Littérature italienne/Texte entier

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AVANT-PROPOS


DE LA PREMIÈRE ÉDITI0N


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Pour présenter en cinq cents pages environ un tableau d’ensemble de la littérature italienne, on pouvait choisir entre deux partis : dresser un répertoire méthodique, aussi complet que possible, des auteurs et des œuvres, en consacrant à chacun une notice biographique et analytique ; ou bien sacrifier résolument les écrivains secondaires, pour s’étendre davantage sur les poètes et les penseurs les plus connus et les plus représentatifs, de façon à caractériser surtout les grandes époques et les principaux courants d’inspiration, qui constituent la véritable originalité de la littérature italienne.

C’est à ce dernier parti que je me suis arrêté sans hésitation : l’étude de Dante, Pétrarque, Boccace, Machiavel, Guichardin, l’Arioste, le Tasse, Métastase, Goldoni, Parini, Alfieri, Monti, Foscolo, Manzoni, Leopardi, G-. Carducci, occupe à peu près la moitié du présent volume. Les auteurs secondaires sont mentionnés, en grand nombre, mais très brièvement, parmi les précurseurs ou les épigones des personnalités les plus saillantes, dans les chapitres consacrés à expliquer l’enchaînement des périodes, les progrès ou les reculs de l’art et du goût.

Pour rendre encore d’un dessin plus facile à saisir dans son ensemble le développement de la littérature si complexe et si variée de l’Italie, l’exposé en a été divisé en quatre parties, correspondant à quatre étapes de la pensée et de la civilisation. La détermination de ces périodes est naturellement sujette à discussion, d’autant plus que je me suis écarté ici de certaines habitudes prises. Mon unique préoccupation a été de mettre en pleine lumière les caractères qui m’ont toujours le plus frappé dans l’évolution de la littérature italienne, depuis le milieu du xiiie siècle jusqu’au commencement du xxe. Le seul élément personnel que l’on puisse introduire dans un livre très général, comme celui-ci, n’est-il pas justement la façon d’en concevoir le plan ? Sans doute, il faut être Pascal pour oser écrire : « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle… » ; cette déclaration orgueilleuse définit pourtant à merveille la seule originalité permise à un ouvrage dont la matière a déjà été traitée, discutée, analysée, retournée en tous sens par d’innombrables critiques.

La littérature moderne et contemporaine a été l’objet de soins particuliers ; non que l’on doive s’attendre à rencontrer dans le chapitre final de longues appréciations sur les œuvres parues en Italie depuis une trentaine d’années ; mais il a semblé utile de donner une nomenclature assez riche des auteurs qui se sont distingués, ou se distinguent actuellement dans les diverses branches de l’activité littéraire, avec quelques renseignements précis sur leur âge, sur la date de leurs publications les plus importantes, sur leurs tendances artistiques, etc.

Quelques lecteurs regretteront peut-être de ne pas trouver à la fin du livre le complément d’une bibliographie, indiquant les ouvrages généraux à consulter, et aussi quelques sources particulières, au moins pour certaines périodes et certaines œuvres. Après y avoir mûrement réfléchi, j’ai cru devoir y renoncer, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les études relatives à la civilisation italienne ont pris une telle extension au xixe siècle, tant en Italie que dans le reste de l’Europe, et même en Amérique, qu’il devient très difficile de distinguer le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire de faire un choix personnel, de dresser une bibliographie originale. J’aurais dû en conscience mentionner tous les ouvrages que j’ai consultés, depuis plus de quinze ans que la langue et la littérature italiennes ont fait l’objet unique de mon enseignement. Mais cet appendice aurait été aussi incomplet (car on ne peut tout lire) que disproportionné. Il ne pouvait me plaire d’abréger, en les démarquant, les résumés bibliographiques que d’autres ont faits, et bien faits. À quoi bon présenter au public un reflet médiocre de ce qu’il peut trouver dans des ouvrages excellents, accessibles à tous ?

Cette dernière considération m’a définitivement arrêté. Depuis quelques années, les histoires générales et les manuels de littérature italienne se sont singulièrement multipliés, et parmi ces publications, plusieurs sont de remarquables mises au point du travail critique actuellement accompli. C’est pour moi une dette de reconnaissance de citer dès ces premières pages les ouvrages que j’ai eus constamment sous la main :

Storia letteraria d’Italia ; 10 volumes par différents auteurs ; Milan, Vallardi ; 1898-1906. Chaque volume est pourvu d’abondantes notes bibliographiques.

A. d’Ancona et O. Bacci, Manuale della letteratura italiana ; 5 volumes, Florence, Barbèra ; 2e ed., 1900 et suiv. – Ce Manuel contient des notices très soignées sur près de 400 auteurs, avec de longs extraits de leurs œuvres.

D’autre part, les périodiques ne manquent pas, qui permettent au travailleur de se tenir au courant des publications nouvelles. Je ne citerai que quatre des principales revues spéciales d’histoire littéraire :

Bullettino della Società dantesca italiana, Florence (sur Dante et son temps).

Giornale storico della letteratura italiana, Turin (avec le meilleur dépouillement des périodiques italiens et étrangers).

Rassegna bibliografica della letteratura italiana, Pise ;

Rassegna critica della letteratura italiana, Naples.

Parmi les manuels plus courts, je n'ai garde d’oublier deux publications scolaires d’une haute valeur, toutes deux avec des notes bibliographiques très soignées :

Vittorio Rossi, Storia della letteratura ilaliana ; 3 vol., Milan, Vallardi ; 3° éd., 1905-1906.

Francesco Flamini, Compendio di storia della letteratura italiana ; 1 vol., Livourne, Giusti ; 6° éd. 1906.

Le dernier chapitre du présent volume mentionne en outre les ouvrages de critique et d’histoire littéraire les plus remarquables publiés en Italie depuis une trentaine d’années. Ai-je trop présumé des capacités de mes lecteurs, en estimant que l’aide de ces indications, si sommaires qu’elles soient, ils pourraient s’orienter assez vite, et dresser eux-mêmes une bibliographie très suffisante sur un point spécial ? Il ne m’a pas paru que la grande affaire fut d’étaler devant eux une érudition facile, mais bien de leur désigner les guides les plus sûrs.

M. Ferdinando Neri, docteur de l’Université de Turin et lauréat de l’Institut Supérieur de Florence, lecteur de langue ilalienne à l’Université de Grenoble[1] a bien voulu relire sur épreuves la première édition de ce livre. Il sait combien je lui en suis reconnaissant ; mais ce que je tiens à dire publiquement, c’est qu’il a mis au service de cette révision le même souci d’exactitude rigoureuse qui a contribué, avec bien d’autres qualités, à faire si hautement estimer ses premières publications, relatives à la littérature de la Renaissance. Je lui suis redevable, sur beaucoup de points particuliers, de très utiles conseils.


Henri Hauvette.

Grenoble, juin 1906.





AVANT-PROPOS


DE LA HUITIÈME ÉDITION


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Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis que ce tableau de la littérature italienne a été présenté au public. L’accueil qu’il a reçu a été tel que, de trois ans en trois ans environ, il a fallu en faire de nouveaux tirages, en vue desquels de menues retouches ont été introduites dans le texte. Mais l’insuffisance de ces retouches apparaissait de plus en plus, à mesure que passaient les années. Trop d’événements, politiques et littéraires, se sont produits en ce quart de siècle, et ma « Conclusion » de 1906 (p. 477-506) était devenue parfaitement archaïque ; il fallait la reprendre depuis la base et en faire une Cinquième Partie, sensiblement égale à chacune des quatre premières. L’éditeur, auquel est due, pour une large part, la faveur que n’a cessé d’obtenir ce livre, a bien voulu entrer dans cette vue, et c’est la réalisation de ce plan élargi que je me risque à publier aujourd’hui.

Le risque n’est pas mince. Il s’agit d’exposer l’état d’une littérature qu’on ne peut encore juger avec un recul suffisant, car elle s’enrichit, évolue, se modifie d’un jour à l’autre ; l’abondance même des volumes publiés annuellement est telle que beaucoup ne m’ont pas été accessibles ; enfin toute orientation claire fait défaut dans les courants d’idées, de modes et de goûts, car l’individualisme n’a jamais triomphé plus intrépidement que depuis les années qui ont suivi la grande guerre.

Pour se frayer un chemin dans ce dédale, et pour aboutir un dans délai assez court, – condition nécessaire, – il fallait renoncer à faire œuvre personnelle ; j’ai du me résigner, sauf pour les écrivains les plus en vue, pour les talents qui ont déjà pris leur plein essor, pour les œuvres dont le sens et le caractère ne sauraient plus être modifiés, à faire un classement rapide et provisoire. Travail infiniment ingrat, dont je n’attends qu’un profit : fournir au lecteur, désireux d’être vite renseigné sur tel ou tel écrivain italien moderne, quelques indications précises et, s’il se peut, exactes.

Il est parfaitement sûr que des erreurs m’ont échappé ; je désire qu’elles me soient signalées au plus tôt, afin d’y apporter remède dans les réimpressions prochaines, en attendant qu’un plus jeune réussisse à embrasser dans tout son développement la période dont nous n’apercevons encore que les premiers tâtonnements. Les indications bibliographiques très sommaires, que contenait l'Avant-Propos de 1906, exigent un minimum de complément.

La Storia letteraria d’Italia de l’éditeur Vallardi, de, Milan, est en voie de renouvellement complet, avec quelques anciens collaborateurs et plusieurs nouveaux. Le programme de cette troisième édition est le suivant: Le Origini, par Filippo Ermini; Il Duecento, par Giulio Bertoni (paru) ; Dante, par N. Zingarelli (en deux volumes: paru); Il Trecento, par le même ; Il Quattrocento, par V. Rossi ; Il Cinquecento, par G. Toffanin (paru); Il Seicento, par A. Belloni (paru) ; Il Settecento, par G. Natali (en deux volumes; paru); l'Ottocento, par Guido Mazzoni.

Chez le même éditeur, il faut signaler la tres utile collection intitulée Storia dei generi letterari italiani, dont la série n’est pas achevée, mais qui traite, par les plumes les plus autorisées, de l’Épopée, du Poème chevaleresque, de la Poésie pastorale, de la Tragédie, de la Comédie, de la Satire, de la Critique littéraire, de la Philosophie, du Roman, des Nouvelles, de l’Histoire, des Autobiographies et Correspondances, (tv., etc .....

Le Bollettino della Soeietd dantesca italiana a cessé de paraitre depuis la fin de 1921 ; il est continué par les Studi Dantecschi, dirigés par Michele Barbi, dont quinze volumes ont paru de 1920 à 1931 (Florence, Sansoni). La Rassegna bibliografica de Pise et la Rassegna critica de Naples ont disparu, la première continuée par La Rassegna, que dirige Achille Pellizzari (Florence, Perrella).

Le Giornale Storico della Letteratura ilaliana poursuit héroïquement sa carrière sous la direction de Vittorio Cian. Le quatre-vingt-seizième volume en a paru a la fin de 1930 ; c’est le répertoire indispensable de tout spécialiste de la littérature italienne.

En face de lui, dans le camp de la critique esthétique, la Critica, de B. Croce, affirme inlassablement le labeur ininterrompu du célèbre philosophe-critique ; avec 1930 s’est achevée sa vingt-huitième année d’existence.

En ce qui concerne le mouvement contemporain de la littérature, quelques ouvrages importants ont été publiés, qui seront utiles aux lecteurs désireux d’approfondir un sujet que j'ai du traiter fort superficiellement. Les deux plus récents, les plus nourris de faits et d’idées sont :

Camillo Pellizzi, Le lettere ilaliane del nostro secolo. Milan, 1929 (in-8°, 534 pages), et : Giuseppe Ravegnani, I contemporanei, Turin, 1930 (in-16, 438 pages).

HENRI HAUVETTE.

Paris, avril 1931.



LITTÉRATURE ITALIENNE





INTRODUCTION


Le simple exposé chronologique des faits qui constituent l’histoire littéraire d’un peuple risque fort d’être incomplet, confus, par suite peu instructif, s’il n’est éclairé par quelques idées générales, et divisé en un certain nombre de périodes, destinées à faire mieux saisir la physionomie et l’enchaînement des phénomènes, l’évolution du gout, de la mode et des genres, en un mot la marche de la pensée et de l’art.

Cette vérité, banale en elle-même et applicable à bien d’autres études, s’impose à l’esprit avec une évidence particulière, lorsque l’on entreprend de tracer un tableau, et surtout un tableau sommaire, de la littérature italienne. Des sept siècles qu’embrasse cette histoire on ne saurait dire que se dégage, au premier regard, une grande unité ; ce qui frappe plutôt, c’est la complexité du dessin général, c’est la variété et l’imprévu des manifestations du génie italien, qui, à une même époque, peut se présenter sous les aspects les plus divers, suivant qu’on l’envisage en Sicile ou à Naples, dans l’Italie centrale, — en Ombrie, en Toscane, — ou dans la vallée du Pô, — à Ferrare, à Mantoue, à Venise, à Milan, à Turin. Maintes confusions risquent en outre de se glisser dans les esprits, à la faveur de certaines expressions d’un usage courant, telles que « Moyen Age », « Renaissance », « Romantisme » ; on ne songe plus même à les définir, tant elles semblent claires, et l’on ne prend pas garde que, appliquées à la civilisation italienne, elles ne signifient plus du tout ce que, en France, nous avons l’habitude de leur faire dire.

Il importe donc, dès ces premières pages, de prévenir toute équivoque, de dissiper toute confusion, pour introduire, s’il est possible, plus de clarté dans les idées ; il est nécessaire de jeter un coup d’œil d’ensemble sur les grandes périodes que nous devrons étudier une à une, d’en reconnaitre les limites et les caractères essentiels, c’est-à-dire de tracer le plan qui sera suivi dans cette histoire de la littérature italienne.

Le seul mot de « Moyen Age » évoque un certain nombre d’idées et de faits, de conditions sociales et intellectuelles nettement définies, surtout lorsque l’on a en vue la littérature française, la plus parfaite expression de ces siècles lointains : l’organisation féodale domine alors toute la vie politique ; la philosophie scolastique s’impose comme une discipline nécessaire au travail de la pensée ; enfin une puissante inspiration nationale anime la production poétique de la France : par sa langue, par ses héros, par son ardeur guerrière, aussi bien que par sa malice bourgeoise ou populaire, la littérature française, du xie au xve siècle, est l’image fidèle de la jeune nation née sur le sol gaulois de la civilisation latine et chrétienne, transformée, dans l’ordre social, par une aristocratie guerrière, d’origine germanique. Tout dans cette littérature reflète l’âme, la conscience et l’esprit de ce peuple, dont la foi, l’enthousiasme et la gaieté railleuse s’expriment en des œuvres vraiment originales.

Rien de semblable ne s’est passé en Italie. Là aucune fusion durable et féconde d’éléments divers n’a fait surgir une nationalité sur les ruines du vieux monde romain. Le mouvement littéraire, qui se dessina tardivement, fut d’abord dépourvu de toute originalité : l’Italie n’eut pas de héros national. Les esprits, toujours fascinés par la grandeur de Rome, dont la gloire, pensait-on, ne pouvait subir qu’une éclipse passagère — car sa destinée est divine et sa puissance éternelle, — ne se plièrent pas sans résistance à la discipline scolastique. La féodalité ne plongea pas de profondes racines dans ce sol purement latin : ce peuple, qui était et se sentait si intimement romain, ne voyait dans sa noblesse féodale qu’une horde de barbares venus pour opprimer et dévaster « le jardin de l’empire » ; aucune communauté d’intérêts ni de sentiments ne pouvait exister entre la grande masse des Italiens et les représentants de la race germanique : c’est en dehors de ces maîtres, c’est contre eux que se fonde la commune, si vite prospère, d’où vont jaillir l’art et la poésie de la nouvelle Italie. Les lettrés ne trouvaient pas de héros à chanter parmi ces ennemis du nom romain ; aussi se réfugiaient-ils dans l’étude de l’antiquité, jaloux d’entretenir le culte des seules traditions nationales qu’ils connussent. La science à laquelle ils se vouaient de préférence n’était pas la théologie, gloire de l’Université de Paris, mais le droit, science romaine par excellence, et que de toutes parts on venait étudier à Bologne. Cette science éminemment positive, et d’un caractère pratique, convenait d’ailleurs mieux au génie italien que les discussions abstraites où triomphaient les docteurs de Sorbonne. Car si les grands Italiens du Moyen Age furent des mystiques, ils ne cessèrent pas pour cela d’avoir pleinement conscience des réalités de la vie : saint François ne fut pas un théologien ; sa piété chercha dans les spectacles de la nature un aliment plus substantiel que dans les définitions et les syllogismes de l’école ; son apostolat trouva une justification suffisante dans l’allégement qu’il apportait aux misères humaines, et sa parole ardente puisait son efficacité et sa poésie dans ce contact intime avec la réalité.

La civilisation italienne ne fut pourtant pas entièrement rebelle à la philosophie scolastique : saint François ne doit pas faire oublier saint Thomas, et chacun sait quels secours fournit la « Somme » pour l’exacte interprétation de la pensée d’un Dante. Mais cette influence scolastique fut superficielle ; elle ne modifia pas profondément l’orientation des esprits, et resta presque sans effet sur l’art et la poésie. C’est de leur réalisme inné, c’est aussi des exemples de l’antiquité, étudiés avec une inlassable persévérance, que les Italiens tirèrent leurs premières inspirations vraiment originales. La Divine Comédie, l’œuvre la plus médiévale et la plus scolastique de toute cette littérature, en est une preuve éclatante. Nulle part on ne trouve plus clairement affirmé ce que j’appellerai la conscience romaine du peuple italien : Rome est à la cime de toutes les préoccupations du poète ; c’est la ville élue de Dieu. Dante ne met son espoir dans un empereur germanique, comme Henri VII, que parce qu’il peut saluer en lui le seul héritier légitime des Césars ; s’il maudit les gens d’Église et les papes, c’est que ce sont des usurpateurs, qui veulent empiéter sur l’autorité du chef établi par Dieu même pour gouverner le monde : l’empereur de Rome. Dans les citoyens les plus sages et les plus honnêtes de sa Florence, Dante se plaît à reconnaitre les descendants directs de la race sacrée des Romains. On sait de reste quelle admiration, quelle piété vraiment filiale le poète avait vouées à Virgile ; mais la « longue étude » qu’il avait faite de l’Enéide, avec toutes les réminiscences qui en sont le fruit, est loin de résumer la préparation classique de ce théologien : à Virgile il associe dans son amour Homère, Horace, Ovide, Lucain, Stace, d’autres encore, qu’il a certainement connus et vénérés. Peu importe qu’il ne les ait pas toujours bien compris ; l’essentiel est qu’ils furent pour lui des guides, des maîtres, des modèles incontestés.

L’Italie du Moyen Age n’a donc jamais complètement cessé de rester en contact avec les anciens, et de leur rendre une sorte de culte, fût-ce avec une intelligence imparfaite. C’est à l’abri de l’antiquité que le génie italien, épris de réalité, d’harmonie et de beauté, s’est tenu en garde contre les abstractions, les subtilités et le formalisme de la pensée scolastique, au moment même où la vie municipale émancipait la commune, et appelait ce peuple au libre épanouissement de ses facultés ; c’est à cette école que Dante a développé les dons de sa race, et su produire, en dépit de sa théologie, de sa science encyclopédique et de sa conception symbolique de la poésie, une œuvre personnelle, humaine, si voisine de nous par certains aspects que parfois on a cru y reconnaitre l’aurore de la Renaissance.

