix. Ils avaient voulu intimider le gouvernement pour qu’on leur épargnât le procès, mais ils craignaient d’aller plus outre, car, à fournir les preuves de la corruption, ils établissaient en même temps leur crime de corrupteurs. Et peut-être M. Charles de Lesseps en eût-il couru le risque, mais il connaissait l’atroce formule qu’on « mettrait les menottes à son vieux père ». Vous représentez-vous mon agitation dans cette solitude ? Quand je reçus l’invitation à comparaître, j’avais toujours les mains vides ! Quelle angoisse et quelle colère ! L’avant-veille du jour fixé pour mon audition, je revins à Paris, je courus chez mon ami : « Faites attention, lui dis-je, si vous et votre compagnon me manquez de parole, je vous perds. Je n’ai plus qu’à agir comme on fait en Angleterre. Je monterai à la tribune pour déclarer : — Je demande pardon à la Chambre et au pays ; voici de qui je tiens les faits que j’ai énumérés. » Je les épouvantai. À la dernière minute, sans se couper une ligne de retraite et de négociation, ils me donnèrent, à défaut de ce qu’ils m’avaient promis, le moyen de prolonger les inquiétudes du gouvernement. Maintenant, me dis-je, laissons-nous traîner dans la boue et puis, le moment venu, lisons à la tribune les chèques Thierrée ! Clément n’avait pas voulu prendre les talons des chèques, mais au cas, fort improbable, que Thierrée les eût brûlés, il en existait des photographies qui m’eussent couvert en cour d’assises… Après l’intervention d’Andrieux et les sacrifices consentis par le gouvernement, mes instruments sont périmés. Est-ce à dire que ma confiance faiblisse ? La vérité sortira et combattra pour nous. Laissez les parlementaires se croire bien malins ; ils ont la maladie dont ils mourront : c’est Panama !

Sturel venait à Chantocelles pour chercher des armes. Il ne pouvait pas se consoler, comme faisait Delahaye, par la conscience d’avoir rendu un grand service. Il se ceignait les reins et l’autre délaçait un peu son harnais de guerre pour raconter ses prouesses.

— Bah ! continuait Delahaye, je ne goûterai jamais une joie plus intense que celle qui m’inondait le jour où, du haut de la tribune, je voyais se convulser ou blêmir tous ces visages de coquins. Heure trop courte, où je contemplai ces rages impuissantes, ces âmes affolées ou effondrées ! Mais ce n’est pas non plus une jouissance banale de suivre de son foyer tranquille, au fond d’une campagne solitaire, en philosophe, en artiste, le développement politique et moral d’un modeste discours.

— Ils crèveront, disait Sturel.

— Ils crèveront, répétait Delahaye.

Fort avant dans la nuit, ils s’accordèrent sur deux points : 1° il faut le plus tôt possible, par une démission en masse, arracher une dissolution ; 2° la vérité repose chez Arton, chez Cornelius Herz et chez les administrateurs : le gouvernement négocie leur silence, négocions pour qu’ils parlent.

Sturel quitta Tronget au matin. Il dut attendre à Moulins, de neuf à onze heures et demie, le train de Paris. À peine sortait-il de visiter le Mausolée d’Henry de Montmorency (décapité pour avoir cédé au plaisir de conspirer), qu’un jeune homme mal vêtu l’aborda et lui tendit la main :

— J’avais toujours pensé que vous étiez des nôtres. Je vous félicite, compagnon Sturel, de votre campagne.

Sturel reconnut aussitôt son pittoresque compatriote Fanfournot, fils d’un concierge du lycée de Nancy[1].

Il y avait quelque chose d’affecté dans le ton de Fanfournot et sa lèvre gonflée dénonçait la scrofule. Mais, tout de même, le beau regard d’un enfant prêt à donner sa confiance !

— Pourquoi dites-vous que je suis des vôtres ? demanda Sturel.

Fanfournot, sans répondre, déclara avec suffisance :

— On pourrait peut-être vous aider.

Sturel, depuis le matin, se demandait si, dans les vastes espaces qu’il venait de traverser de Chantocelles à Moulins, il y avait un Français capable de haine active contre le Parlement. Avec une violence qu’il ne s’expliquait pas à soi-même, heureux de trouver un forcené, il se lança dans la pire diatribe. Il savait bien que les vérités qu’il développait avec tant de plaisir à cet enfant, il ne les aurait pas affirmées devant Rœmerspacher, Suret-Lefort ou Saint-Phlin, parce qu’elles étaient fort simplistes, mais il se délivrait l’âme.