La Divine Comédie n’appartient pourtant pas encore à la Renaissance ; elle est au contraire le poème du Moyen Age italien par excellence. Car s’il arrive que la pensée de Dante nous semble très moderne, la forme qu’elle revêt, l’expression que le poète donne à ses idées religieuses, politiques, philosophiques ou même poétiques nous déconcerte souvent, et parfois — pourquoi ne pas l’avouer ? — nous rebute ; nous avons à faire un effort pour nous adapter à un état d’esprit et à un mode de raisonnement qui ne sont plus les nôtres. Dante n’ouvrait pas une voie nouvelle à la poésie italienne, l’histoire le montre avec assez d’évidence : son œuvre marque le terme d’une période dès lors achevée, que nous pouvons appeler le Moyen Age italien, à condition que cette expression, appliquée à ce pays, désigne simplement les origines tardives, hésitantes, d’une littérature qui se dégage difficilement de la tyrannie du latin ou de l’imitation française et provençale, et trouve enfin, tout à coup, l’interprète de génie capable de traduire les pensées et les passions d’un peuple conscient de sa grandeur, qui souffre de sa déchéance, et qui lutte pour reconquérir, avec la paix, sa place à la tête des nations.

L’Italie reprit en effet cette place tant convoitée, mais autrement que Dante ne l’avait prévu, non par une suprématie politique renouvelée de l’empire, mais par l’éclat de ses arts et de ses lettres ; et ce fut l’œuvre de la Renaissance.


La définition généralement admise du mot Renaissance convient parfaitement aux caractères par lesquels le phénomène se manifesta en France : un retour brusque à l’antiquité, substituant aux traditions nationales de notre Moyen Age l’imitation, parfois indiscrète, des œuvres classiques. A cet égard, une véritable révolution s’est accomplie de ce coté des Alpes dans l’art et le goût, et nous pouvons en indiquer avec précision la date : les velléités de Renaissance, timidement annoncées dès les règnes de Charles V et de Charles VI, n’avaient pas abouti, et ce furent les guerres d’Italie qui, à partir de 1494, mirent les Francais en présence d’une civilisation beaucoup plus raffinée. François Ier s’entoure de Florentins, de Génois, de Lombards, de Napolitains ; la poésie et les arts de l’Italie fleurissent à sa cour. Lorsque au début de 1549 parait le manifeste de la Pléiade, la révolution poétique est accomplie : les derniers restes de traditions médiévales qui subsistaient encore sont dédaigneusement rejetés ; l’imitation systématique des Grecs et des Latins est élevée à la hauteur d’un dogme.

La Renaissance italienne ne ressemble en rien à la crise tardive, mais rapide, qui jeta tout d’un coup la poésie française dans des voies aussi nouvelles. Comment parler de révélation de l’art ancien chez un peuple qui n’avait jamais entièrement détaché ses yeux de l’antiquité ? Que l’on regarde les admirables bas-reliefs exécutés par Nicolas de Pise dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, et que l’on dise si les sarcophages romains, païens et chrétiens, que l’artiste avait pu voir jonchant le sol de sa ville natale, sont étrangers à la conception que ce précurseur eut de son art. D’autre part, comment parler d’abandon des traditions médiévales, alors que le Roland furieux, l’œuvre la plus brillante et la plus caractéristique de la poésie de la Renaissance, met en scène Charlemagne et ses preux, tous les héros de nos chansons de geste, tous les chevaliers invincibles et charmants qui étaient devenus populaires en Italie dès le XVIIIe siècle ? — alors surtout que l’Arioste, en dépit des règles de l’épopée classique, réussit à tirer un parti imprévu, dans la composition de son poème, de l’ordre fantaisiste et capricieux que les ménestrels et les jongleurs italiens — les « Cantastorie » des carrefours — avaient mis en honneur dans leurs grossiers récits ? L’heure vint aussi, sans doute, où l’imitation directe et servile de l’antiquité effaca toute trace d`inspiration populaire dans l’art italien; mais cela n’arriva que dans la premiere moitié du xv1° siécle, et cependant les oeuvres qui avaient vu le jour avant cette tyrannie des formes classiques, et en dehors d’elles, d’Orcagna a Verrocchio, de Giotto a Léonard, de Pétrarque a l’Arioste, ne sauraient étre rattachées au Moyen Age.

D’ailleurs, contrairement a ce qu’on vit en France, aucune influence extérieure, aucun événement particulier n’a déterminé, en Italie, le mouvement que nous appelons la Renaissance. La prise de Constantinople par les Turcs, a laquelle on a longtemps attaché une grande importance, n’en a réellement aucune : la collaboration des Grecs a cette forme de l’activité intellectuelle et de la civilisation que l’on appelle l’ et humanisme » avait précédé, et de beaucoup, la chute de Byzance : c’est par une lente évolution intérieure que l’ame italienne s’est graduellement haussée a une conception plus large, plus pénétrante de l’homme, de la vie et de l’art. L’étude des modeles antiques a contribué certes a faqonner la pensée et le gout, mais elle n’a pas eu l’influence initiale et prépondérante qu’on est communément tenté de lui reconnaitre. La supériorité de Pétrarque sur Dante, comme humaniste, ne vient pas de ce qu’il a connu un beaucoup plus grand nombre d’<euvres anciennes, mais bien de ce qu’il les a lues avec d’autres yeux : sa pensée s’est rencontrée avec celle des vieux auteurs; sous la lettre il a senti palpiter l’esprit; derriere les pages jaunies du livre froid et mort, il a retrouvé l’homme, toujours vivant et agité par les mémes passions que lui. Ce n’est pas l’antiquité qui lui a ouvert l’intelligcnce; mais c’est parce qu’il a eu l’intelligence plus ouverte qu’il a commencé at mieux comprendre l’antiquité. La cause profonde de la Renaissance italienne doit donc étre recherchée dans les circonstances qui, des le XIII, et le x1v° siecle, ont développé et aH`ranchi la personnalité de l’Italien, et d`abord du Florentin. Au milieu des luttes incessantes auxquelles il est mélé, guerres de commune at commune, querelles intestines, rivalités individuelles, concurrence commerciale, il a appris a observer sans complaisance, a juger sans illusion les hommes et les choses, et a ne compter, le cas échéant, que sur lui- méme. Cette intelligence vraiment libre et consciente de sa valeur est bien vite devenue une force; c’est elle qui permet a- des banquiers et at des marchands — les Bardi, les Rucellai, les Strozzi, les Tornabuoni — de réaliser d’immenses fortunes et de se transformer en Mécenes; c’est elle qui fait d’un bourgeois enrichi, d’un Cosme, d’un Laurent de Médicis, l’arbitre de la politique florentine, ou plutot italienne; c’est d’elle seule enfin que s’inspirent les poetes et les artistes dans la conception toute nouvelle de leur réle social : ils ont comparé les agitations qui déchiraient les moindres cités d’Italie, avec l’existence tranquille, heureuse, embellie par les pures joies de la pensée et par la promesse de la gloire, qui avait été celle d’un Virgile et d’un Horace; ils méconnaissent des lors la grandeur et la beauté que la physionomie d’un Dante et son ceuvre devaient a ses épreuves d’exilé. Véritables épicuriens, ils préferent s’arranger une vie de paisible et fructueux labeur, couronnée par une immortalité dont ils daignent faire rejaillir une partie sur leurs protecteurs. La gloire — cet art de se rendre éternel, selon la définition de Dante -·— devient le réve de tous, et particulierement de ceux qui mtmient le pinceau, l’ébauchoir et la plume. Dans leurs ceuvres, ils traduisent, avec leurs senti- ments personnels, l’idéal du pcuple d’ou ils sont sortis, de la énération u’ils re résentent: oetes ils se plaisent a ra_]eunir les themes favoris du lyrisme populaire ou les récits chevaleresques qu’une longue tradition a naturalisés en Italie; artistes, ils s’en tiennent aux sujets consacrés de l`iconographie chrétienne. A l’antiquité ils ne demandent encore que l’élégance, la mesure, l’harmonie, la forme, en un mot, l’expression et l’ornement, mais non la matiere. Si pourtant ils entreprennent de traiter un sujet antique, comme le fit Ange Politien dans sa Fabula di Orpzo, ils le présentent dans le cadre naif de uel ue com osition em runtée at la oéti ue de leur temps et de leur province. On peut poser ce principe : la littérature italienne de la Renaissance est caractérisée par l’union nécessaire de deux eléments bien distincts, l’un o ulnirc traditionnel national méme s`il n’est as toujours indigcne, et l’autre savant, classique, du a l’influence récentc et directe de l’antiquité. Si l’élément classique niexerce pas une action appréciable sur la conception ou sur la forme d’une ceuvre, celle—ci n’appartient pas encore A la Renaissance; si au contraire l’élément populaire est entierement éliminé, au profit de l’élément classique, la Renaissance proprement dite est passée‘. Car la Renaissance aboutit au classicisme pur,


1. N’ayant à m’occuper ici que d’histoire littéraire, je ne m’aventurerais pas dans le domaine de l’art, si je ne pouvais invoquer une autorité considerable A l’appui de ma maniére do voir : M. le baron H. de Gey~muller a dénoncé avec force cc l’abus du mot de Renaissance comme dénomination de périodes de l’art ou de styles n, et attiré l’attention a sur le danger qu’il y a A qualifier de Renaiuunces des styles qui ne renferment pas les éléments indispensables A la Renaissance : un element cluuiquv et un element de fart golhique. L’abus de ce nom eminemment juste, pour désigner un fait unique dans l’histoire du monde, fausse l’intelligence des phénoménes et rend plus difficile leur étude scientifique et historique ». Et plus loin, le méme critique ajoute : c La Renaissance commence en grand en Toscane avec le Dome de Florence dernier terme d’une évolution irrésistible, point de départ d’une irrémédiable décadence.

Sur ce point encore, ce qui s’est passé en Italie offre un parfait contraste avec ce que llon observe en France. Notre xv1° siecle, époque de trouble et d’agitation, d’initiatives hardies, d’ambitions généreuses et d’ame1·es désillusions, n’a pas laissé d’<nuvres tout a fait égales au mérite des nobles esprits qui les ont produites; peut- étre serait-on niéme tenté de dire que notre Renaissance a échoué, si l’on ne se souvenait qu’elle a préparé la littérature classique du xv11° siécle, ou les qualités d’ordre, , de raison, de clarté, qui constituent une notable part de notre génie national, ont trouvé leur expression la plus complete, sous un régime parfaitement approprié in cette forme particuliere de la littérature. En Italie, au contraire, la Renaissance porte en elle-méme sa signification; elle réalise dans toute sa variété et dans toute son ampleur l’oeuvre du génie italien; elle ’dure assez exactement deux siécles, au bout desquels l’épuisement survient tout a coup. Au méme moment, les institutions qui avaient favorisé cet admirable essor d’art et de poésie se trouvent réduites a néant : partout la liberté politique est étouffée par des gouvernements autocratiques; la Contre-réforme et lllnquisition suppriment toute liberté dc penscr, avec le sentiment religieux lui-ménie; et si l’on se rappelle que l°Espagne dominait sur la majeure partie de la péninsule, on peut se figurer combien ce double joug fut dégradant : l’histoire de Naples sous lc.; vice-


d’Arnolfo di Cambio, une conception d’esprit et de proportions antiques dans une robe semi-gothiquc., n. C’est précisément de la méme époque, ou peu uprés — vers le second tiers du x1v’ siécle — que je fais partir la Renaissance, florentine d’abord, et bientot italienne. rois espagnols, et les longs démélés de Galilée avec l’Inquisition, ce martyre du septuagénaire aveugle et brisé, mais toujours suspect, sont la pour nous l°apprendre. Il n’est pas jusqu’aux oeuvres de l’esprit qui ne subissent la tyrannie des regles et des Académies : le Tasse en fit la dure expérieuce. Or l’Italien ne s’était élevé si haut que par son indépendance et sa franchise dans l’expression de la réalité, par sa libre fantaisie, par le caractére nettement personnel de son observation, de sa pensée et de son art. Quoi d’étonnant si le triomphe de la conven- tion, de l’hypocrisie et de la force brutale lui porta un coup mortel ?

L’agonie pourtant se prolongea : l’ingénieuse reproduction des formes de la poésie antique put faire illusion sur la valeur réelle des oeuvres; un noble poete donna tardivement au Roland furieux un pendant souvent discuté, mais d’un incontestable intérét; un glorieux interprète des lois de la nature, qui fut aussi un excellent écrivain, montra de quelle hardiesse la pensée italienne était encore capable, malgré toutes les persécutions; l’opéra prolongea en Europe la suprématie artistique de l’Italie. La décadence n’en était pas moins manifeste : elle fut rapide, profonde — avec G.-B. Marino et son école, avec l’Arcadie; — elle dura longtemps. Il faut attendre le milieu du xv111‘ siécle pour assister aux premiers symptomes de réveil.

Deux choses contribuèrent alors à tirer les Italiens de cette torpeur prolongée : leur curiosité scientifique, et leur tendresse pour ce sol natal si indignement gouverné, pour ce peuple honnête et intelligent, si négligé, si méprisé, et qui semblait presque inconscient de sa déchéance. Les recherches historiques et littéraires, l’examen des problèmes sociaux captivent quelques esprits d’élite, en qui s’unisseni l’ardeur scientifique et l’amour de la patrie; Dante est remis en honneur : le culte des gloires passées fraie la voie au patriotisme moderne. De leur coté, les poetes travaillent a éclairer, at faconner la conscience populaire, et a exalter le sen- timent national. La Révolution, l’Empire passent, et au lendemain de cette crise, qui avait suscité tant d’espoirs, l’Italie déque se retrouve plus tourmentée que jamais par ses réves d’uni0n et d’indépendance. Sa littérature devient révolutionnaire; elle prend le nom de a romantique », mais ce romantisme, qui précede le notre, ne lui ressemble guere : en France, ce ne fut guere que la révolte de quelques esprits novateurs contre les préceptes étroits de la poétique classique; en Italie le romantisme puise une force et une signification toutes différentes dans le sentiment patriotique, dans la conscience nationale d’un peuple encore divisé et opprimé. Manzoni serait un fort sage disciple du rigoureux Boileau s’il ne s’obstinait E1 chanter ce des chrétiens les mysteres terribles » — parce que, s’adressant il un peuple chrétien, il reconnait at ces mysteres une valeur éducative tres supérieure E1 celle du paganisme, —— et s’il ne tirait ses sujets de l`hist0ire d’ltalie, non par amour pour une mise en scene pittoresque et pour la couleur locale, ni dans l’intention de renouveler le personnel, un peu Fatigue, des héros classiques, mais parce qu’aucun sujet, pense- t-il, ne peut toucher plus vivement le coeur des Italiens. Le succes des Fiancés et de maint autre roman ou drame historique a prouvé surabondamment qu’il ne se trom- pait pas. Rien, en un mot, n’est plus étranger au roman- tisme italien que la célebre théorie de l’art pour l’art. Tout au contraire, l’art ici a un but, manifeste, avoué, immédiat, et, ce qui est extraordinaire, ce but a été atteint, non sans que les écrivains y aient contribué pour leur large part.

L’unité et l’indépendance de l’Italie une fois réalisées par une série d’événements trop connus pour qu`il soit nécessaire de les rappeler ici, les généreuses aspirations qui s’étaient aflirmées depuis le milieu du xvm° siécle avaient regu une éclatante satisfaction ; l'inspiration qui avait prévalu pendant plus d’un siécle devenait sans objet; elle était épuisée. Les années qui ont immédiatement précédé et suivi l’entrée des Italiens a Rome marquent donc la fin d’une importante période historique et littéraire, et le commencement d’une ere nouvelle.

Le développement de cette ere nouvelle s’est heurté, des ses débuts, a de formidables obstacles. Ce furent d’abord les diflicultés que rencontra le gouvernement du jeune royaume pour s’organiser, et qui firent succéder a l’enthousiasme d’une révolution les tatonnements, les mécomptes, les querelles des partis, l’apparition du socialisme, et la politique des alliances avec les Empires centraux. En aout1914, éclate la guerre mondiale. Dans un bel élan de solidarité latine, l’Italie se jette dans la mélée en avril 1915, malgré certaines résistances. La lutte est dure pour une nation jeune, qui n’y était ni provoquée ni préparée: elle y recueille de glorieux trophées, et parfait son unité territoriale; cependant elle ¤’éprouve qu’amertume en considérant qu’elle n’en retire pas tous les profits qu’elle avait escomptés. Alors c’est la révolution fasciste, l’il1Sl£llll`{`llZl0I1 d’un régime fondé sur la toute-puissance de Ylitat, la déchéance des institutions parlementaires et démocratiques, la volonté, hautement proclamée, de restituer a l’Italie la place de premier rang que Rome avait conquise, que des sieclcs d`anarchie et de servitude lui avaient fait perdre. i Ce sont beaucoup de secousses, au milieu desquelles il n’est pas surprenant qu`un grand désarroi se soit manifesté dans les esprits. L’activité intellectuelle n’a pas cessé dlétre intense, mais, si elle conserve fidelement certaines qualités traditionnelles du peuple italien, elle est travaillée aussi par un besoin immodéré de irenouvellement, det modernisme, de rupture avec le passé, et on ne saurait encorc prévoir ce qui pourra sortir de cette crise de croissance et d’individualisme a outrance.

Cette esquisse sommaire des grandes périodes, qui vont étre analysées dans les chapitres suivants, fait déja prévoir les divisions générales de ce livre.

Une premiere phase de la littérature italienne, correspondant a la dénomination traditionnelle de Moyen Age, embrasse les origines, les premiers essais en langue vulgaire, et, presqueaussitot apres, l’apparition d’un puissant génie : dans l’muvre de Dante se reflete toute une époque, que l’on peut appeler l’aurore de la vie italienne, et qui s’acheve at peu pres en méme temps que la carriere tourmentée du poete, mort en 1321.

Alors vient la période improprement appelée Renaissance ; mais ce nom, consacré par un usage séculaire et universel, il n’appartient a personne de le changer; du moins avons-nous essayé de lc définir avec toute la précision possible en ce qui concerne l’Italie. La Renaissance se manifeste presque au lendemain de la mort de Dante : deux hommcs, dont l’activité poétique commence entre 1330 et 1310, et qui d’ailleurs par plus d’un coté conservent des attaches avec le Moyen Age, Pétrarque et Boccace, sont les initiateurs incontestés du mouvement ; et celui-ci se prolonge jusqu’a l’asservissement de Florence (1530), ia la mort de Machiavel (1527) et de l’Arioste (1533). Mais des ce moment la Renaissance a fait place a une conception nouvelle de l’art et de la poésie : l’imitation directe, exclusive de l'antiquité supprime tout contact entre la littérature et le peuple. L’Arioste lui- méme et quelques écrivains de sa génération — le Trissin, Giovanni Rucellai — sont déja entrés nettement dans cette voie; leurs successeurs y perséverent, et le Classicisme semble triompher avec le Tasse, au moment meme ou la décadence de l’Italie est, a tous égards, un fait accompli. Au milieu du xvm° siecle, Ie traité d’Aix—la—Chapelle (1748}, qui améliora la situation politique de la péninsule, fournit un point de repere utile pour la détermination des périodes. Nous l’adopterons, apres tant d’autres, pour marquer la fin de la décadence et le commencement du relevement, non sans observer qu’il convient de ne pas attacher une importance exagérée a ces dates trop précises.

Aucune période n’est cependant limitée plus exactement que celle qui commence avec le milieu du xvm° siecle, et que nous appellerons la littérature de la nouvelle Italie : la constitution du royaume unifié, avec sa capitale naturelle, Rome, en est la conclusion logique.

Alors commence la période contemporaine, dont nul ne saurait encore indiquer les limites ni apprécier les résultats ; on doit se contenter d’indiquer l’intensité des efforts accomplis, la hardiesse du travail intellectuel qui se poursuit sous toutes les formes, avec la volonté de créer un art nouveau. Au milieu d’une certaine confusion, on discerne des oeuvres de haute valeur, qui garantissent la pérennité du génie italien et rappellent que, à plusieurs reprises déja, celui-ci a su prendre un nouvel essor.



PREMIÈRE PARTIE


LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE ITALIENNE
JUSQU’À LA MORT DE DANTE


───


CHAPITRE PREMIER


LE LATIN, LE PROVENÇAL ET LE FRANÇAIS
EN ITALIE AU XIIIe SIÈCLE ;

PREMIERS MONUMENTS DE LA LANGUE ITALIENNE


Qui dit « Littérature italienne » emploie une expression en apparence fort claire, en réalité très malaisée à définir, s’il s’agit de répondre à cette question : où et quand commence la littérature italienne ?

Si l’on s’en tient à la définition la plus naturelle et la plus répandue : la littérature d’un pays est l’ensemble des écrits composés dans la langue de ce pays — on se heurte à une grave difficulté : avant le milieu du xiiie siècle, il n’y eut en Italie que des dialectes, mais non pas précisément de langue italienne. D’ailleurs nombreux sont, à cette époque, les auteurs qui écrivirent en provençal et en francais ; plus nombreux encore ceux qui préférèrent exprimer leurs pensées en latin. L’historien de la littérature italienne doit-il ignorer ces essais qui, à proprement parler, ne sont pas de sa compétence ? Il ne le peut pas ; car ces premières manifestations littéraires préparent et expliquent en partie l’apparition des œuvres les plus caractéristiques du génie italien. Les passer sous silence aurait encore le grave inconvénient de dissimuler un des traits essentiels de la littérature italienne à ses origines : par une sorte de répugnance à se servir de leurs idiomes vulgaires en des ouvrages avant certaines ambitions littéraires, les Italiens ont tâtonné longtemps avant d’écrire dans une langue qui leur appartint en propre. Parmi les trois grandes nations néo-latines de l’Europe occidentale, l’Italie fut la dernière à posséder une littérature dans sa langue nationale : dès le xie et le xiie siècle la France, au Nord et au Sud, avait une poésie épique et lyrique extrêmement développée ; en Espagne, le poème du Cid fut rédigé, selon toute probabilité, dans la seconde moitié du xiie siècle. En Italie, il faut attendre le milieu du xiiie siècle, pour rencontrer des œuvres qui attestent, chez les écrivains, l’intention bien déterminée d’élever l’idiome vulgaire à la dignité de langue littéraire.

On ne saurait donc se dispenser de passer rapidement en revue les essais en latin, en provençal et en français qui précédèrent immédiatement l’apparition d’œuvres vraiment italiennes. D’autre part il convient d’accorder quelque attention aux premiers monuments de la langue italienne, alors même qu’ils n’offrent encore aucun intérêt proprement littéraire.



I


La fidélité prolongée des Italiens au latin s’explique d’elle-même : ce n’était pas seulement pour eux la seule langue littéraire, c’était la seule langue nationale possible. Nulle part le prestige de Rome, en dépit de la ruine de l’empire, n’était aussi vivant, aussi efficace qu’en Italie ; personne d’ailleurs ne voulait croire que cette ruine fut irrémédiable : Arnaud de Brescia, au milieu du xiie siècle, se flattait de rétablir à Rome les institutions républicaines, et deux siècles plus tard Cola di Rienzo partagea la même illusion. D’autre part si Rome n’était plus la ville des Scipions ni celle des Césars, elle était devenue celle des papes ; à ce titre, elle gardait, ou plutôt renouvelait son prestige de ville éternelle, de capitale universelle, et le latin restait nécessairement la langue de l’Église, comme il était aussi celle des lettrés, des juristes et des magistrats de tout ordre.

Le peuple, surtout dans l’Italie centrale, n’était pas incapable de suivre la lecture de prières ou d’actes rédigés en latin, tant était faible l’écart entre les parlers populaires et ce latin communément en usage. Ce n’est pas seulement que ces parlers eussent conservé avec une remarquable fidélité, dans leur ensemble, la forme des mots anciens ; mais ce latin d’usage courant n’avait plus rien de classique : il était tout pénétré d’éléments populaires, en particulier dans le vocabulaire et dans la syntaxe ; pour se familiariser avec sa terminologie et ses formules monotones, il n’était pas besoin d’un grand effort intellectuel. Parmi les causes principales de la tardive apparition de la langue vulgaire dans les documents qui nous sont parvenus, il faut sans doute placer au premier rang cette conformité relative du latin des notaires et de l’Église avec les parlers populaires.

Il convient d’ajouter qu’en Italie, au xiie siècle, l’instruction grammaticale n’était pas, comme en d’autres pays, le privilège exclusif des clercs. La société laïque, 20 LITTIERATURE ITALIENNE I noblcsse, bourgeoisie niéme, en avait sa part, modeste si l'on veut, mais suffisante pour rester en contact avec Ia civilisation romaine, pour couserver le souvenir de tra- ditions littéraires qui n’avaient janiais été interrompues, méme sous la domination gothique ou lombarde. Mais l’Italien se tourna surtout vers la pratique des aH`aires politiques ou commerciales; il ne se consacra guere a la profession de pur lettré. La remarque a souvent été faite : les meilleurs écrivains latins de cette époque sont francais ou anglais; l’Italie n’a pas de nonxs a opposer a ceux d’Alain de Lille, Gautier de Chatillon ou Jean de Salisbury. Les études théologiques, brillamment représentées en Italie, au xx' siecle, par Pierre Damien de Ravenne (1007-1072), avaient été a peu pres délaissées au xu°; et lorsque, au siecle suivant, l’attention des Italiens fut ramenée vers cet ordre d'études, c'est a Paris, foyer par excellence des discussions théologiques, que les plus célebres d’entre eux, saint Bonaventure (1221-1274) et saint Thomas d’Aquin (1225-1274), vinrent s’instruire, puis prirent rang parmi les maitres les plus écoutés. La. grammaire et la rhétorique, au XII. siecle, furent également enseignées avec plus d’éclat en-France qu’en Italic; mais dans la suite, sous l’influence des études juridiques renouvelées a Bologne par Irnerius, les Ita- liens apprecierent grandeme_nt l'art de tourner en beau latin une lettre, u11 instrument diplomatique, une consul- tation sur un point de droit. A cet égard, les écrits de Pier della Vigna, le niinistre de Frédéric II, mort en 1249, jouirent alors d’une grande réputation. D'ailleurs en dehors de Bolognc, ou l’on venait écouter les lecons de grammuiriens comme Buoncompagno da Signa ou Guido Fava, d’autrcs xmiversités s'étaient ouvertcs in Padoue


(en 1222), à Naples (en 1224), sans parler de l’école de Salerne, fameuse dans l’histoire de la médecine.

Les livres écrits en latin à cette époque appartiennent pour la plupart au genre historique : à partir des premières années du xiie siècle, il n’est guère de ville, ou même de couvent, en Italie, qui n’ait sa chronique. Quelques-uns de ces ouvrages ont une réelle valeur : le génois Caffaro retrace l’histoire de sa patrie de 1100 à 1163, et fait preuve d’une sûreté de jugement et d’un souci de l’exactitude, auxquels on reconnaît le citoyen qui a été constamment mêlé à la vie de sa ville, plutôt que l’érudit préoccupé de faire admirer sa science ; un siècle plus tard, le franciscain Salimbene de Parme compose une chronique, qui, dans la partie conservée, embrasse les événements de 1167 à 1287, et présente le tableau le plus animé, le plus varié et le plus personnel que nous possédions de la vie italienne au xiiie siècle. Le latin de Salimbene est au-dessous du médiocre, si l’on se place au point de vue de la stricte correction classique ; mais il est bien vivant : l’auteur pense visiblement dans son patois, qu’il déguise à peine sous le voile transparent d’une latinité prête à toutes les concessions ; et ce style hybride est singulièrement expressif.

Parmi ces chroniques, anonymes pour la plupart, quelques-unes sont écrites en vers. Les unes, comme la vie de la comtesse Mathilde par Donizone (1114 environ), témoignent d’une grande maladresse de style et de versification ; les autres contiennent un reflet plus heureux de la poésie antique, tel le poème sur la conquête des Baléares par les Pisans (1115). Les exploits de Frédéric Barberousse ou de Henri VI ont fourni, entre beaucoup d’autres, des sujets à des poètes désireux de se hausser jusqu’au ton de l’épopée. Mais il est surtout intéressant de noter que les sentiments populaires ont trouvé plus d’une fois leur expression dans des chants latins, comme celui qui exalte la victoire des habitants de Parme sur Frédéric II (1248), ou comme l’invective d’un anonyme gibelin contre les ennemis de l’empire. Ces pièces, dépourvues d’art, sont pleines d’accent et de vigueur. Elles n’ont d’ailleurs plus grand’chose à voir avec la tradition classique ; la sonorité même et le rythme de ces vers, fondés sur l’accent tonique et sur la rime, en dénoncent assez clairement le caractère populaire. La poésie rythmique – c’est ainsi qu’on appelle ce nouveau système de versification – est alors fort en honneur : les belles hymnes de l’Église, qui remontent précisément à cette époque – Dies iræ, Stabat Mater – en sont des exemples célèbres.

Parmi les poètes latins fidèles aux pures traditions antiques, un seul, au xiiie siècle, jouit d’une grande réputation et exerça une incontestable influence : le Florentin Arrigo da Settimello avait composé, vers 1192, une élégie toute pénétrée de la pensée de Boèce : De diversitate fortunæ et philosophiæ consolatione, qui pendant longtemps servit de texte dans les écoles. Elle était fort capable en effet, malgré le scepticisme désolant qui l’inspire, d’i11itier les jeunes gens à la connaissance de la langue et de l’art des poètes latins.



II


Entre les mains de lettrés nourris de fortes études classiques, le latin devait encore rester pendant des siècles, en Italie, la langue savante par excellence. Il suffit de rappeler dès maintenant l’usage qu’en ont fait Dante, Pétrarque et tous les humanistes. Mais les essais d`un tour plus libre et plus populaire qui viennent d’être signalés laissaient prévoir que le latin ne pourrait plus longtemps suffire a exprimer toutes les idées d’une société jeune, active, et avide de jouissances intellec- tuelles.

Vers la fin du xiie siécle et au commencement du xiiie, on avait vu se répandre dans les cours princieres de l’Italie du Nord, et jusqu’en Sicile, une poésie vraiment moderne d’inspiration et de forme, qui fut accueillie avec enthousiasme par tout ce qu’il y avait d'aristocratique et de raffiné dans la société du temps : c’était la poésie des troubadours. Ces chanteurs d’amour, habituésa chercher aventure de ville en ville, de chateau en chateau, charmant partout les oreilles des nobles seigneurs et des gentilles dames, avaient franchi les limites du Limousin, du Languedoc et de la Provence, et parcouraient l’Espagne et l’Italie. Au dela des Alpes, ils recherchèrent tout particulièrement la cour de Boniface II, marquis de Montferrat, mort en 1207, celle des marquis d’Este, Azzo VI (m. 1212) et Azzo Vll (m. 1264), celle enfin de l’empereur Frédéric II à Palerme. Parmi les troubadours qui visitèrent alors l’Italie et se fixèrent momentanément auprès de ces princes, on cite Pierre Vidal, Rambaut de Vaqueiras, Gaucelm Faidit, Jean d’Aubusson, Aimeric de Peguilhan, d’autres encore, que les horreurs de la croisade contre les Albigeois avaient chassés de leur patrie. Les mentions élogieuses que Dante et Pétrarque font d’un Arnaud Daniel, d’un Bertrand de Born, d’un Bernard de Ventadour, d’un Giraud de Borneil, d’un Folquet de Marseille ou d’un Jaufré Rudel, montrent assez que les œuvres des meilleurs poétes de Provence étaient bien connues en Italie, ety excitaient une vive admiration. 24 Lirrénnuniz inniimun L’admiration engendre l’imitation. Mais ce n’était pas en latin, ce n’était pas davantage dans des patois enco1·e dépourvus de souplesse et d’élégance, que l’on pouvait songer a traduire l’idéal tout moderne de l’amour cheva- leresque, avec sa psychologie subtile et raffinée, ou at reproduire les formes savantes et artificieuses que les troubadours avaient portées a un si haut degré de per- fection. Les Italiens se mirent donc in composer eux— mémes — a trobar — en provencal; et cela ne leur était pas aussi diflicile que l’on pourrait croire, si l’on songe coinbien les dialectes de la Haute-Italie avaient encore dc ressemblance avec la langue des troubadours. Ou posséde ainsi bon nombre de pieces écrites en provengal par des Italiens; il l`aut citer, entre autres, le Bolonais Rambertino Buvalelli, dont l’activité poétique remonte au premier quart du Xllla siecle, le marquis Alberto Malaspina, seigneur de Lunigiana, plusieurs Génois : Bonifacio Calvo, Lanfranco Cigala, etc., le Vénitien Bar- tolommeo Zorzi, et surtout le Mantouan Sorclel, que Dante a immortalisé par la Here attitude dans laquelle il l’a campé, au sixieme chant de son Purgatoire. A tous ces imitateurs de la poésie provencale il serait vain de demander quelque originalité; c’est déja beau- coup qu’ils aient réussi at s’assimiler, avec la langue et les artilices de versification, le tour d’imagination'et de sentiment qui caractérise l’art gracieux, encore que factice, des troubaclours : ils chantent leur amour en des vers ou leur dame est présentée sous les couleurs les plus séduisantes et les plus conventionnelles, ou ils se déclarent les humbles et tremblants esclaves d’une beauté inaccessible at la pitié. Mais il s’en faut que leurs plaintes sur la rigueur de leur er douce ennemie » soient le reflet sincére de leur vie sentimentale.


mz 1>uov1zm;Ai. mv ITALIE AU xm' sxizcu: as Dans la poésie politique, déjk cultivee par maint troubadour de Provence, les Italiens semblent avoir fait preuve d’une originalité un peu plus marquée, au moins duns quelques pieces demeurées célebres : de B. Zorzi on a conservé un vigoureux plaidoyer en faveur de sa patrie attaquée par B. Calvo; Sordel, selon toute vrai- semblance, doit le relief puissant que Dante a donné A sa physionomie, at une sorte de complainte ou il déplore la mort d’un de ses protecteurs, intitulée Planh dc Bla- catz, et qui est une impitoyable satire des principaux monarques d’Europe : Blacatz est mort; avec lui toute vertu a disparu de la terre; mais il est un moyen de reudre un peu d’énergie et d’honneur aux laches qui gouvernentle monde: que l’on arrache le cmur de Blacatz de sa poitrine, et que l’on en fasse manger a tous ceux qui ont besoin de cette péture substantielle! Et Sordel les convie un at un, en les désignant par leurs noms, et sans leur ménager les reproches, a ce festin d’un nou- veau genre. Tel est le motif de cette piece empreinte d’une rudesse apre et hardie, dont l’eH`et ne manque pas de grandeur. La poésie provencale ne pouvait étre cultivée long- temps par les Italiens: il y avait la quelque chose de trop artificiel. Son influence n’aurait méme pas eu de len- demain, si, dans la région la plus éloignée de la Pro- vence, en Sicile, l’empereur Frédéric II n’avait créé le foyer de vie scientifique et littéraire le plus actif que l’on eut vu en ltalie depuis des siecles. C’est la que, pour la premiere fois, l’art des troubadours allait étre imité dans une langue que déja l’on peut qualifier d’ita- lienne.


26 LITTIIRATURE rrsuimmt III La littérature de la France proprement dite eut, elle aussi, en Italie, une influence considerable. Tandis que les troubadours initiaient quelques poétes de cour aux raffinements d’un lyrisme savant, le peuple apprenait a aimer comme des héros nationaux les persounages de notre vieille épopée; la bourgeoisie et la noblesse fai- saient leurs délices des romans bretons; les lettrés enfin se nourrissaient de notre littéruture didactique et allé- gorique. Ce que les Italiens ont appelé la ec matiere de France » comprend l’ensemble des Iégendes épiques constituant le cycle de Charlemagne. Les exploits dc cet empereur avaient, au x1° et au xu° siécle, Iormé le sujet de noxn- breux poémes; la Chanson dc Roland en est le monument le plus célebre. Ces chants guerriers furent de bonne heure colportés hors de France par des a jongleurs » qui, sur les places publiques et dans les carrefours, con- taient at un auditoire populaire les merveilleuses prouesses de Charlemagne, de Roland et des autres preux. Leur présencc dans les villes d’Italie est attestée des la fin du x1' siecle, et il faut que leur succes f`1“1t grand pour que les autorités de Bologne aient du prendre des rnesures, en 1288, afin d’assurer la circulation entravée par les rassemblements qu’ils provoquaient. Cette adop- tion par le peuple italien de héros appartenant a une autre nation est un phénoméne remarquable; il surprend moins cependant quand on songe que Charlemagne avait été le restaurateur de l’empire, que tous ces poémes étaient empreints d’un profond sentiment religieux, et que Roland pouvait étre considéré comme le champio!