Fanfournot trouvait encore moyen de le dépasser :

— Ils tuent Boulanger, volent les petites gens, vendent par Cornelius et Reinach la France à l’Allemagne, à l’Angleterre, à l’Italie. Comment s’aviseraient-ils d’exécuter les chéquards !

Dans ce jeune anarchiste, quelque chose de pur, d’orgueilleux, de tendu, présentait des affinités avec l’âme de Sturel qui, dans les familiarités et dans l’intrigue du Palais-Bourbon, s’était souvent sentie flétrie. Et puis Sturel, dans une voie où sa nature ne pouvait que s’écorcher et s’irriter, se consolait, comme fit toujours le peuple français, à crier « Trahison ! trahison ! » Ce mot dispense d’un mea culpa.

À écouter l’infatué Fanfournot, il bâtit soudain un roman d’espérances :

— Vous nous trouveriez des gens énergiques ?

— Moi d’abord, répliqua Fanfournot. C’était dit avec un élan qui révélait un corps jeune, mais aussi avec un infect cabotinage. Travers commun à tous les gens de sport.

— Venez avec moi, continua-t-il, dans le haut du faubourg du Temple, à la loustantille boque muche

— Quoi ? dit Sturel.

— À la Courtille ! Je dis le nom en argot.

Il dit argot avec une brève sur l’o, selon l’accent lorrain. D’ailleurs il se trompait. La loi sur les récidivistes a enlevé les « gens de barrière » qui maintenaient l’ancien langage ; les jeunes claquepatins, de seize à vingt-quatre ans, usent de mots conventionnels, mais sans tradition.

— Nous irons aussi à la Maubert, ancien quartier Mouffetard, où il y a des équipes choisies ; au « Château-Rouge » ; chez le « Père Lunette », avec deux ou trois « terreurs » fameuses, le Charpentier, François Roussel, dit le Roussin ; aux « Deux Moulins ! », de l’autre côté du boulevard de la Gare, derrière la Butte-aux-Cailles, où il y a la rue du Château-des-Rentiers.

Pour prouver ses belles relations, Fanfournot commença de raconter sa vie depuis qu’au cimetière d’Ixelles il avait rencontré Mme de Nelles, Rœmerspacher, Saint-Phlin et Sturel. Après la mort de Boulanger, il avait été battu des vents, sur les trottoirs. C’est pour de tels êtres fatigués et affamés que les villes sont vraiment de pierre, quand les chaudes maisons, les restaurants lumineux ne présentent que les murs d’indéfinis promenoirs où ils meurtrissent leurs pieds, le jour et la nuit, sans espoir.

— Moi aussi, dit Sturel, à la Chambre et dans la presse, je connais des « terreurs ».

— Peuh ! dit Fanfournot, si vous mettiez votre Constans, votre Clemenceau ou votre Rouvier, seuls à seuls, loyalement, en face des amis que je vous présenterai, elles n’en mèneraient pas large, vos « terreurs » !

Ses déceptions dans les intrigues de la politique où il poursuivait le bien public avaient préparé ce nerveux Sturel à ressentir une gaieté cruelle chaque fois qu’il rencontrait une expression particulièrement vile de ce « chacun pour soi » qui, du haut en bas, fait la loi : l’image d’une ignoble lutte à main plate entre les Rouvier, les Baïhaut, les Clemenceau, les Hébrard, et leurs dignes frères de « la Grande Maub’ » contentait son besoin de mépriser. Quant aux misères de Fanfournot, il leur opposait une brutale insensibilité d’homme que ses passions accaparent. Volontiers, il eût dit à ce malheureux le mot magnifique du maréchal Ney en Russie dépassant un vieux brave qui le suppliait de le faire ramasser : « Eh ! mon ami, vous êtes une victime de la guerre. »

Sans la Léontine, Fanfournot fût mort de faim et de froid. Quand son ami, le mécanicien anarchiste, sortit de prison, tous trois se retrouvèrent. Le mécanicien, fort habile dans son métier, ne manquait jamais d’argent ; sous prétexte de partager le dîner des deux pauvres, il leur apportait des provisions. La Léontine devint sa maîtresse par reconnaissance. Il accusait la Révolte de modérantisme, parce qu’elle blâmait les « actes » de Pini et de Duval, qui venaient d’enthousiasmer les compagnons par leurs « reprises individuelles ». La Léontine faisait des ménages. Elle renseigna ses deux amis sur des bourgeois de la rue du Château, à Montrouge, qui chaque semaine allaient dîner chez leur fille établie boulevard Diderot.