1,1; ssmqsrs mv I'!`ALIE· AU xm' srizcuz 27 de la foi contre les infideles. Ainsi un intérét inipérial et chrétien -- il faut presque dire pontifical —- se déve- loppait peu a peu au detriment de l’intérét national qui avait dominé d’abord dans nos légendes épiques. Tous ces récits allaient étre rédigés en divers patois italiens; mais pendant quelque temps, surtout dans la vallée inférieure du P6, le francais resta la langue con- sacrée pour narrer les hauts faits des preux de Charle- magne. Non seulement les jongleurs et les copistes ita- liens se transmettaient ces légendes, telles que les chanteurs francais les leur avaient apportées, mais de longs poemes originaux furent aussi écrits eu francais par des Italiens; tels sont l’Entrée de Spagne, d’un ano- nyme padouan, et la Prise de Pampelune, d’un certain Nicolas, probablement de ,Vérone, qui reprit et conti- nua l’wuvre du Padouan. Le sujet de ces deux poémes parait original, en ce sens que la guerre victorieuse que Charles aurait faite en Espagne, avant le désastre de Roncevaux, n’est racontée dans aucun autre texte venu a notre connaissance. Mais ce que l’on remarque de plus particulier dans cette épopée franco-italienne, c’est que, sous une forme frangaise encore assez pure, commen- cent a se dessiner quelques-uns des traits qui, par la suite, deviendront les caractéristiques essentielles de l’épopée chevaleresque italienne : répartition des per- sonnages en deux grandes castes, celle des traitres et des félons, ou ee Maganzesi », auxquels s’0pposent les fidéles serviteurs de Charlemagne, qui prendront plus tard le nom collectif de at Chiaramontesi »; aventures lointnines des paladin: en Orient; introduction d'un élé- ment cumique dans certains personnages, comme Estout, le futur Astolfo de Boiardo et de l’Arioste. Roland porte le titre de sénateur romain et commande 20000 combat-


28 LITTBRATIJHE rnmnuun tants pour le compte du pape; enlin l’invention d’un héros entierement nouveau, Didier, roi des Lombards, est une intéressante manifestation du patriotisme italien du poete. En regard de la a matiere de France », la or matiere de Bretagne » comprend les légendes d’origine celtique répandues en France, d’abord sous la forme de courts poemes, ou as lais bretons », puis des le xn' siecle, réu- nies en longs romans, les uns en vers, comme ceux de

Chrétien de Troyes, les autres en prose, et généralement

connus sous le nom de Romans de la Table Ronde. Le caractere de ces légendes est bien diiI`érent de celui de l’épopée carolingienne : l’amour et la magie y jouent un role prépondérant; on y voit racontées les aventures touchantes ou passionnées, toujours merveilleuses, dc Lancelot et de Guenievre, de Tristan et de la blonde Iseut, de la dame du Lac et de Merlin, de Perceval ou de Galaad en quete du Graal, et de vingt autres chevaliers du puissant roi Arthus de Bretagne. Sous la plume cour- toise d’un Chrétien de Troyes ou d’un Robert de Boron, tout ce monde fantastique et charmant était clevenu l’expression parfaite de la vie et des mceurs chevale- resques. Les Italiens se passionnerent at leur tour pour ces merveilleuses histoires; mais celles-ci se répandirent par les livres plutot que par la récitation publique. C’est dire qu’elles pénétrerent moins dans le peuple, et firent les délices cl’une société plus cultivée : Franqoise de Rimini, dans le poeme de Dante, lit avec Paolo comment Lancelot donna un baiser d’amour ia la reine Guenievre Les réclactions de ces romans destinées aux lecteurs ita- liens sont nombreuses des le xm• siecle; beaucoup sont en francais : un certain Richard a dédié a l’empereur Frédéric II (mort en 1250) les Prophecies dc Merlin, et


LB FRANQAIS mv ITALIE AU xm° siizcnn 29 vers 1270 un Toscan, Hustichello de Pise, résumait et combinait, en une compilation demeurée célebre, un grand nombre de légendes empruntées au cycle d'Arthus. Le meme Rustichello, se trouvant prisonnier a Genes, en 1298, en méme temps que le Vénitien Marco Polo, écrivit en francais, sous la dictée du célébre explorateur, la relation de ses voyages en Extreme-Orient. Peu aupa- ravant, Martino da Canale rédigeait dans la méme langue sa Cronique des Véniciens, qui va jusqu’a l’année 1275. Le francais était encore la langue des ouvrages scienti- fiques ou didactiques : en 1256, un Toscan, Aldobrando, composait son traité d’hygiéne, le Régime du Corps, et le Florentin Brunetto Latini écrivait vers 1264 le Livrc du Trésor, dont le succés fut considérable. Cette singuliere prédilection des Italiens pour le francais s’explique par l’importance qu’avait en France, au xm' siecle, a coté de la poésie épique et romanesque, la littérature allégorique et didactique; c’était l’époque ou Jean de Meung terminait le Roman de la Rose. Mais cn outre la langue francaise parait avoir exercé par elle- _ meme une certaine séduction sur les lecteurs du temps : Brunetto Latini nous dit que cette as parleure est plus delilable et plus commune at toutes gens »; Martino da Canale exprime une opinion analogue; Dante enlin dit en latin exactement la méme chose, et ajoute que le francais convient a tous les écrits en prose tels que les légendes historiques sur Troie et sur Rome, les aven- tures du roi Arthus et beaucoup d’autres sujets rentrant dans le genre narratif et didactique‘. C’était la, visible- ment, une opinion toute faite et fort répandue au xm' siécle, jusqu°e¤ Toscane. 1. De vulg. Elaquentia, liv. I, chap. x, 2.


80 LITTIEKATURE ruuimmz VI Le peuple ccpendant, dans les diverses région d’Ita1lie, parlait, depuis des siécles, une langue qui lui apparte- nait en propre. Bien avant la chute do l’empire romain, un fossé pro- fond s’était creusé entre la langue écrite et cello dans laquelle e’exprimaient non seulement les illettrés, mais encore les personnes cultivécs dans leurs relations quoti- diennes et familiéres; ce fossé n’avait fait que s’élargir de jour en jour. Le latin populaire, ou vulgaire, variait naturellement suivant la condition de oeux qui s`en ser- vaient, et suivant la région ou on le parlait. A coté de certaines altérations, qui s’observent uniformément dans toute l’étendue du domaine roman —- telles sont les prin- cipales simplilications de la morphologie et cle la syntaxe, ... il en est d’autres qui sont particuliéres a telle ou telle province : la prononciation latine d’un Gaulois ou d`un Espagnol diH`érait nécessairement de celle d’un Etrusque, d’un Osque ou d`un Sicilien. En outre l’intrusion de mots nouveaux dans le vocabulaire était cn proportion directe du contact des populations latines, ou latinisécs, avec des éléments étrangers, peuplades germaniques pour la plupart — Wisigoths, Lombards, Ostrogotlis, Francs, —— et, dans certaines régions, Slaves ou Arabes Ainsi se sont formés peu at peu, de l°emb0uchure du Tage nux Carpathes, de la Méditerranée a la Manclne, des mil- liers de patois, i tous issus de la meme langue, mais d’autant plus éloignés du type primitif qu’ils étaient parlés plus loin de Rome, leur source commune. Parmi ces patois, quelqucs-uns seulement ont eu la fortune de s’élever a la dignité de langues nationnles et littéraires,


rnummns nxonuumzrs mz LA Llmcvu ITALIENNE si moins par leur vertu propre, que par l’eil`et de circons- tances politiques. Mais les langues vulgaires n’avaient pas évolué par- tout avec une égale rapidité : dans le nord de la France, ou le latin était plus méconnaissable a travers le langage du peuple, et oh la tradition romaine s’était plus vite efl`acée, les documents de la nouvelle langue apparais- sent plus·tot et en plus grand nombre; en Italic, pour les raisons contraires, ces documents sont plus tardifs et plus rares. Il faut attendre l’année 960 pour découvrir, dans une charte de Capoue, deux formules de témoi· guage qui devaient étre prononcées par des illettrés r on y recounait déjin quelques—unes des caractéristiques - essenticlles de l’italien. En Toscane, un fragment de livre de banquiers, sc rapportant as l’année 1211, est le premier exemple connu montrant la langue vulgaire employée dans les écritures commereiales. Il va sans dire que ces documents n’appartiennent pas a la littérature; ils intéressent surtout les linguistes. Lc premier texte poétique que l’on cite est une inscription en forme de quatrain, qui se lisait, dit·on, dans une mosaique du dome dc Ferrare et en rappelait la Fonda- tion en 1135; cette inscription a disparu dcpuis longtemps, et Pauthenticité de la copie qui en a été publiée n’est pas in l’abri de tout soupqon. A la lin du xu° siecle parait appartenir une piece tres obscure en dialecte campanien, connue sous le titre de Ritmo Cassinese, parce qu’elle a été trouvée dans un manuscrit du Mont Cassin; autant qu’on peut l’entendre, c’est un dialogue entre deux moines venus l’un d`Orient, l`autre d’()ccident, qui par- lent par allégorie des joies du ciel et des miseres de la vie présente. La ce Cantilena » en laisses monorimes d’un jongleur toscan, aussixénigmatique que la poésie pré-


83 LITTERATURE 1·rAL11zNNE cédente, semble pouvoir étre rapportée at l’année 1197, si l’on s’en tient at l’interprétation la plus récente et la plus ingénieuse qui en ait été donnée. EnHu il {`aut rappeler que le troubadour Rambaut de Vaqueiras a composé, vers 1190, une piece dialoguée dans laquelle une Génoise, qu’il prie d’amour en provenqal, lui répond dans son patois avec une rudesse toute plébéienne. Cette poésie, écrite par un étranger, se trouve donc con- tenir quelques-unes des strophes les plus anciennes que posséde la littérature italienne. Moins d’un siécle plus tard, en 1283, Dante écrivit le premier sonnet dc la Vita Nuova; c’est dire que si les ltaliens s’étaie11t d’abord laissé distancer, ils surent rattraper Ie temps perdu. En eil`et, le xn1° siécle vit surgir, du nord au sud de la péninsule, un grand nombre d’essais en langue vulgaire, mais sans aucune unité, au gré de circonstances locales souvent éphé- meres. ` Essayons de résumer aussi clairement que possible cette période confuse de préparation.



CHAPITRE Il I/INSPIRATION POPULAIRE DANS LA POESII ITALIENNE DU X}Il‘ SIECLE Le mot <e populaire », appliqué at la poésie, pent donner lieu ia de fécheuscs conf`usions. A proprement parler, l’inspirati0n populaire est celle qui émane direc'- tement du peuple, et qui s’exprime en des chants, lyri- ques ou épiques, généralement anonymes, car ils sont l’muvre de tous. Si cette aime collective du peuple est traduite par une intelligence consciente et réfléchie, par un poete qui se fait, plus ou moins spontanément, l’inter— prete des sentiments de ses contemporains, son muvre ne cesse pas d’étre populaire, tout en renfermant déja un élément personnel et artistique, qu’il ne faut pas mécon· naitre. Enfin on peut encore appeler populaires des com positions destinées 31 divertir ou ia instruire le peuple, mais n’émanant pas de lui. Dans ce cas, le poéte posséde une culture littéraire supérieure in celle de son public, mais il lui emprunte son langage, sa faqon de penser et de sentir; il se met a la portée des intelligences simples, L'I"|"lA'I'UI ITAUIINI. 3


35 LITTEIIATURE inuuums et réussit par lin in lcur faire adopter ses propres concep. tions. Pour ne pas multiplier in l’infini les divisions, on a gioupé dans ce chapitre ces diverses {`ormcs de poésie populaire, en nyant soin pourtant de ne pas les confoudrc. I . Nul ne peut douter que de tout temps le peuple italieu n’ait aime h chanter, eu ses divers patois, ses plaisirs. ses joies et ses deuils. C’est lui faire une sorte d’inj ure que de donner toujours le pas i1 la poésie savante, importée dc France et de Provence et dépourvue at l’ori- gine de toute spontanéité, sur la poésie populaire, indi- gene, pleine de {`raicheur et de siucérité. La vérité est que cctte poésie populaire nous est fort mal eonnue, précisément parce que, destinée a étre elxantée, et non lue, elle se transmettait de bouche en bouohe et n’était pas écrite. Cependant plusieurs pieces, recueillics ou composées au xm' siecle par quelque jongleur ou quelque poete plus Iettré, nous permettent d’apercevoir quels étaient, depuis longtemps sans doute, les motifs favoris de ces chansons aimées du peuple. Dans le genre amoureux, ces themes ne diH`erent pas sensiblement de ceux que I`on retrouve, a la meme époque, en d’autres pays, par exemple en France :on y voit exprimées les plaintes d’une {`emme mal mariée, cclles d’une fille en{`ermée malgré elle au couvcut, ou qui tourmente sa mere pour qu`on lui donne un mari; le désespoir de deux amants obligés de se quitter au matiu, ou de se séparer parce que l’amant part pour quelque guerre lointaine. Ces divers sujets sont traités, le plus


ifnvsmnsrroxv 1>o1>uLAuua AU xm° srizcma ss souvent, avec un réalisme et une crudité d’expressions, qui vontjusqu’a la caricature dans certains dialogues que de graves notaires bolonais, amis d’une douce gaité, nous ont conservés au milieu de leurs actes : propos de com- meres avinées, querelle et réconciliation de deux belles— smurs, qui, apres s’étre jeté mutuellement a la téte les plus grossieres accusations, s’entendent pour cacher leurs fredaines a leurs maris, etc. D’autres poésies laissent voir plus de délicatesse dans les sentiments; tel est, surtout dans sa premiere partie, d’un tour vraiment populaire, le fragment connu sous le titre de Lamento della Sposa Padcwana, composé avant 1277. La plus belle et la plus célebre de ces poésies naives est un << débat » (Contrasto} en t1·ente—deux strophes de cinq vers, qui met en scene une jeune femme et son lamoureux. Aux instances de plus en plus pressantes du jeune homme, la belle résiste avec vivacité : prieres, menaces, promesses se eroisent, chacun des interlocu- teurs déployant une verve fort plaisante; mais ce n’est guere qu’une escrime pour rire, car des le début la femme est décidée a céder, et dans ses derniers propos elle ne prend aucune précaution pour atténuer ou colorer sa defaite. Ce petit poeme, déja cité par Dante, et connu sous le titre de Ccntrastc de Cielo dal Camo, a donné lieu at de longues discussions : beaucoup ont voulu y voir un monument de la poésie vulgaire du xn° siecle, et toute une légende s’est formée autour de l’auteur, rebaptisé Ciullo (diminutifde Vincenzo) par un critique, et devenu l’orgueil de la ville d’Alcamo en Sicile. En réalité ce u Con- trasto » n’a guere pu étre composé qu’entre 1231 et 1250; on ne sait rien de son auteur, dont le nom meme est incertnin, mais qui parait avoir été quelque jongleur; car, dans le développement du theme, franchement


36 LITTERATURE ITALIENNB populaire, il a glissé certains traits empruntés in un style un peu plus relevé. Il existe aussi des traces d’une poésie populaire, d’ins- piration politique : quatre vers ont été conservés d’un chant de victoire ou était célébrée la prise de Casteldardo par les habitants de Belluno en 1193. Des fragments du méme genre, remontant au xm' siécle, nous sont cornnus en plus grand nombre; on peut méme citer un assez long poéme anonyme, le Serventese ‘ dei Geremei e dei Lambertazzi, ou sont racontées, avec peu d’art, mais non sans vigueur dans certaines scenes, les luttes intes- tines qui déchirérent Bologne, de 1274 a 1280. Si faible, si insufiisante que soit notre connaissance de la poésie populaire italienne au xn' et au x1u° sibcle, nous sommes cependant en mesure d’affirmer qu’elle constituait un capital assez riche de motifs poétiques, d’idées et de sentiments, que les patois s’étaient eH`orcés d’exprimer avec une gaucherie qui n’est pas toujours dépourvue de force, ou méme d’une certaine grace naive. La poésie savante ne devait pas tarder in s’appro- prier quelques-uns de ces motifs, et il n’est pas jusqu’a la forme métrique de ces vieux refrains, par exemple la ballata et le strambotto, qui n’ait eu par la suite une brillante fortune dans la littérature italienne. II Le 4 octobre 1226 s’éteignait saint Fran90is d’Assise. Dire ce que {`ut son apostolat, et le révei] religieux qu’il provoqua, ne rentre pas dans Ie cadre de cette histoire; I. En Provence déjh le Sirwniu était uno poésie politique ou morale,


1.’ms1>1an1oN 1>o1>uLAm1z AU xm° suicuz 87 cependant, dés son origine, le mouvement Yranciscnin touche a la littérature. La figure méme du a Poverello » avait quelque chose de poétique et de charmant, qui le destinait a devenir le héros de légendes naives, empreintcs de douceur et de piété : sa bonté, sa patience renouvelaient le miracle de ces poétes fabuleux dont les chants apprivoisaient les bétes féroces ou faisaient mou- voir les rochers; son amour pour tout ce qui vit, pour tout ce qui rend la nature si belle et proclame si haut la puissance et la gloire du Créateur, lui inspirait un sentiment de fraternité universelle, qui est bien une des dispositions d’esprit les plus poétiques que l’on puisse imaginer. Saint Frangois lui—méme, racontent ses bio- graphes, avait un jour traduit sa reconnaissance envers Dieu, pour toutes les splendeurs de l’univers, en un chant plein d’un enthousiasme ingénu qui rappelle cer- tains Psaumes : Laudato aio mi Signore, cum tucta le tue creature, Spetialmente messor lo frate Sole. .... Etce n’est pas seulcment << notre frére lc soleil, qui nous éclaire et nous réjouit, image radieuse et splendide du Tres-Haut », c’est encore ce nos smurs la lune et les étoiles », a notre frére le vent », l’air, l’eau, le feu, la terre et les plantes, et jusqu’a << notre smur la mort corporelle » que l’ame candide et ardente de saint Fran· 9ois invite h exalter avec lui la bonté du Tout-Puissant, en un chant qui constitue le plus vénérable monument de la poésie religieuse en langue italienne — poésie toute populaire, chacun le reconnait in la fraicheur du sentiment comme at la simplicité de la forme. C’est a peine si, dans cette prose rythmée, on peut apercevoir une versification proprement dite.


ss Lirrénnunnz ITALIENNE Les disciples du u Poverello » ne restérent pas étran- gers au mouvement des ic Flagellants », qui, a partir de 1260, allérent de bourg en bourg, exhortant le peuple a la pénitence; c’est en pleurant et en se donnant la discipline qu’ils récitaient leurs mystiques chansons, leurs me laudi », comme on les appela. Ils s’arrétaient sur les places publiques, tout comme les jongleurs pro{`anes, et empruntaient a ceux-ci le rythme et la mélodie de leurs refrains; aussi furent-ils couramment désignés sous le nom de Giullari di Dio, les cc Jongleurs du bon Dieu ». Leur nombre augmenta sans cesse pendant la seconde moitié du xm° siécle, non seulement en Ombrie, mais en Toscane, dans les Marches, les Abruzzes et toute ]’Italie du Nord. Les recueils de laudi rcmontant at cette époque montrent avec quelle faveur furent accueillies partout ces poésies, généralement anonymes, ou s’epanchait sans art un mysticisme exalté. Le plus connu et le plus représentatil` des Giullari di Dio est un Ombrien, fra Jacopone da Todi(mort en 1306), une des physionomies poétiques les plus accusées du xm° siécle. Jusqu’a Page de quarante ans environ, Ser Jacopo Benedetti avait exercé la profession de juriste; la mort de sa femme, survenue dans des circonstances tragiques, le plongea dans un désespoir qui alla jusqu’a troubler Yéquilibre de ses facultés : tels {`urent son dédain du monde et sa soil` d’humiliations, qu’il s'ap— pliqua, par ses singularités et les excentricités de sa conduite, at méritcr les railleries de ses concitoyens; c’est alors que, par dérision, on se mit at l’appeler Jacopone. Une dizaine d’années aprés, il entra dans l`ordre de Saint- Francois, mais ne voulut jamais s’élevcr au—dessus de la condition de frére lai; lorsque de graves dissensions se produisirent parmiles franciscains, entre ee conventuels »


i.’ms1>mnioN rorumunz AU xm' siiacus 39 et sc spirituels », Jacopone se rangea résolument parmi ces derniers, partisans de l’observance stricte de la régle, contre les conventuels protégés par Boniface VIII; il com- posa contre ce pape de violentes invectives qui annon- cent celles de Dante, et fut retenu en prison pendant plus de six ans. C’est durant cette derniére partie de sa carriere que le << Jongleur du bon Dieu » consacra surtout sa verve poétique a chanter sa << sainte folie » — Ie mot est de lui et caractérise parfaitement son inspiration. Car ce qui doinine dans les laudi de Jacopone, c’est une continuelle exagération, une exaspération, pourrait-on dire, de tous les sentiments, soif maladive de pénitence, aussi bien qu’amour sacré, et désir de s’unir a Dieu. Ne demande-t-il pas, comme une faveur, a étre affligé de tous les maux ima- ginables? Quand il parle de son amour pour le Christ, il le fait en des term_es que ne désavouerait pas la passion la plus profane. Cette sensibilité déréglée lui inspire souvent des vers plus bizarres que beaux; il lui arrive d’étre prolixe, prosai'que, trivial; mais il s’éleve aussi a une réelle grandeur, notamment quand il décrit et commente Ies mysteres du ch1·istianisme. L’eiI`et que recherchait Jacopone n’a rien de commun avec celui que nous demandons aujourd’hui a la poésie : il voulait frapper l’imagination et toucher Ie cmur de populations simples et rudes, sans se préoccuper de plaire aux déli- cats. Quelques laudi de Jacopone sonten forme de dialogue, et par suite présentent un certain caractere dramatique. Telle est la tres belle piece Donna del Paradiso : d`abord c’est un entretien de Marie avec une sorte de récitunt qui raconte les préparatifs de la passion, entre- tien interrompu par les cris du peuple; puis on assiste


to LlTTélATURE ¤TALuzNNB aux adieux déchirants du Christ en croix et de sa mere, et la se trouvent des accents d’une naiveté touchante : ee Mere, pourquoi es-tu venue? Mere, pourquoi gémis-tu? -— Mon Els blanc et rose, mon enfant qui n’as pas ton pareil, mon Els, pourquoi m’as—tu quittée? » Ces dialogues, dont la trame est tirée tres directe- ment.des récits évangéliques, constituent les premiers essais de drame en langue vulgaire; ils procedent visi- blement de_s drames liturgiques latins que l’on représen- tait in l’église, a l’occasion des grandes fetes. L’innovation des poetes ombriens fut de soustraire ces dialogues aux cérémonies ol`Ecielles du culte, de les traiter d’une faqon plus populaire et plus indépendante, surtout dans l’expres· sion des sentiments, oh leur lyrisme se donne librement carriere. Une mise en scene rudimentaire nccompagnait la récitation de ces courtes scenes, et ce fut l’origine dlun théétre sacré, qui devait donner naissance au Mystere Horentin du xv' siecle : la Sacra rappreserv tazione. Ill La Lombardie et la région vénitienne virent naitre a leur tour, nu xm' siecle, une abondante littérature popu- laire, ou plutot destinée au peuple, mais composée par des écrivains dont quelques-uns possédaient une instruc- tion tres supérieure in celle des simples jongleurs. ll faut en premier lieu rappeler ici les rédactions de l’épopée franco-italienne dont la langue, encore toute pénétrée d’éléments francais, fait une part de plus en plus large nux formes et aux locutions italiennes, ou pour mieux dire vénitiennes. A cet égard, un célebre manus-


L’INSPIRATION popunmn AU xu1° sxncua 41 crit conservé aVenise, et contenant une rédaction cyclique de plusieurs chansons de geste, avec certaines modifica- tions importantes, constitue un document du plus haut intérét : on y voit se préciser les transformations que subissait, en s’acclimatant en Italie, le contenu de nos vieux p•mes; en méme temps la langue francaise, pri- mitivement employée, s’altérait de la facon la plus curieuse : le compilateur, évidemmeut un jongleur, un << cantastorie » dépourvu d’instruction, avait la préten-, tion d’écrire en francais; mais les désinences et les expres— sions de son patois se pressaient malgré lui sous sa plume, et il en est résulté un assemblage barbare, difficile a définir. Les poemes d’inspiration morale, didactique et acces·· soirement satirique, ont un caractére tout diiférent. Beaucoup sont auonymes, comme certain recueil de traits mordants contre les femmes, ou se reflete avec crudité la tradition médiévale qui représentait la femme comme le plus sur auxiliaire de Satan pour damner les hommes; mais nous connaissons aussi quelques·-uns de ces vieux poétes, dont la personnalité n’est pas indiiférente. Le plus ancien parait avoir été Girard Pateg, de Crémone, qui vivait dans la premiere moitié du xm' siecle; on a conservé de lui une sorte de paraphrase des Proverbes de Salomon, qu’il composn en un style rude et dépourvu de toute prétention artistique, car, dit·-il, il ne la desti- nait pas aux lettrés, qui n’en ont pas besoin, mais bien a la foule des ignorauts. Uguccione da Lodi s’adressait au meme public, vers le milieu du siécle, dans un livre prolixe ou il fest clforcé de démoutrer au peuple la nécessite de renoncer aux joies mondaines, pour trouver la route du ciel. Le Milanais Pietro da Barsegape, dans unlong poéme, terminé avant 1274, développe, sous une


42 LITTRRATURE ITALIENNEI forme également populaire, l’l1istoire de la chute de l’homme, le mystére de la rédemption, la menace du jugement dernier. Il y a un peu plus d’imagination, sinon plus d’art, dans les deux poemes du franciscain Giacomino de Vérone, ou sont représentés les tourments de l°Enfer et les joies du Paradis; les tableaux, sou- vent grossiers et burlesques, qu’il trace en particulier des peines infernales, reflétent avec {idélité les croyances du peuple. Malgré tout ce qui lui manque pour mériter le titre de poéte, Giacomino de Vérone doit étre compté parmi les précurseurs de Dante, comme évocateur de visions de l`autre monde. Le plus personnel et le plus fécond des auteurs appar- tenant a ce groupe est le Milanais Bonvesin da Riva, dont la vie se prolongea assez avant dans le x1v° siecle : vieux et malade, il {it son testament en 1313. Quelques écrits latins, qui nous ont été conservés sous son nom, permettent de le ranger parmi les meilleurs lettrés de son temps; aussi ses poemes en langue vulgaire ont-ils un peu plus de tenue et de régularité que les précédents, bien qu’il les destinat a l’amusement et a l’édi6cation des gens du peuple. Ce qui nous intéresse dans les oeuvres de Bonvesin, c’est de trouver, a coté des développements habituels sur la vie chrétienne et sur les mysteres de la religion, des légendes pleines de naiveté et de fraicheur, empruntées a la pure tradition populaire du Moyen Age; telle est l’histoire du chevalier qui avait le diable pour serviteur, ou celle du frére Ave Maria, dont l`ignorance était si grande qu’il ne savait que cette seule priére; aussi la récitait-il a tout propos : quand il mourut, un rosier poussa sur sa tombe, et sur chaque feuille on lisait, en lettres d'or, cc Ave Maria » — le rosier avait sa racine dans le coeur du pauvre moine.


1.’ms1>mA·r1oN 1>o1>uLAnuz AU xm' srizcmz 43 Souvent aussi Bonvesin a recours 5. la forme du dia- logue, et présente un enseignement moral en de petites scenes parfois assez piquantes : il imagine un entretien entre la modeste violette et la rose orgueilleuse, entre l’industrieuse fourini et la mouche oisive, entre la Vierge et Satan; ou bien il nous fait assister au complot des mois conjurés pour détroner leur roi, Janvier, qu`ils accu- sent de paresse et de divers autres péchés. Enfin on a de Bonvesin un curieux traité de savoir-vivre, sur les cinquante regles de politesse a observer a table, qui nous ouvre un jour fort intéressant sur la vie privée des Milanais at la {in du xm' siecle. IV Tous les essais de poésie vulgaire mentionnés jusqu`ici sont composés dans une langue que l’on ne peut encore qualifier d`italienne : cette littérature populaire est nettement dialcctale. Le sentiment, méme vague, de l’unité linguistique de tout le pays qui s’étend des Alpes a la Sicile, n’était pas encore, et ne pouvait pas étre duns les esprits, par la simple raison que cette unité n’existait pus._Aussi chacun des écrivains qui viennent d°étre énu- mérés s’était—il exprimé dans son dialecte particulier, l’énigmatique Cielo en sicilien, l’auteur du ee Serventcse dei Geremei e dei Lambertazzi » en bolonais, Jacopone ` en ombrien, Pateg, Giacomino, Bonvesin, en crémonais. en véronais, en milanais, et ainsi des autres. Cependant in cette remarque il faut apporter aussitot une restriction importante. De tout temps, quand un homme du peuple, possédant le degré d’instruction le plus élémentaire, prend la plume en main, on peut étre


LL Ltvrrénnuius ITALIBNNE sur qu’il n’écrit pas cxactement comme il parle : il fait effort pour employer des expressions plus choisies et qui lui paraissent plus relevées, d’Of1 résulte souvent un niélange comique de platitudes vulgaires et d’élégances pseudo-littéraires. Cs n’est qu’aux époques de civilisation avancéc que l'on voit des lettrés se complaire a repro- duire avec une exactitude scrupuleuse le parlcr savoureux des paysans, la naiveté ou la malice du menu peuple des villes Tel n’est assurément pas le genre ou se sont exercés un Cielo, un Jacopone, un Pateg; et l’on peut affirmer a priori que le fond dialectal de leur langue est incon- scient, tandis que leur art, si mediocre f1?1t·il, tendait a hausser leur style au-dessus des particularités de leur patois. Car il leur importait beuucoup d’étre compris, non seulement des gens de leur ville ou de leur village, mais d’un public aussi large que possible; cela leur était d’autant plus facile qu’a cette époque les dilférences entre dialectes limitrophes n’étaient pas aussi profon- dément accusées qu’elles le sont devenues. Il suffisait donc au poéte de choisir, parmi les locutions et les formes qu’il avait a sa disposition, celles qui étaient communes a plusieurs patois voisins, celles que l’on entendait aisément dans le plus large rayon possible. En outre, un Jacopone, un Bonvesin, hommes possédant une instruction tres supérieure a la plupart de leurs contem- porains, étaient fort oapables de donncr un peu plus de noblesse at leur langue, en y introduisant quelques lati- nismes; d’autres, spéciulement dans l’Italie du Nord, tournaient de préférence les yeux vers les deux idiomes littéraires alors en vogue et si proches parents de leurs patois, le provencal et le francais. Ainsi s’étaient forrnées peu ai peu, d'instinct plutét


1.’msr>mn1ou POPULAIRE AU xm' suécuz A5 que par l`el`f`et d’une reilcxion consciente, des langues in demi littéraires qui, sans étre positivement artificielles, tendaient a une certaine généralité, régionale tout au moins, c’est-a-dire qui constituaient un premier essai de langue poétique. C’est pour cela que le Contrasto de Cielo dal Camo, écrit en sicilien au témoignage de Dante, of}`re les plus grandes ressemblances avec les putois unciens de l’ltalie méridionale; le Servenlese dei Geremei e dei Lambertazzz', composé par un Bolonuis, pouvuit étre compris dans toute l’Emilie et la Romagne; les Zaudi de Jacopone n’étaient pas accessibles aux seuls habitants de Todi, mais at toute l’Italie moyenne. Le cus des poétes septentrionuux est plus instructif encore : on observe si peu de difl`érences entre la langue d’un Uguccione de Lodi et celle d’un Giacomino de Vérone, ou d’autres Lombards et Vénitiens du temps, que certains philologues ont pu penser qu’une véritable langue littéraire, commune at toute cette région, de Milan iu Venise, s’était établie, au xu1° siecle, a coté ou pour mieux dire au-dessus des divers patois. En réalité, les dialectes de l’Italie supérieure avaient alors plns de ressemblance entre eux qu’ils n’en ont aujourd’hni, et

  • une certaine unification —- si tant est que l’on puisse

employer cette expression trop absolue —- se faisait spontunéinent dans la langue écritc, en vertu des ten- dances inéluctables qui vieunent d’étre indiquées. Pour sortir de ce premier stade, tout regional, de son développement, et s’élever in une plus grande géné- ralité, il fallait que la langue italienne {ut maniée par des écrivains moins préoccupés d’instruire que de réaliser une certaine perfection artistique, 0tS11Pt0UtS’3dTOSS3Ht a un public lettré, aristocratique, composé d’éléments vcnus des régions les plus diverses, et par suite dégagé


de tout caractère provincial. Ces conditions se trouvèrent réunies et commencèrent à faire sentir leurs effets dès le second tiers du xiiie siècle, à la cour dr l’empereur Frédéric II. C’est là que se manifesta pour la première fois, en Italie, une conception purement artistique de la poésie, point de départ d'une littérature savante qui, en se fondant un peu plus tard avec le courant d’inspiration populaire, devait donner naissance aux grands chefs d’œuvre.



CHAPITRE III


LES ORIGINES DE LA POÉSIE
ET DE LA PROSE SAVANTES


I


La personnalité de Frédéric II domine de très haut toute l’histoire d’Italie durant la première moitié du xiiie siècle ; ce prince fut l’étonnement de son temps, « stupor mundi », objet d’une admiration enthousiaste pour les uns, de scandale pour les autres. Ce fils de l’empereur Henri VI, ce petit-fils de Barberousse était Italien, ou pour mieux dire Sicilien, par sa mère Constance, la fille du roi Roger ; il fit de Palerme son séjour favori et songea, dit-on, à ramener en Italie le siège de l’empire. Célèbre dans l’histoire par la lutte acharnée qu’il soutint contre la papauté et contre les communes de la Haute-Italie, Frédéric II fut un politique adroit et sans scrupules, mélange déconcertant des qualités les plus hautes de l’esprit, et des violences d’une nature à la fois passionnée et froidement calculatrice ; il inquiéta ses contemporains par ses allures de monarque oriental, par sa tolérance envers les musulmans, par la faveur qu’il as LITTERATURE ITALIENNE témoiénait aux savants arabes, par son indiiférence reli- gieuse qui le {it taxer d’athéisme. Mais il acquit la répu- tation d`un protecteur éclairé des sciences, de la philoso- phie, et de la poésie : le charme deson esprit et de sa personne, sa curiosité toujours en éveil, l`accueil que trouvait pres de lui quiconque se montrait capable de contribuer at l’éclat de sa cour ou aux progress des études qu’il aimait, lui gagnercnt d’a1·deutes sympathies : << Ceux qui avaient quelque talent, dit un vieux conteur, accouraient aupres de lui de toutes parts; car _il était libéral et faisait bonne mine aux gens de mérite, quels qu’ils fussent : musiciens, poetes, beaux diseurs, artistes, jouteurs, escrimeurs, se donnaient rendez—vous a sa cour. » Les u sonatori e trovatori », dont parle ici le rédacteur du N0vellino*, furent d’abord des troubadours venus de Provence, mais ce furent aussi des Italiens qui se mirent in plier leur langue at l’imitation de la poésie courtoise, a l’expression savante de l’an10ur chevaleresque. La part d’h0nneur qui revient ia Frédéric II dans cette entreprise hardie est considérable : il l’encouragea par son exemple, `et cinq de ses e< Canzoni » nous ont été conservées. Son entourage immédiat est largement représenté parmi lcs poetes de ce groupe, auquel on a donné lo nom d’ << école sicilienne »; on y reléve le nom d’un de ses fils, Enzo roi de Sardaigne, celui du célebre Pier della Vigna, confident et conseiller de l’empereur, urrivé aux plus hauts honneurs en 1247, et subitement disgracié en 1249; ceux de Jacopo da Lentiui, qui des 1233 parait avoir été l’un des notaires de la cour, de Guido delle Coloune, qui porte le titre de juge, de Jacopo Mostaoci, fsuconnier i. Voir ci-aprbs, p. 67 at suiv.


LES onicmns ma LA roésm nr me LA nose ssvnures 49 de Frédéric, de Ruggieri d’Amici, que l’on est tenté cl’identifier avec un personnage du meme nom, auquel l’empereur confia divers emplois et ambassades entre 1240 et 1242. Les autres ne sont guere connus que par leurs noms inscrits en tete des pieces qu’un précieux manuscrit du Vatican a sauvées de l’oubli. Au reste, la pliysionomie de ces divers poetes est si peu accusée q11`il ne nous importe guére d’en savoir davantage pour coinprendre et juger leurs vers : l’inspi- ration individuelle en est complétement absente; tout y est artifice et convention. L’amant est l’humbIe esclzive de sa dame; il la sert sans qu’aucun dédain puisse jzunais le rebuter; il se plaint des rigueurs qui _récompensent ses hommages, ou se réjouit de la bienveillance qu’elle lui témoigne. Mais cette dame, pale, vague, incolore, imprécise, irréelle, est la meme chez tous ces poetes; elle n’a rien de vivant, et l’on ne saurait s’en étonner, puisque c’est une créature purement imaginaire; l’amour qu’elle inspire est entierement étranger aux sentiments qui faisaient vraiment battre le coaur des courtisans de Frédéric II. La poésie des Siciliens n’est que le reflet de celle des troubadours, un reflet alangui, qui est fort loin de rendre la variété et le relief du modele. Le style meme, les images et les artifices de versificntion, tout y est emprunté. Cependant cette école sicilienne, si pauvre qu’elle puisse paraitre, a exercé une influence profonde sur les destinées de la poésie italienne z c’est dans Pentourage de Frédéric II que s’est constituée la u Canzone », que Dante et Pétrarque devaient porter at sa perfection; c’est Ia encore qu’une courte poésie, d’origine obscure, mais dont la fortune allait etre merveilleuse —- le sonnet —— zi commencé a faire ses preuves, en purticulier sous la Ilf'l`iIA'!'U|I ITALIIIIL ‘


so u1··rBaA·rumi irnnxuwx plume de Jacopo da Lentini; c°cst la cnfin que, pour la premiere f`ois, la langue italienne s’est vraimcnt élevée a la dignité d’idiome poétique. Car l’écolc sicilienne n’est ainsi nommée, Dante a pris soin de nous le dire, que er parce qu`un grand monarque avait placé son trone en Sicile »; mais elle n`a pas plus emprunté sa langue que son inspiration aux populations de l°ile. Cortes, beaucoup de Siciliens figurent parmi ces vieux poetes; mais ces magistrats, ces uotaires, ces officiers impériaux étaient des hommes pourvus d’une haute culture, qui avaient étudié pour la plupart a Bologne, qui avaient voyagé, séjourné en divcrses parties de la péninsule, et leur horizon s’éte11dait bien au delii de leur province. D’ailleurs l’Italie contiuentals était bril- lamment représentée parmi aux : la Calabre et la Pouille par un Folco Rull`0, par un Giacomino ct un Ruggieri Pugliese, la Campanie par Pier della Vigna de Capoue, par Rinaldo et Jacopo d`Aquino, la Tos- cane par Arrigo Testa d’Arezzo et Jaeopo Mostacci de Pise, Génes par Percivalle Doria, et la vallée du Po par un Paganino cla Serezano. Du eoncoursxle tous ces Italiens, d’origine fort diverse, mais uuis dans un méme amour pour la poésie, uourris de lettres latines et de er gaie science » provenqale, est sorti le premier essai de langue poétique. Si timide et si maladroit qu’ait été cet essai, si mélée d’éléments hétérogenes mal fondus que s0it cette langue, si conventiounelle et si vide que scmblc cette poésis, il y faut pourtant reeonnaitre quelque chose de plus qu’un patois : c’est déjin de l’italien. ll n`est que juste d’ajoutcr que, it travers la froideur compassée et la psychologie factice des poétes siciliens, on découvre ca ct la quelques traces d’inspiration sin- cere, certains traits pleins de naturel, des expressions