Un dimanche, le mécanicien les guetta, les suivit et, les sachant à table, revint prendre Fanfournot. L’appartement à dévaliser était au premier étage, et du palier, tandis qu’ils cherchaient à faire sauter la porte, ils voyaient en se baissant, à travers la cage de l’escalier, le haut de la suspension chez la concierge, d’où leur montaient les bruits d’assiettes. Sur une porte, on fait les pesées d’abord dans le haut, puis on introduit un coin, puis on pèse plus bas, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout cède. Avec des soins, ils entrèrent presque sans bruit. Dans un appartement de petits bourgeois, il faut aller tout droit à la chambre à coucher : c’est là que sont les valeurs. Ils admirèrent les rideaux du lit, les dentelles, toutes les tentures bleues : « On aurait dit une chambre de jeunes mariés chez ces vieux-là. » Le coffre-fort était d’un ancien type, en feuilles de tôle superposées. Ces meubles n’ont souvent que trois côtés sérieux, avec, pour le fond, une plaque de fonte, qu’un seul coup heureux de porte à faux fendra ; cette fois, les quatre côtés se valaient. L’essentiel, en toute hypothèse, c’est d’être tranquille. Avec du temps, on aboutirait toujours. Très pressés, ils jetèrent d’abord la literie par terre ; cela s’appelle « faire le lit de l’enfant ». L’« enfant », c’est le coffre-fort. On le couche sur les matelas, pour éviter le bruit. Leurs ciseaux enlevèrent bien une feuille, deux feuilles, puis rien ! En remuant le coffre, on entendait le bruit de l’or et des bijoux. Impression terrible d’être si près, si loin ! Trois fois, le mécanicien, qui se souvenait de sa longue prison, voulut partir ; c’est Fanfournot qui, de la porte, le ramenait pour essayer encore. « Dans ces moments-là les forces sont décuplées. » Et Fanfournot, sur le coffre, « s’enrageait comme un chien ». Au bout d’une demi-heure ils décampèrent. Tout de même, dans une armoire, ils avaient trouvé 14,000 francs de titres. C’étaient des novices ; ils crurent ne pouvoir négocier ces papiers qu’à Londres. Opinion très répandue, mais injustifiée. En effet, le volé va d’abord chez le commissaire, constate qu’il n’a pas le numéro de ses valeurs, les demande le lendemain à la maison qui les a achetées pour lui, et voilà deux jours avant que la préfecture soit prévenue ; il faut encore que le Journal des Oppositions soit averti, imprimé et expédié : quatre jours au total avant que l’opposition ne soit signifiée, À moins que le volé ne prévienne télégraphiquement toutes les villes, ce qui est bien coûteux, le voleur a le temps de gagner Amiens, Orléans, Rouen, quelque ville voisine de Paris, et de se faire conduire par l’hôtelier chez un banquier.

Telle est la bonne méthode. Fanfournot et le mécanicien, dans leur incompétence, s’adressèrent à Mouchefrin. Étrange monde, où les mouchards conseillent les cambrioleurs ! Moyennant une promesse de part, Mouchefrin leur donna cinquante francs et l’adresse, obtenue à la préfecture de police, d’un épicier de Londres. Les anarchistes dévaliseurs et les parlementaires pillards rencontrent la même difficulté : par qui faire toucher un chèque ? par qui faire vendre un titre ? L’épicier anglais procura aux deux pèlerins un Italien sûr. Celui-ci, se recommandant de deux commerçants de la Cité dont il savait les noms, proposa à un changeur de Piccadilly un titre de rente française de quatre mille francs. On le paya, mais on le suivit, et il eut du mal à dépister la « filature ». Pour le surplus, ils traitèrent avec des receleurs, qui ne reçoivent pas à domicile, mais dans les bars : ils ne donnent que 18 à 25 % et seulement sur les valeurs de « père de famille », rentes françaises ou actions de chemins de fer.

— Moi aussi, je suis une victime du Panama, conclut le spirituel Fanfournot ; nous en avions des titres : du vent ! Ça se passe aux camarades qui voyagent pour qu’ils puissent faire de l’escroquerie chez les aubergistes !

La continuité avec laquelle Sturel tenait ses yeux fixés sur les escrocs du Parlement le préparait à se moins choquer des cambrioleurs. Fanfournot se couvrait des mêmes prétextes que les chéquards :

— On ne vole pas, disait-il, pour se donner des jouissances, il s’agit de constituer un fonds de cinq cent mille francs et de créer un journal anarchiste. Une grosse somme ? Mais chez le compagnon Pini, en 1889, on a trouvé pour un million de titres volés. On louerait un pavillon, avec, dans le sous-sol, une imprimerie clandestine — et un laboratoire.