LES onicinns nn LA roésuz nr nn LA mxosn SAVANTES M qui peignent au vii` un souvenir ou un sentiment réel, et qui ne procédent pas de l’imitation. Ces accents de poésie vécue, qui ne cloivent rien a la tradition chevaleresque, sont surtout remarquables dans deux chansons de Rinaldo d’Aquino et d’Odo delle Colonne, ou une jeune femme se lamente, ici sur le depart d’un chevalier pour la croisade, la sur Vinlidélité de soin amant. Tout, dans ces pieces gra- cieuses, le sentiment, l’expression, le rythme, a quelque chose d’alerte et de dégagé qui procéde directement de l’inspiration populaire. Ainsi, it coté de leurs autres mérites, ces vieux rimeurs ont eu celui d’apercevoir at quelle source il fallait puiser, pour rafraichir et vivifier la poésie artificielle importée de Provence. II Il est ii pen pres impossible de tracer une ligne de démarcation nette entre les poétes de l’école sicilienne proprement dite et ceux qui, in leur exemple, s’inspire— rent des Provencaux dans l’Italie centrale, et particulié- rement en Toscane. En réalité c’est encore l’école sici- lienne qui se prolonge sur le continent, avec ses motifs conventionnels, sa technique, et jusqu’a sa langue, ou les éléments méridionaux demeurent quelque temps recon- naissables; et cette poésie s’appauvrit graduellemcnt, s’épuise, devient plus artificielle et plus vide. L’amour chevaleresque, selon la formule des troubadours, pouvait encore étre compris a la cour d’un puissant empereur, on les lettrés vivaient dans un contact intime avec les représentants les plus authentiques d’une aristocratie guerriére; ce n’était plus qu’un jeu d’espr·it, une attitude apprise, plus éloignée que jamais de la réalité, pour les


n LITTERATURE ITALIENNE bourgeois de communes d’ou avait dés lors disparu toute trace d’orgauisation féodale. Quelque soin qu’ils missent at étudier leurs modéles, provengaux ou siciliens, l’imi- tation ne pouvait produire l’originalité; force leur fut de demander un peu de nouveauté a une forme de plus en plus savante, difficile, contournée, aboutissant at une obscurité qui était souvent recherchée comme un mérite. Car les poétes appartenant a ce second groupe de l`école sicilienne aimérent d'une aH`ection particulicre la marziem oscum, ou certains troubadours — tel Arnaud Daniel — s’étaient acquis une grande réputation : rimes ¤< équivo- ques », rimes 21 l’intérieur des vers, répétition perpétuelle des mémes mots, ou de mots ayant la méme racine, allité- ration, il n’est guére d’artifices que les 'l`oscans, de 1250 a 1280 environ, n’aient cultivés avec la plus facheuse insistance. Il importe peu de donner ici la liste assez longue de ces Florentins, Pisans, Siennois ou Arétins dont le bagage poétique est aussi léger que l’originalité; un seul, tenu par eux-mémes pour leur maitre at tous, les représente d’une facon trés suffisante : c’est Guittoue d’Arezzo, né vers 1230, mort en 1294. Il était impossible cependant que la personnalite de tous ces écrivains ne se tit pas jour de quelque fagon, et que les préoccupations au milieu desquelles ils vivaient n’cussent aucun écho dans leurs vers. La vérité est qu’en dépit de la poétique conventionnelle at laquelle. étaient attachés ces héritiers toscans des Siciliens, quelques-uns Erent une part plus large a l’inspiration populaire, d’au- tres, en grand nombre, traduisirent eu vers leurs senti- ments politiques, ou exprimérent des pensées d’uu carac- tére moral et religieux. La politique n’avait pas été étraugere ia Yiuspiratiou des Provengaux; les Sicilieus s’eu étaieut absteuus, et il


mas oiucmss mz 1.A roiisis m on 1,A rnosn SAVANTES at ne pouvait en étre autrement il la cour d’un autocrate comme Frédéric II. Mais les passions et les rivalités des partis occupaient une large place dans la vie agitée des communes toscanes; aussi voit—on ces notaires, ces bour- geois de Florence, de Pise ou d’Arezzo entretenir une espéce de correspondance poétique, en sonnets, ou ils échangent leurs impressions sur les événements contem- poraius. La mcilleure poésie de Guittone d’Arezzo, celle qui, a travers son style raboteux et prosafque, donne l’idée la plus avantageuse de son inspiration, est une Canzone sur la bataille de Montaperti (1260), ou les Guelfes de Florence furent écrasés par les Gibelins. Le meme Guittone a consacré son talent poétique, dans les derniéres années de sa vie, ai des pieces d’un caractére exclusivement moral et religieux. Jusqula 1266 environ, il avait surtout chanté l’amour, suivant le rite consacré par les Provencaux et les Siciliens; mais alors, soit par l`eH`et d’une brusque conversion — il entra dans l’ordre, d’ailleurs peu sévére, des Chevaliers de Marie, vulgaire- ment appelé des frati gaudenti, —— soit par une réaction naturelle contre le cercle d’idées étroit et factice ou il s’était d’abord enfermé, il ne voulut plus dire que les louanges du Christ et de la Vierge, il précha les vertus chré- tiennes et disserta sur l’immortalité de l’ame. Sa technique du reste ne se modifia guére pendant cette seconde pé- riode de sa carriere :il resta pesant, obscur, maniéré; et son style, ot: pénétraient en plus forte proportion les constructions latines, ne s’éclaira que rarement d’une image naive ou d’un accent simplement ému. L’inspira— tion religieuse de Guittone est le contre-pied du mysti- eisme ardent de Jacopone; ce n’en l`ut pas moins un mérite réel, et dont il convient de tenir compte au chef de la_vieille école toscane, que d’avoir ajouté cette cordc


64 LlTT}iRATURE 1·rAmnNNE _ nouvelle a la lyre, encore assez pauvre, de la poésie snvante. D”ailleurs une innovation plus fécoude s’annongait, vers la meme époque, dans les vers d’un Florentin, Cbiaro Davanzati, mort avant 1280. Tout eu adoptant, d°u11e fagon générale, la maniére de Guittone dans la poésic amoureuse, pulitique et moralisante, Chiaro Davanzati réussit a introduire dans ses compositions, avec un style plus naturel et plus dégagé, une originalité dans lc déve- loppement des sujets les plus rebattus, qui révéle chez lui une imagination trés personnelle. Dans un de ses sonnets, le portrait de sa dame est complété par l’indi- cation des eH`ets moraux que produit sa beauté sur ceux qui la contemplent; sa seule vue rend la joie a qui est plougé dans la douleur : Cosi Madonna mia face ullegrare, Miranda lei, chi avesse alcun dolore. Cette idée, qui parait aujourd’hui froide et banale, a été le point de départ de toute une psychologie amou- reuse, dont le_ premier grand représentaut {`ut Guido Guinizelli de Bologne. Nous savons fort peu de chose de ce poéte, exilé de sa patrie en 1274, et qui mourut probablemeut assez jeunc; nous ne possédons méme pas de lui un grand nombre de pieces; encore parmi celles-ci plusieurs appa1·tiennent·elles a la maniére des Sicilieus et de Gulttone, dont le Bolonais se proclama d’abord le dis- ciple respectueux. Aussi n’est-ce qu’a une célébre canzone et in quelques sonnets qu’il l`aut demander compte de ln grande place qu’il occupe dans l’histoire de la poésie lyrique au xm' siécle. L’innovation de Guido a été d’introduire une significa-


tion idéale precise dans toutes les vaines abstractions de ses prédécesseurs Les perfections de « Madonna » et l’extase de son adorateur formaient le sujet d’interminables descriptions sans réalité, sans autre objet qu’elles-memes. Donner un contenu, un sens, a cette rhétorique creuse, voila ce que Guido Guinizelli a su faire: l’amour est l’attribut nécessaire et exclusif des coeurs bien nés, nobles et délicats ; il habite en eux comme l’oiseau dans le feuillage ; il en est aussi inséparable que le soleil l’est de sa splendeur. Ainsi s’établit une sorte d’identité entre l’amour et la noblesse du coeur, et en fin de compte il n’y a pas d’autre noblesse que celle-la.

La dame qui inspire cet amour idéal esl; quelque chose de plus que l’abrégé de toutes les perfections terrestres : elle est l’expression méme de la vertu, l’image d’une beauté surnaturelle, le reflet du Tout-Puissant. « Dieu, dit le poete, me reprochera sans doute, quand je comparaitrai devant lui, d’avoir osé le reconnaitre dans les traits d’une créature mortelle; mais je lui répondrai :

Tenea d’Angel semblanza
Che fosse del tuo regno ;
Non mi sie fullo s’io le posi amanza 1.

Telles sont les idées essentielles développées par Guido Guinizelli, dans sa belle canzone Al cor gentil ripara sempre Amore, a grand renfort de comparaisons subtiles, souvent gracieuses, parfois obscures, mais expressives et inconnues de la poétique purement chevaleresque. Cette métaphysique amoureuse, difficile et

1. « Elle ressemblait à un Ange de ton royaume : ne m’impute pas crime de m’être épris d'elle. » raffinée, se prétait a des développements philosophiques entiérement nouveaux et d’une portée jusqu’alors insoupconnée. Peu importe a cet égard qu’il s’agisse d’une passion réelle ou imaginaire : c’est par sa conception méme de l`amour que Guinizelli a été le régénérateur de la poésie lyrique : la dame n`est plus décrite en traits conventionnels destinés a glorifier sa beauté périssable; le poéte célébre les effets que produit cette beauté dans l’ame de celui qui la contemple. Or ces el}`ets sont d’ordre purement moral: elle chasse des coeurs toute pensée mauvaise et basse; elle brisv l’orgueil, apaise la colére; elle est la personnification inéme de l`éternelle Beauté et de la supréme Bonté. En lisant les vers de Guinizelli, ou la nouveauté de la pensée s’allie a la douceur harmonieuse du style, on croit déja entendre les accents familiers de la poésie dantesque. Dante en effet ne s’est pas fait faute de citer et d’imiter Guido Guinizelli, le Saggio, comme il l`appelle, c`est-a-dire le poete cc savant », auquel il donne encore ce beau titre : a Pere de tous les poétes qui ont su rimer de douces et charmautes chansons d’amour ».

Ces poértes, au premier rang desquels figure Dante lui—méme, nous les retrouverons at Florence; c`est la que Guido Guinizelli a vraiment fait école, plutot qu’a Bologna. Car il ne suffit pas d’un cz Onesto Bolognesc », cité par Dante ct par Pétrarque, et de trois autres noms, sous lesquels ne nous est parvenu qu’un nombre insignifiant de vers, pour C011Stitll6!' une école bolonaise. Guido Guinizelli est une personnalité considérable, mais qui reste at peu pres isolée a Bologne; sa véritable gloire est d`avoir frayé la voie 21 l°école florentine connue sous le nom de Dolce stil nuovo. ms omcmns on LA roésu; wr px LA PROSB savnrms A7 III Mais avant d’aborder l’étude de la civilisation dont Florence a été le centre, il faut encore jctcr un coup sl’ceil sur les premiers monuments de la prose savante; i ils sont de peu postérieurs aux premiers essais de poésie savante, et présentent plus d’un caractere analogue. Comme les poetes, les prosateurs eurent d’abord quelque peine a se détacher du dialecte de leur pays natal; ils s’y efl`orcerent cependant, et ce furent des écri- vains bolonais et toscans qui réussirent le mieux in donner la la prose une certaine majesté littéraire, tandis que les Vénitiens restaient plus fidéles a leur idiome. Guido Fava de Bologne, qui composa vers 1229 un traité en latin, contenant des modéles de lettres, et inti- tulé Doctrina ad inveniendas, incyziendas et formandas materias, y a également inséré un assez grand nombre de formules épistolaires en italien. Ce sont les plus anciens exercices de rhétorique en langue vulgaire qui nous aient été conservés. Un autre Bolonais, Fra Gui- dotto, passe pour avoir résumé et dédié au fils de Fré- déric II, Manfred (mort eu 1266), la Rhetorica ad Heren- nium, longtemps attribuée a Cicéron. Les traductions d’0euvres classiques deviennent de plus en plus fréquentes Ea mesure que l’on approche du x1v' siecle, et ce sont encore des fragments traduits du latin que l’on groupait, dans un but d’instruction, sous le titre de Fiori. Plu- sieurs de ces recueils — Fiore di virtzk, Fiore e vita di flosof e di molti savi — remontent certainement a la seconde moitié du xm' siécle, au moins dans leurs par- ties essentielles. On en peut dire autant de certaines chroniques, dont les auteurs anonymes paraissent avoir


58 L1r1·1§nA·runE innirmxs été contemporains des événements qu’ils racontent; il taut signaler 21 cet égard une belle description de la bataille de Montaperti (1260), due a la plume d’un Sien- nois. Malheureusement ces divers morceaux nous sont parvenus suit incorporés dans des muvres plus récentes, soit rajeunis quant e la forme par quelquecopiste posté- rieur, et cela n°est pas sans leur oter beaucoup de leur intérét comme monuments de la prose italienne a ses débuts. Un grand nombre de contes, de récits histori- ques, légendaires ou romanesques — sur Troie, sur Rome et sur Fiesole — remontent sans aucun doute qu xm' siecle‘; mais l’impersonnalité de ces narrations a permis aux copistes, qui se les sont successivement trans- mises, d’en altérer peu it peu la forme; aussi ces textes, tels que nous les possédons, peuvent-ils it peine étre tenus pour des spécimens authentiques de la prose pri- mitive. Le caraotere de l’auteur, ses idées, et surtout sa con- ception tres particuliere du style, sont au contraire l`ort reconnaissables dans les lettres de Guittone d`Arezzo. Quelques-unes paraissent de peu postérieures a 1260; c’est dire qu’il n’existe guere de monument plus aneien de la prose italienne. Le contenu de ces lettres — exhor- tations et consolations chrétiennes — est a peu pres le méme que celui de ses poésies morales et religieuses; une seule, la plus importante, est adressée aux Floren- tins, et roule sur la situation de cette ville apres les revers du parti guelfe. Le style de ces épitres est fort eurieux, mais ne surprend pas quand on conuait les vers de Guit- tone 2 c’est le méme mélange d’éléments italiens, pro- 1. Dante, en nn passage du Paradia (ch. xv), fait dire A son trisntenl Cacciuguida que le passe-temps favori des femmes, tout en fileut, étail de raconter ces histoiree du temps passe.


Lizs oniuiuzs mz LA POIQSII ET mz LA pnosn SAVANTES 59 vcnqaux ct latins, la mémc aH`cctatiou péuibic dans Yagcuccuueut dc longucs périodcs coutouruécs ct obscurcs. Evidcmmemt l`autcur a fait un cH`ort cxagéré pour s’éloiguer dc Vusagc commuu; ses succcsscurs dcvrout dc toutc néccssité professor uu dédain moius maguifique pour Ic laugagc populairc ct pour Ia clarté. Mais cette exagératiou mémc déuotc chez Guittonc unc préoccupatiou artistiquc, qui a mauqué il Ia plupart des prosatcurs ses coutcmporaius.





CHAPITRE IV


FLORENCE ET LA TOSCANE À LA FIN DU XIIIe SIÈCLE

ET AU DÉBUT DU XIVe


Ce qui avait fait défaut aux efforts dispersés des poètes et des prosateurs italiens, jusqu’aux dernières années du xiiie siècle, c’était, avec un centre commun, la conscience nette des moyens à mettre en œuvre pour atteindre ce but vaguement aperçu : créer une littérature en langue vulgaire capable de s’imposer à toute la péninsule. Pendant quelque temps, certaines cours princières de la région vénitienne, particulièrement dans la marche de Trévise, semblèrent en état de prendre la direction du mouvement littéraire ; mais seule la poésie chevaleresque y prospérait, et bientôt Florence éclipsa tout autre foyer de civilisation en Italie.

Florence n’avait joué qu’un rôle fort effacé, presque nul, dans les origines de la langue et de la littérature vulgaire ; elle prend tout à coup une éclatante revanche à partir de 1280 environ. La vallée de l’Arno, au point où la montagne de Fiesole fait face aux collines ondulées rnomexce sr LA Toscnme AU xm' nr AU x1v° siiacm 61 du Chianti, devient comme le creuset ou se fondem toutcs les paillettes de métal précieux mises au jour par les chercheurs d’or· espacés, depuis un demi-siecle, entre Palerme et la vallée du P6. L’alliage qui va en sortir, brillant et sonore, est la matiere que des artistes de génie s’appliqueront at polir et at ciseler. Pendant deux siecles et demi, Florence va rester at la téte du inou- vement intellectuel; l’éclat de sa civilisation rayon- nera et se propagera au loin : la Renaissance deviendra italienne, puis européenue. Mais la période de prépara- tion, l'éclosion des premiers et des plus purs chefs- d’u2uvre ont eu pour théétre la ville que Dante appelle avec orgueil << la bellissima e famosissima liglia di Roma ». Sans vouloir sonder le mystere qui entoure la nais- sance du génie, on ne peut se dispenser de rechercher comment les Florentins se sont rendus dignes de jouer un si grand role. Dans la variété de ses manifestations, il faut examiner comment s’est révélée et développée la vitalité de ce peuple, le dernier venu, semble-t-il, a la vie de l’esprit, et qui presque aussitot a produit Ie plus grand poéte des nations néo-latines. I L’histoire du génie florentin est intimement liée ai celle de l’indépendance de cette ville : l’éclipse du premier coi`ncidera tres exactement avec la chute de la république, et l’on peut affirmer que Vapprentissage de la liberté fut une des conditions les plus favorables at Vépanouissement des qualités innées chez ce peuple fin, clairvoyant, épris d’une élégance discrete, dont il pouvait trouver le pre- mier modele dans les lignes souples et lumineuses do


son horizon familier. Or la liberté llorentine date du milieu du xu° siecle environ : la comtesse Mathilde en mourant (1115) avait légué ses possessions au Saint-Siege; Florence dépendit donc nominalement des papes. Mais les empereurs revendiqnaient aussi certsins droits sur le margraviat de ’l`o`scane, et aumilieu des luttes confuses, sans eesse renouvelées, du sacerdoce et de l’empire, l’ltalie se trouva souvent dans un état d’anarchie à peu pres complete : les Florentins en profiterent pour organiser chez eux un régime autonome, au service duquel ils dépenserent une grande adresse politique, prenant de jour e11 jour plus uettement conscience de leurs besoins, de leurs droits et de leur force.

Il est vrai que la commune de Florence, ii peine constituée, fut déchirée par des divisions intestines ou semblait devoir s’épuiser sa vitalité. Dans le courant du xiu° siecle, les révolutions se succedent presque sans interruption; la ville est constamment bouleversée par des préparatifs de guerre contre Pistoie, Pise, Sienne ou Arezzo, par des soulevements populaires, ou par des rencontres de gens armés qui vident leurs querelles sur les places et dans les carre{`ours : un jour, tout un quartier est en feu; le lendemain, le sang coule dans les rues. Une moitié des citoyens riches et influents est exilée; ces rr {`uorusciti » n’ont naturellement qu’une pensée, rentrer a Florence pour en chssser l’autre moitié, et ils y réussissent in tour de role.

Il nous semble que cette instabilité, que ces convulsions incessautes et ces discordes eiviles auraient dx) nuire au développement progressif de ln puissanee et de la prospérité de Florence. Mais c’ost la une des nombreuses illusions auxquelles nous sommes exposéh, lorsque nous jugeons avec nos idées modernes les condi- rnonnucn nr LA Toscnun AU xu1° m AU x1v° snfzcuz as tions tres particulieres de ln société niédiévale. 'l`out au contraire, c’est au milieu de ces luttes chaque jour renouvelées que l’individualité du Florentin s°est défini- tivement formée. Car ces libres citoyens ne prenaient les armes que pour la défense de leurs propres intéréts : intéréts de la commune contre les communes voisines; intéréts de leur parti contre le parti opposé; intéréts per- sonnels contre leurs ennemis et leurs rivaux. Non seule- ment le Florentin dut s’accoutumer ainsi de bonne heure a distinguer sansiillusions le but qu’il voulait atteindre, at juger ses adversaires, eta discerner les moyens les plus surs pour les abattre; mais il déploya sans cesse toutes ses énergies, en vue d’assurer at sa personnalité le déve- loppement le plus complet, les satisfactions les plus variées, et la plus absolue liberté. Aussi vit-on les insti- tutions politiques de Florence évoluer dans un sens de plus en plus démocratique : la fin du xu1’ siecle marque le triomphe du parti populaire sur les derniers restes de l’aristocratie féodale; les ¢< fuorusciti » gibelins soutenus par Arezzo sont écrasés at Campaldino (1289), et Giano della Bella fait adopter en 1293 la loi célébre, connue sous le nom de Ordinamenti di giustizia, en vertu de laquelle les nobles étaient at tout jamais exclus des fonc- tions publiques. A ce moment, Florence atteint un degré de prospérité matérielle unique en Italie. Elle en est redevable at son commerce, A ses industries de la laine et de la soie, et particulierement at la banque, dont les Florentins se font une spécialité dans toute l’Europe occidentale. lls y réa- lisent des fortunes considérables, et cette richcsse a pour conséquence l’introduction du luxe dans une société jadis plus rude et plus austere. Dante s’est fait l’écho des craintes qu’inspiraient at des moralistes chagrins les


sa inrrimnunn inuizxxn changements survenus dans les mccurs; mais nous nc pouvons oublier que cette richesse et ce luxe, avec la soif de jouissances qui en fut la conséquence, sont des conditions nécessaires aux progrés de l’art et de la poésie. Or préeisément l’art italien moderne nait en Toscane dans la seconde moitié du X1ll° siécle. Nicolas de Pise sculpte la belle chaire du baptistere de Pise en 1260, cn 1268 celle du dome de Sienne, plus niagnifique encore; et ses éléves, au premier rang desquels figure son lils Jean, ornent les églises toscanes de monuments finement ouvragés. Sienne, vers le méme temps, produit un grand peintre, Duccio di Buoninsegna; Florence admire les oeuvres de Cimabue et, peu apres, de son éléve Giotto, né en 1266. Arnolfo di Cambio dirige la construction du palais de la Seigneurie et de Santa Maria del Fiore. Des avant l’année 1300, Florence est un {`oyer de vie artistique intense, et le peuple entier suit avec un intérét passionné les embellissements de sa ville, juge et encourage le travail de ses artistes : l’achevement d`une madone peinte par Cimabue secoue Florence d’enthou· siasme, et un cortége de féte accompagne de l’atelier du maitre ai l’église de Sainte-Marie-Nouvelle cette oeuvre naive, alors tenue pour un miracle. L’histoire de la lente et laborieuse construction du dome est ai cet égard fort instructive : pas un détail, méme secondaire, {`enétre, colonne ou chapiteau, 11'était exécuté sans qu°un modele en eut été exposé, discuté, approuvé. Une pareille méthode présente certes de graves inconvénients; mais il n`en était pas de plus propre a laire des monuments Horentins l'expression exacte du génie de la ville. A d’aussi heurcuses dispositions, i11nées ou acquises, les Florentins joignaient un autre don, capital au point de vue qui nous occupe = leur langue. Si le dialeete de


rnonsivcn nr LA roscnnz AU xm' nr AU xrv° srécu as Florence a fini par prévaloir dans la littérature ita·· ‘ lienne, il ne le doit pas a son excellence seule z il con- vient de remarquer que par sa situation centrale, entre la vallée du P6, la docte université de Bologne et Rome, par sa prospérité commerciale, son importance politique et l`éclat de sa civilisation naissante, Florence était désignée pour devenir un foyer de vie intellectuelle capable d'imposer son langage hors de son territoire; il faut surtout rappeler que les chefs-d’osuvre d’un Dante, d’un Pétrurque et d’un Boccacc ont consacré l’usage d`une langue littéraire dont le florentin est l’élément fon- dainental. Mais il serait injuste de méconnaitre les droits que le principal dialecte toscan uvait in cet honneur : si pour répondre at l’inéluctable besoin d’élever la langue écrite au-dessus des patois locaux, les lettrés travail- laient d`instinct at se rapprocher du latin, force leur était d’adopter celui des dialectes vivants ou la langue de l’ancienne Rome était le plus aisément reconnaissable; or ces dialectes sont sans aucun doute, ceux de Toscane. Les sons latins, en particulier les voyelles toniques et les consonnes, y sont conservés avec une pureté dont aucune autre province ne fournit d’exemple. Sans doute, dans la langue populaire, bien des mots étaient et sont encore parfois grossiérement estropiés; mais un tres léger effort suffisait pour rapprocher de leur forme latine ces mots défignrés; il était aisé d°introduire dans le parler vulgaire plus de régularité, de correction et de gravité, sans perdre contact avec la langue bien vivace que par- laient chaque jour les Florentins pourvus d’uue instruc- tion moycnne. Lirmnrrunz ITALXSNNI. _ 5


66 Lrrrénnunn imnixauux II L’emploi de la prose at Florence, dans Ia seconds moitié du xm° siécle, est caractérisé par la faible pro- portion d’o=zuvres ayant un caractére savant, s’adressant at un public érudit : les premiers prosateurs sont sur- tout des yulgarisateurs, qui s’appliquent at extraire des livres francais ou Iatins de bcllcs histoires ou d°utiles leqons, a l`usage de ceux qui n’étaient pas familiers avec ces litteratures. Mais a travers ces << volgarizzamenti », qui ne sont pas tous des traductions impersonnelles, on ne tarde pas at voir apparaitre le tour d’esprit particulier du peuple florentin. Parmi les cuvrages destinés au pur amusement, se placent en premiere ligne les rédactions en prose de nos romans chevaleresques -— Tristano, Fioravante, Buovo d’Ant0na -—, auxquels il faut joindre des récits relevant du genre historique —— Istorietta Troiamz, Fatti di Cesare -—, qui avaient regu un coloris chevaleresque dans les textes franqais d`0i1 ils passerent en italien. Les traductions plus particuliérement instructives remontent en général a des originaux latins : Bono Giamboni, qui exerqa les fonctions de juge, et qui vivait encore en 1296, traduit l’l1istoire d’Orose, le livre de Végéce sur l’art militaire, et divers traités moraux du moyen age; Brunetto Latini fait passer dans sa Retmrica le premier livre du Dc Invcntione de Cicéron, et <e vulgarise » plu- sieurs discours du célébre orateur latin. Mais la litté- rature en langue francaise fournit encore aux traducteurs quelques ouvrages didactiques Z le Trésor de B. Latini futaussitot mis in la portée du public italien par les soins du méme Bono Giamboni, l’un dcs mcillcurs écrivains du


nonmzcz ET LA roscsmz AU xu1° nr AU x`iv" siizcuz 67 temps, et des plus féconds. Un recueil de contes édi- liants —— Dodici conti morali —— dérive également d’une source francaise. `C’est dans le conte, ou, comme disent les Italiens, la it nouvelle » que se révele, ii cette époque, la plus grande origiualité des écrivains en prose. l`:’intention d’amuse1· s’y unit a celle d`instruire, et quoique ces vieux narra- teurs n’aient certes pas inventé toutes les histoires qu’ils débitent, ils y mettent assez d’eux—mémes pour que, at travers leurs nai'f`s récits, on puisse apercevoir comme une esquisse de la société de leur temps. A cet égard, le recueil de cent nouvelles anonymes, généralement connu sous le titre de Novellino, est un document du plus haut intérét, non seulement pour l’histoire de la prose, mais encore pour celle des idées et des mmurs. Il a une importance bien supérieure at d'autres recueils fort anciens aussi, comme les Conti d°antichi cavalieri, ou sont résumés les exploits de divers héros historiques ou romanesques, ou le Libra dei sette savi, traduction, d'aprés une rédaction francaise, d’un livre d’origine indienne qui obtint en Occident un prodigieux succés. Si l`on en juge par les nombreuses allusions histo- riques ‘qu’il renferme, le Novellino, sous sa l`o1·me pri- mitive, remonte aux quinze ou vingt dcrniéres années du x1u° siécle. Certains détails des contes, et surtout la langue, permettent de reconnaitre dans l’auteur un florentin. L’unité du recueil résulte uniquement de la nouvelle I, qui n’est, il proprement parler, qu°une pré- face ou l’auteur —-— par ce mot il {aut entendre le rédac- teur, ou, si l`on veut, le compilateur — a exposé le but de son livre : << Nous avons réuni en un bouquet quelques fleurs de beau langage, de belles courtoisies. de belles ripostes, dc beanx exploits, de belles libéralités


et de belles histoires d’amour.. Qui sauna allier ln noblesse des sentiments at lu finesse de l’intelligence... pourra les raconter, quand l’occasion s’en présentera, pour le plus grand profit de ceux qui n’ont pas d’ins- truction et qui désirent cn avoir. »

Les moyens mis en oeuvre, pour réaliser ce programme, sont fort disparates. Certaines nouvelles tiennent en quelques lignes, simples canevas destinés sans doute a étre complétés oralement; d’autrcs ont un développement normal. On y voit défiler sans ordre des personnages bibliques, comme David et Salomon, ou classiques, comme les fils de Priam, Alexandre, Thalès, Aristote, Sénéque et vingt autres — mais défigurés par l'ignorance populaire, au point que Pythagore y est donné comme un astrologue espagnol, et Socrate comme un sage Romain! — Voici des princes et des rois fort connus, Frédéric Il, Saladin, Charles d’Anjou, le farouche tyran de Padoue Ezzelino da Romano, le jeune roi d’Angleterre, fils de Henry II, avec d’assez nombreux seigneurs et troubadours de Provence; puis des héros de roman — le bon roi Méliadus, Tristan, Iseut, Lancelot —, enfin des docteurs, des étudiants, des bourgeois et le menu peuple italien, mais plus spécialement florentin. L’auteur a puisé at toutes les sources, et peut—étre a-t-il surtout consulté sa mémoire ou se croisaicnt, dans un désordre pittoresque, des souvenirs classiques, chevale- resques ou populaires, de belles et toucliantes histoires, des contes édifiants, et des boutadcs recueillies dans les cnrrefours, les unes malicieuses et fines, les autres plates et lourdes, parfois obseenes. Et ce singulier mélange est déja fort instructif par lui-méme : c`est l’image fidéle de tout ce qui s’agitait dans le cerveau d’un Flqrentin médiocrement cultivé, aux environs de 1290. rnonmvce ET LA roscsmz AU xm° ET AU x1v° sriacne 69 Mais il y a plus : les nouvelles dérivant de la tradition populaire, celles ou sont conservées des anecdotes f`ami· liéres, empruntées ai la vie de tous les jours, révelent déja chez l’auteur cet esprit d’observation, cette disposition at la raillerie, co sens du ridicule, ce mépris des sots et cctte admiration pour les g€llS avisés, plus malins que scrupuleux, qui seront, uu demi—siécle plus tard, les caractéristiques essentielles des contes de Boccace, quant ai la conception morale de la vie. Pour la forme, il en va autrement : l’auteur du Novellino manque d’art; il ne sait pas peindre; sa narration est souvent incolore et sa phrase a le souffle court. Mais cette concision et cette simplicité maladroite, cette sécheresse, pour l’appeler par son nom, sont parfois fort expressives; si le dessin est peu appuyé, il acependant de la netteté; le rédacteur ignore l’art de préparer et de développer une situation comique, mais il a de l’esprit, et trouve souvent le mot juste, le tour plaisant. En d’autres termes, si l’on ne peut vanter son style, on doit admirer sa langue, qui est alerte, savoureuse, pittoresque; et c’est en eH`et ce mérite qui a longtemps fait la réputation du Novellino, ct lui a valu ce sous·titre : Libra di belparlar gentile. Avec le conte, c’est la chronique qui ouvre at l’activité des prosateurs le champ le plus vaste et le plus nou- veau. Les crises politiques qui se déroulaient ai Flo- rence, les intéréts considérables qui étaient en jeu, les passions qui s’y déchainaient, ne pouvaient manquer de trouver des historiens; mais au lieu de lettrés s’appli- quant ai composer en beau latin de froides narrations iniitées de Tite-Live, ce sont des écrivains improvisés, sortis des rangs du peuple, dont ils parlent la langue et partagent les idées, qui nous racoutent les événements uuxquels ils ont purfois été directemellt mélés. Par


70 LI'I"I`éRA'l‘URE ITALIENNE malheur les plus ancicnnes de ces chrouiques sont des annales arides et dépourvues d’intérét, eomme celle du marchand Paolino Pieri, ia moins qu'elles ne soient per- dues, ou n’aient été absorbécs dans des chroniques plus récentes. Quelques—unes, jadis célebres, comme celle des Malespini, sont aujourd’hui considérées comme apo- cryphes; et il n’est pas jusqu’a l’0%uvre historique la plus considérable de llépoque, celle de Dino Compagni, qui u’ait eu at défendre son authenticité contre des attaques répétées. Issu d°une famille guelfe, Dino Compagni l`ut appelé at jouer un role important dans l’administration des ai}`aires publiques ai Florence, dc 1282 at 1302; at ce moment, la faction des Blancs, at laquelle il appartenait comme Dante, ayant été exclue du pouvoir, Dino vécut dans la retraite; il ne mourut qu’en 1324. Entre 1310 et 1312, semble-t-il, il rédigea sa Cronica delle cose occorrenti ne’ tenzpi suoi, divisée en trois livres, dont le sujet essentiel est la rivalité des Guelfes Bluncs et des Noirs, et la crise que subit de ce fait la vie de la Commune de 1300 a 1302. Le tableau détaillé qu’il en trace est précédé d'un résumé des principaux événements de l’histoire de Flo- rence depuis 1288, et complété par un coup d’0eil sur les années 1302-1312. L’intérét excité par cette chronique dont le mérite lit- téraire est incontestable, et qui nous initie at la politique intérieure de Florence au moment ou Dante en fut chassé, a d’abord valu aDino des admirateurs enthousiastes. Puis certaines objections furent soulevées; des soupcons s’éveillérent : comment une source d’inf`ormation de cette importance, sur une des périodes les plus célébres de l’histoire de Florence, avait-elle pu rester si longtemps inconnue —-la premiere mention en rémonte at 1640, et le


uonxucn nr LA aroscama AU xm° ET AU xiv‘ siécma 71 texte ne fut publié qn’au siecle suivant? Comment sur- t0ut Dino, qui s'attribue un role si considérable dans les événements qu’il raconte, n’était-il mentionné par aucun de ses contemporains? Puis on relevait dans son récit des erreurs et des oublis au moins surprenants de la part d’un témoin oculaire, qui était at méme de se renseigner; eniin quelques-uns observaient d°inquiétantes concor- dances entre cette chronique et celle de Villani, qui ne connut cependant pas l’ceuvre de Dino. La—dessus s’est engagée entre partisans et adversaires de la Chronique une polémique tres vive, qui n’a guére duré moins de vingt ans (1858-1875), et qui peut étre tenue aujour- d’hui pour tranchée en faveur de Yauthcnticité. L’hypo- these d’une falsification tardive est en efl`et la moins vraisemblable; tout au plus demeure-t-il possible que l’uauvre de Dino ait subi, au xiv° siecle, des retouches pour lesquelles la chronique de Villani aurait été utilisée. Nous pouvons donc recourir sans arricre-pensée at Dino Compagni, pour apprendre at mieux connaitre l’époque dont il a laissé un tableau si fouillé, si dramatique, si personnel. Certains critiques out voulu voir en Dino un grand bistorien qui, rompant avec le cadre étroit de la cbronique médiévale, a su considérer les faits de haut, et les grouper suivant leur liaison logique. Cette opinion est fort exagérée : comme historien, il préte at de sérieux reproches. Mais il a eu l’art d’éclaircr et d’échaufi`er, par sa conscience de citoyen honnéte et indigné, le récit des querelles compliquées dont il con- naissait tous les ressorts. Il juge les acteurs du drame avec une snreté de coup d’0eil, il les observe et les carac- térise avec une finesse, il sait donner a leurs moindrcs paroles, at leurs physionomies et jusqu’ix leurs gestes uu cacbet de vérité, qui font de lui un grand écrivain. Cer-


72 LITTIZRATURE ITALIBNNB taines pages de son livre, scenes dont il a été témoin, portraits de personnages qu’il, a vus a l’<1:uvre, sont jus- tement célébres; il n’est pas un lecteur qui, en fermant le livre, ne conserve une vision plus nette, une intelligence plus précise de ce que furent les discordes des Floren- tins, de 1300 at 1302. Peu importe que la chronologic de cet historien laisse parfois a désirer: nul n’a mieux rendu que lui la psychologie d’une époque et d’un peuple. Au reste, Dino Compagni lui-méme peut étre considéré comme un parfait représentant de cette bour- geoisie florentine, aisée, active, pieuse, instruite et con- fiante dans son bon droit, at laquelle appartint aussi Dante. III Tandis que la prose reflétait avec réalisme les divers aspects, joyeux ou tragiques, de la vie de Florence, la poésie tendait a s’élever au-dessus des préoccupations et des contingences d’ici-bas, pour planer dans les régions sereines de la science et de la sagesse. L’allégorie, alors f`ort en honneur dans la littérature francaise, et con- sacrée par le succés du Roman de la Rose, devenait le langage favori des poétes pour traduire les grandcs vérités qu’ils voulaient vulgariscr. Car il est bon dlob- server que cette poésie savante, nllégorique et didacti- que, ne f`ut pns aussi étrangere qu`on le pourrait croire, in toute inspiration démocratique; elle ne s°adressait pas, tant s’en {aut, aux seuls érudits, mais bien, comme le Novellino, in ceux qui ne possédaient pan la science et qui désiraient l’acquérir. Cette intention est particuliérement sensible dans le T esoretto de Brunetto Latini.


rnonnxcx xr LA Toscnm AU xm° m· AU x1v' siizcuz 73 Le nom de ce personnage a déja été cité a propos de ses traductions en prose italienne et de sa grande ency- clopédie, rédigée en francais, le Livre du Trésor. Ce fut un des hommes les plus influents du parti guelfe a Flo- rence : au cours de sa longue vie (1220 environ a 1295), il s’acquitta de uombreuses fonctions publiques. Etant ambassadeur de Florence aupres du roi de Castille Alphonse X, il apprit que le parti gibelin venait de triompher (1260); ainsi sa mission diplomatique se trou- _ vait transformée en_exil, et Brunetto passa plusieurs années en France, ou il composa son Trésor. Neuf ans plus tard il était rentré en Toscane, d’ou il ne s’éloigna plus. Le Tesurelto, commencé également en France, devait étre, dans la pensée de l’auteur, un résumé de son encyclopédie scientifique, plus aisément accessible 21 des lecteurs peu cultivés, écrit dans ce but en italien, et rendu plus attrayant par l’usage de l’allégorie; mais l’ouvrage ne fut jamais terminé. Ce que nous en possédons répond assez bien aux deux premieres parties, fort abrégées, du Tré- sor; il s’y trouve d’ailleurs des développements nouveaux ou plus abondants, notamment en ce qui concerne les préceptes de morale et les regles de civilité. Le Ybsoretto, écrit en vers de sept syllabes rimés deux 21 deux, a l`imitation des vers employés en France et en Provence dans ce genre de compositions, contient d’abord le récit d’un voyage fantastique du poete a travers le royaume d’une puissante déesse qui personnifie la nature, et celle-ci lui fait un cours de théologie, de zoologie, d`astronomie et de géographie. Brunetto visite ensuite le domaine de dame Vertu, et décrit les demeures des quatre vertus cardinales, ou il entend de longues dissertations morales. Arrivé dans la région ou régue le plaisir, il est pres de succomber aux pieges de l’Amour; mais aidé par


7b LI'I"TéRATURE ITALIENNE Ovide il s°en échappe, et se voue at une piété rigoureuse. Au moment ou, parvenu au sommet du mont Olympe, Brunetto se prépare ii écouter les lecons du sage Ptolémée, le poéme est brusquement interrompu. Certes l’illusion f`ut grande de croire qu’une pareille fiction ajouterait quelque intérét a des enseignements de ce genre; le poéte s’y montre fort inférieur au savant. Mais si l’u:uvre est aujourd’hui peu lisible, elle n’en a pas moins son importance dans l'histoire de la poésie italienne avant Dante •• La meme prolixité, la méme disproportion dans les épisodes, mais avec plus d’harmonie dans les vers et d`éclat dans les descriptions, se retrouvent dans un poéme en 309 strophes de neufvers, intitulé l’[nteZZigenza, ‘ attribué in Dino Compagni. Le poéte s’éprend d’une noble dame, douée de toutes les perfections et revétue des plus somptueuses parures; c’est l’lntelligence : elle se tient devant le trone de Dieu, d’ou elle répand son influence bienfaisante sur le monde entier. Dino décrit rninutieu- sement le fastueux palais qu’elle habite, et les peintures, les sculptures qu’il y voit lui fournissent l’occasion de raconter l'histoire de Paris et d’Héléne, de Didon et d’}'£née, puis celle de César, celle d’Alexandre, sans oublier quelques héros de la Table Ronde. Cette digrcssion, empruntée at des sources frangaises, remplit prés des deux tiers du poéme, et n°ajoute rien in sa signilication allégo- rique. L’auteur a d’ailleurs pris soin d’expliquer celle-ci avec une complaisance qui, dans certains détails, va jusqu’i¤ Yenfantillage. De méme il a décrit en quaraute· trois strophes les vertus magiques des soixante pierres précieuses qui 0rnent le diadéme de sa dame. On voit par la que cette poésie savante est encore singuliércment inuladroite.