Le vent qui courait sur la neige était glacial. Les deux mécontents se réfugièrent au buffet de la gare. Fanfournot commanda des absinthes et continua ses récits. Sturel l’écoutait peu et le regardait beaucoup. Devait-il à l’alcool ou rien qu’au plus sot orgueil cette raideur bizarre de tout le corps ? Quoique la misère fît la bouche flottante et que la mâchoire eût la force d’une gueule de chien, il y avait dans cet être légèrement éraillé une grâce de jeune tyran, un mélange de bestialité et de lyrisme.

Un homme étrange s’approcha, prit quelques secondes Fanfournot à part. Aux gestes, à l’atmosphère, on pouvait admettre que de tels personnages étaient à Moulins en tournée de cambrioleurs.

… Un Sturel trouve dans cette abjecte société les jouissances d’une débauche intellectuelle. Dans cette minute, il se connaît comme une plante dont les racines s’enfoncent dans la nuit de la terre, tandis que les feuilles qu’elles nourrissent subissent tous les vents et prennent des positions éphémères sans importance. « Je puis bien avoir, pense-t-il, mes singularités individuelles, car nulle fleur ne se montre au monde qui soit identique aux autres fleurs, mais je plonge dans ce qui est commun à tous les hommes et qui apparaît seulement aux plus puissants regards. Je participe de l’animalité. Nous sommes nés originairement pour mordre, saisir, déchirer. »

Avec une morne lucidité, sous un grand coup de vent qui déchirait les brouillards de la plaine, Sturel mélangeait tous ces gens-là, « terreurs » du boulevard extérieur, ou « terreurs » du Parlement. Cambrioleurs et concussionnaires, ils ne lui présentaient plus les profils qu’un lecteur honnête leur voit en lisant la Gazette des Tribunaux : il comprenait nettement ce jeune bandit taré de Fanfournot et les brillants panamistes comme des équivalents sociaux, comme des appétits couverts de noms plus ou moins heureux.

La musique peut-être saurait trouver une expression aux mouvements intérieurs et au nihilisme de Sturel dans cette minute, mais la parole ne peut pas traduire avec certitude un tel tumulte d’âme, ni conduire dans la cave glaciale d’où il voyait les dessous et la vérité de notre société : un camp du drap d’or, des tentes somptueuses dont les tapis dissimulent des alcôves, des latrines, des abattoirs et des cimetières.

Peut-être Sturel, qui de sa vie n’avait bu deux gorgées d’absinthe, avait-il eu tort de tremper ses lèvres dans son verre ? Après une demi-heure de cette stérile intelligence, il se ressaisit ; il quitta délibérément ce vaste monde, inhabitable, de la parfaite clairvoyance, où il venait de comprendre les nécessités de toutes choses : il redevint un individu conditionné par ses aïeux, par son milieu et par ses intérêts. Il reprit le niveau de la politique antiparlementaire et sa tâche normale de justicier.

— Les canailles ! s’écria-t-il. — … Peut-être aurai-je besoin de vous et de vos amis ; comment vous prévenir ?

— Mouchefrin saurait me trouver. Seulement, méfiez-vous : l’idée abstraite lui échappe. Faire de la casse, c’est-à-dire de l’expropriation, risquer les dunes, c’est-à-dire les travaux forcés, pour ceux qui souffrent, il appelle ça des bêtises. Ensuite dans des affaires qu’on lui a confiées, il a trompé sur le partage ; il « fait soldat », comme on dit. Une fois encore, méfiez-vous. Ses relations avec la préfecture, c’est des choses qui s’expliquent, mais je crois qu’il voudrait gagner beaucoup d’argent et s’installer en bourgeois.

Le train entrait en gare. Sturel se leva. Alors Fanfournot, électrisé d’avoir tant parlé, fit un scandale en disant à haute voix, le bras tendu vers les honnêtes voyageurs, bien assis et coiffés de bérets :

— Tenez ! Ce sont ces gens-là qui me font horreur : ces bourgeois, ces mollusques, ces êtres inertes qui, par leur apathie, empêchent le développement, la réussite de l’Idée. Qu’est-ce qui me retient de leur f… une bombe !

  1. En 1880, Louis Fanfournot ayant douze ans, son père le concierge, vieux soldat, soupçonné de bonapartisme, fut congédié sur une dénonciation de Bouteiller, alors professeur à Nancy des Sturel, Rœmerspacher, Saint-Phlin et autres. En 1884, Louis Fanfournot, devenu une sorte de groom bénévole à la Vraie République, s’associa de très près à la vie de Racadot, puis de la Léontine. Mêlé à une rixe, il fit de la prison en 1888. Il fut un des plus désintéressés et des plus ardents partisans du général Boulanger. (Voir les Déracinés et l’Appel au Soldat.)