snoruzucx wr LA ·roscA1v1z AU xm' xr AU x1v' siizcmz 75 L'intention de divertir plutot que d’instruire apparalt dans une adaptation du Roman de la Hose en 232 sonnets; mais c’est une muvre qui révéle un art, une délicatesse, et un sens de la mesure que ne possédaient ni Bru- netto Latini ni Dino Compagni. Les longues digressions de Guillaume de Lorris et surtout de Jean de Meung sont omises, et il ne reste du poéme frangais que le sujet principal présenté en une série de tableaux adroitement découpés, et dessinés avec beaucoup de verve et de malice. L’auteur, qui se noinme in deux reprises at Ser Durante », était surement Florentin, in en juger par sa langue, dont on admire la propriété, l°aisance et la saveur, bien que d’assez nombreux gallicismes y aient pénétré. Le premier éditeur de ce curieux poeme, publié cn 1881 sous le titre de il Fiore, d’aprés un manuscrit conservé it Montpellier, émit alors l’hypothese que ce Ser Durante pourrait bien étre Dante Alighieri lui-méme, et il s’ap- puyait en particulier sur ce fait incontestable, que Dante était l’abréviation familiére de Durante, comme Bice celle de Béatrice. Cette identification hardie fut d’abord rejetée avec dédain; puis, a la regarder de plus prés, on s’est apergu qu’elle n’était pas si déraisonnable, et tout récem- ment quelques-uns des maitres les plus écoutés de la critique italienne se sont accordés pour reconnaitre que cette hypothése, loin d’étre inacceptable, a pour elle_ bien des probabilités. Dante aurait composé cette muvre i légere pendant sa période de mondanité, et, comme l’appelle, u d’égarement »; c’est-it-dire dans les années _ qui précédereut immédiatement 1300. 0 Les poemes de Francesco da Barberino accusent des intentions didactiques plus sérieuses, avec moins de talent. Né un peu avant Dante (1264), Francesco da Barberino vécut bcaucoup plus tard : sa mort, durant


76 Lirrxinsruax inuxzuuiz la peste de 1348, précéde de peu la composition du Décaméron. Mais, bien loin d’étre Ie trait d’union entre Dante et Boccace, cet écrivain est le représentant sévere des idées ascétiques du xm° siécle; c’est un attardé, que I’on voudrait faire figurer parnii les précurseurs, en par- ticulier h cause de l’influence qu’exerga sur Iui la litté— rature provengale. Nous le trouvons en qualité de notaire a Bologne en 1294, puis a Florence de 1297 E1 1303; il séjourna en Provence et en France de 1309 a 1313, et acheva sa vie a Florence. C’est en Provence qu’il composa pour la plus grande partie son muvre principale, iD0cu· menti d’Am0re, c’est-a-dire les enseignements de l’Amour, — l’Amour étant considéré comme source de vertu, comme le dispensateur de toute science. Le livre de Francesco de Barberino est donc un pesant traité de morale, agre- menté d’alIégories, et complété par un volumineux com- nientaire en latin, fort important pour l’histoire de la poésie italienne primitive, surtout dans ses rapports avec la littérature provengale. L’autre ouvrage du méme poéte, Del reggimem!0 e costumi di donna, en vers mélés de prose, est un recueil de préceptes minutieux it l’usage des f`emmes : tous les devoirs, grands et petits, dont elles ont E1 s’acquitter dans les diverses circonstances de leur vie, du haut en bas de l’échelle sociale, y sont méthodique- n1ent énumérés et, comme témoin des muaurs pclies dans la Florence du xm° siécle, ce Iivre est un document pré— cieux. L’intérét en est accru par les nouvelles, en prose, que l°auteur y a intercalées a titre dlexenxples; quelqucs- unes sont d’une naiveté fort agréable. L’allégox·ie occupe encore une place innportaute dans cette oeuvre singuliere; car le poete ne prend la plume que sur les instances de 44 Madonna n, en qui semble personnifiée Yintelligence universelle, comme dans la dame cliantée par Dino Com-


noxnucn wr LA ·roscA1m AU xm' xr AU xrv° sricuz 77 pagni; ce personnage donne lieu 5 d’assez longs épisodes, gauchement rattachés au reste du traité. Cette littérature allégorique n’était pas sans quelquc ressemblance avec la psychologie amoureuse inaugurée par Guido Guinizelli. Aussi 11’y a-t-il pas lieu d’étre sur- pris que la poésie lyrique en ait regu, 5 Florence, une impulsion toute nouvelle. IV En dehors des traditions venues de Sicile 5 travers l’école de Guittone, en dehors de l'exemple donné par le poéte de Bologne et par les adeptes du style allégo- rique, les Florentins pouvaient trouver dans leur tempé- rament propre, dans leur humeur tour a tour railleuse ct passionnée, les éléments d’une lyrique originale, vécuc, entiérement neuve. Dés le xm' siécle, un ami de Brunetto Latini, Rustico di Filippo, faisait entendre dans quel- ques-uns de scs sonnets cette note finement caricaturale et satirique, parfois méme franchement burlesque, qui retentira plus d’une fois dans la littérature italienne, et ou il faudra reconnaltre le rire moqueur des fils de Florence. Folgore da San Gimignano, aux environs de l’année 1300, exposait avec verve une conception toute épicurienne de la vie en plusieurs séries de poésies badines, et le Sieunois Cecco Angiolieri racontait ses impressions de mauvais sujet, tantot en liesse et tantot révolté, en des sonnets ou le rire a parfois quelque chose de douloureux. Mais ce n’est pas dans le genre populaire que la poésie lyrique allait d’abord produire, at Florence, ses oeuvres les plus remarquables. Il appartenait au contrairc


78 LITTERATURE rnuxzunn a quelques lxomnies nourris de fortes études, et tourmentés par les problémes philosophiques les plus sévcres, de réaliser dans leurs vers une conception de la poésie diffici- lement accessible au vulgaire. L’usage a consacré, pour les désigner, le nom d’éc0le du Dolce szil nuovo, d°apres l`expression que Dante a employée lui-méme pour opposer sa maniere a celle des Siciliens et de Guit- tone. On y range, a coté de Dante, Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Dino Frescobaldi, Gianni Al{`ani, Cino da Pistoia. Malgré la variété de styles que l’on observc dans les poésies des uns et des autres — car leur personnalité s’affirme avec une entiére liberté, — ils ont entre eux certains traits communs : la sincérité de l`i·nspiration, une conception trés haute, trés a spirituelle » de l’an1our; un souci constant de l’harmonie du vers et de la noblesse du langage, joint a une pensée subtile, a une psychologie savante et raffinéq. Pour la {`orme, ils n’abusent pas des artitices mécaniques chers at Guittone; leur art plus souple et plus musical aime a s’enricl1ir de strophes nouvelles, comme la ee bullade », qu`ils empruntent a la muse rustique et accueillent an milieu dc leurs canzoni et de leurs sonnets. Pour le fond, l’idéa- lisation de la femme aimée, esquissée déja par Guido Guinizelli, est poussée at Pextréme : u Madonna » est un ange venu du ciel; elle n’a plus rien de terrestre; ses traits sc devinent a peine a travers le rayonnement sur- naturel qui l’enveloppe. Cependant sa beauté souriante n`a rien d’altier, rien de dominateur : ellc a la douceur ct l'humilité des étres paradisiaques, et sa vue inspire toutes les vertus. L’amant tremblc et palit, il sc sent défaillir en présence de tant de pureté. Tous les niouvc- ments de son cocur sont curieusemcnt représcntés par lc


nonxuciz wr LA ·roscAN1z AU xm' ET AU x1v° sxiscu: 79 jeu compliqué des petits esprits — spiriti, spiritelli —— qui s’agitent en lui, qui vont et viennent, qui lui parlent et lui inspirent tel sentiment ou lui dictent telle résolution. L’analyse psychologique atteint par ce moyen une grande finesse, mais tombe dans des artifices conventionnels qui deviendraient vite fatigants, si ces poetes n’avaient su mettre dans lcurs vers une signification morale précise, avec une note tres personnelle. Guido Cavalcanti pourrait étre considéré comme le chef de ces poétes florentins, si Dante n’avait éclipsé tous ses rivaux. Né vers 1259, mort en 1300, Guido a une physionomie fort particuliére, que Boccace a leste- ment dessinée dans une de ses nouvelles (v1, 9) : ami de la réverie solitaire, plongé dans des méditations dont le peuple soupconnait qu’elles visaient a prouver que Dieu n’existe pas, Guido n’opp0sait aux railleries du vulgaire que l'ironie et le dédain des ames supérieures. Ce poéte philosophe, que Dante appelait le premier de ses amis, a résumé en une canzone célébre (Donna mi prega) la doctrine de la nouvclle école : il y recherche ou l’amour a son séjour, quels en sont le mobile, la vertu, la puis- sance, l’essence et les divers mouvements; il se demancle pourquoi, étant si_ terrible, l'amour plait cependant, et s’il peut se manifester aux yeux du corps. ,Enl`ermer dans les soixante-quinze vers d’une canzone un traité philo- sophique de cette naturc était un tour de force, ou se révélaient dcja la nature altiére de Guido et son mépris des développements faciles. Sa canzone est inséparable de celle de G. Guinizelli, qu’elle compléte et précise; niais c’est une oeuvre aride, obscure, qui a besuin de longs commeutaires. Les qualités plus aimables du poéte apparaissent duns ses sonnets, et surtout dans ses bal- ludes, dont quelques-unes aflectcnt la l`orme et le tour


80 1.u·1·é.nATun1z ITALIENNB des pastourelles frangaises; la, il chante les louanges do as Monna Vanna », Fresea rosa novella, LUCBDR PI‘iIDB.YOI‘B, ou celles d’une Mandetta, dont il s’éprit in Toulouse; ou bien encore il exhale ses plaintes lorsque, terrassé par la maladie, il crut mourir sans revoir sa patrie : Perch' i' non spero di tornsr giammaj, Ballatetts, in Toscana, Va' tu, leggera e piana, Dritta alla donna mia... Plus jeune de quelques années, Cino da Pistoia, issu de la noble famille des Sinibuldi (ou Sigisbuldi), fut un juriste reuommé, et le poéte le plus fécond, aprés Dante, du groupe auquel il appartient. Son an Canzoniere », il est vrai, ne contient pas que des poésies amoureuses, mais celles-ci y sont en majorité. Parmi les dames qu’il a chantées, Selvaggia est celle qui lui a inspiré ses vers les plus célébres; aux descriptions habituclles des e{l`ets merveilleux que produit cette beauté sur tout cc qui l’entoure, Cino ajoute l’expression de la douleur ou le jettent les dédains de sa dame, et l’exil qui l’oblige at vivre loin d’elle. Ainsi la triste réalité vient dissiper les réves amoureux du poéte, et de ce contraste résulte une mélancolie vraie, profondément humaine, qui distingue de ceux de ses contemporains les vers de Cino. Pour ce motif, et aussi parce que sa vie se prolongea plus de quinze ans apres celle de Dante, on a pu voir dans son muvre une sorte de trait d’union entre la maniere des poétes qui écrivaient aux environs de 1300 et celle de Pétrarque. r Mais le représentant authentique du Dolce stil nuevo est Dante lui-meme en ses oeuvres de jcunesse, c’est—a—·


nouuxce nr LA ·roscAmz AU xiu'= nr AU xivs siizcuz at dire surtout dans la Vita Nuova, dont le contenu mérite, a ce titre, d’étre sommairement analysé ici. q Dante n’est qu’un enfant de neuf ans lorsque pour la premiere fois il rencontre Béatrice, au moment ou celle- ci entre elle-meme dans sa neuvieme année; il sent frémir << l’esprit de vie » au plus profond de son coeur, et depuis ce jour son ame est soumise at l’amour. Neuf ans plus tard, Dante la revoit vétue de blanc : << En pas- sant par la rue, elle tourna les yeux vers l’endroit ou je me tenais tout tremblant, et par un efI`et de sa bonté, elle me salua si doucement qu’il me sembla toucher les bornes de la béatitude. » Dante regagne sa chambre solitaire, bouleversé, et compose son premier sonnet. Un autre jour, il retrouve Beatrice at l’église, et, pour dissimuler quel est l’objet réel de son trouble, il feint de courtiser une autre dame, puis une autre encore, ce qui donne lieu at des propos malveillants sur sou compte; Béatrice s°en offense, et lui marque sa désapprobation en lui refusant son salut. Un ami, at quelque temps de la, conduit le poete at une féte ou des dames étaient réunies a l’occasion d’une noce; Dante y rencontre Béatrice qui, s’apcrcevant de son trouble, s’en amuse avec ses c0mpa— gncs. Il se retire, éperdu, et, apres avoir versé beaucoup de larmes, se décide at ne plus rechercher la vue de sa dame, puisque aussi bien il ne peut la supporter : la béatitude qu’il trouvait jusqu’a ce moment dans le salut de Béatrice, il ue veut plus la demander qu’aux louanges de celle qu’il aime. Alors commence, avec la célebre canzone Donne clfavete intellezto d’am0re, et quelques sonnets qui sont de purs chei`s·d’0euvre, l`analyse de toutes les perfections de Béatrice et des eH`ets que produit . sa beauté sur ceux qui la contemplent. Cependant le pére de Béatrice meurt, et les larmes qu’elle verse excitent UTTDRATUHI ITALIINII. I 6


82 LIT'l`IiRA'l`UlIE n·ALmNNE chez tous, et en particulier chez Dante, une profondc compassion; lui·méme tombe malade, et dans son délire il la croit morte, il voit le ciel s’entr`ouvrir pour la rece- voir, et les anges chantent ee Hosanna in excelsis ». Béatrice meurt en effet, et Floreuce est plongée dans le deuil. La narration de la Vila Nuova pourrait •°arréter apres la belle canzone Gli occhi dolenli per pietd del core, ou le poete exhale ses plaintes; car la divinisation de la femme aimée ne saurait étre plus complete : Ita n’e Beatrice in l'alt0 cielo, Nel reamc ove gli angeli hanno pace, E sta con l0r0... Dante cependant ajoute encore le récit de quelques menus incidents, notamment celui de son infidelité a la mémoire de Béatrice, lorsqu°il courtise une dame compa- tissante qu’a touchée son désespoir. Mais il revient bientot a son seul véritable amour, et le livre se termine sur la promesse solennelle d’élever a la mémoire de Béatrice un monument poétique tel qu’aucune femme n’en a jamais inspiré. Tel est le curieux roman auquel Dante a donné le titre énigmatique cle Vita Nuova : est-ce le livre de sa ec jeu- nesse » ou le récit qui montre comment l’amour, au sortir de la période végétative de l`enfunce, lui a révéle ln vic, alors nouvclle pour lui, de l’esprit et du cmur? Le Moyen Age ne nous a peut-étre pas légué une seule oeuvre plus attachante et a la fois plus déconcertante : attachante, car de ces canzoni et de ces sonnets, reliés et commentés par un récit en prose, se dégage un parfum de poésie sincere et de fraicheurjuvénile dont il est impos- sible de ne pas subir le charnie, et parce qu’il y a dans ces pages un essai harcli de roman psychologique : on ne


1>1.omaNc1z nr LA Toscana AU x1u° Br AU x1v• sricuz 88 saurait imaginer une analyse plus minutieuse des états d’ame de l’auteur, sinon de sa dame; — oeuvre décon· certante aussi, car Dante n’a surement pas eu l’unique intention de mettre son cceur at nu pour notre plaisir : le caractere abstrait du récit, ou les événements extérieurs ne tiennent qu’une place insignifiante, ou l’on cherche— rait en vain un tableau pittoresque de la vie florentine; le ton solennel, presque biblique, remarquable des les premiers mots et qui ne se dément pas jusqu’au dernier; les fréquentes digressions philosophiques; l’usage, disons méme l’abus des visions, dont quelques-unes ont une couleur nettement apocalyptique; l’importance accordée dans la vie de Béatrice au nombre neuf, dont la racine est trois, le symbole de la Trinité, -—- tout concourt a prouver que Dante s’est plu a cacher un sens profond sous le voile cl'une allégorie amoureuse. Certains cri- tiques n`ont-ils pas été jusqu’a soutenir que, dans la Vila Nuova, tout 11'était que fiction et symbole, et que Béatrice n’avait jamais existé?Pour répondre utilement a ce doute, il convient d’esquisser la biographie de Dante. V Les événements de la vie de Dante que nous pouvons rappeler avec certitucle sont fort peu nombreux. Né au mois de mai 1265, d`une famille guelfe, dont il s’est plu at vanter la noblesse, Dante Alighieri passa sa jeunesse E1 Florence, adonné a l’étude, E1 la poésie, et E1 llappren- tissage de la vie publique. En 1289 il prit part 21 deux expéditions militaires, contre les Arétins (bataille de Cam- paldino, 15 juin) et contre les Pisans (siege de Caprona, juillet); il se maria vers 1296 avec Gemma Donati, et


sk LITTIQRATURE ITALIENNE nous savons qu`il eut d`elle au moins quatre enfants. Inscrit dans la corporation des médecins et droguistes, bien qu’il n’exercat réellement aucune profession, il fut directement inélé a la politique florentine par son acces- sion ai divers conseils: chargé d’une mission a San Gimignano en 1300, il siégea du 15 juin au 15 aout de Ia niéme année parmi les prieurs. Des divisions s’étaient produites dans le sein du parti guelfe, depuis que celui- ci était resté seul inaitre des destinées de Florence : liélément modéré, représcnté par les Blancs, s’opposait aux vues ambitieuses de Boniface VIII sur Ia ville, tandis que Ies Noirs, tout dévoués au pape, entendaient seconder ses projets, et obéissaient ai quclques chefs turbulents; car les rivalités de pcrsonnes entretenaientet aggravaient les dissensions politiques. Sous le fallacieux prétexte de rétablir la concorde entre les citoyens divisés, le pape chargea Charles de Valois, frere de Philippe le Bel, de jouer a Florence Ie role de pacificateur; mais I’arrivée de cc prince fournit aux Noirs l’occasion d`user de repré- sailles contre leurs adversaires. Aucun des chefs blancs ne se vit épargné : Dante fut condanmé le 27janvier1302, sous l’inculpation dc corruption, de malversations et d`intrigues contre I`Eglise romaine, in un exil de dcux ans, a une forte atnende et a l’excIusion de toute f0nc— Lian publique. Il étuit in Rome, en mission auprés de B¤J11iI'a*c"e VIII, quand Ia s`€nt'em:e fut p1’o‘11U¤c‘éc; comme il ne répoudit pus ia la premiere summation du juge, sa peine fut transformée en bannissemeut perpétuel, et, s'il toinbait entre Ies mains dcs Noirs, le bucher l°attendait. Avec sa nature ardente, passionnée, noblement ambi— tieuse, Dante souifrit de cet exil plus cruellement qu’un autre : il n’était pas seulemeut frappé dans ses affections les plus cheres, mais encore dans son légitime orgueil


1>1.on1zNcn nr LA Toscmvn AU x1u° nr AU x1v• suicuz 85 de citoyen, impatient de mettre son talent et son activité au service de sa patrie, d’y faire triompher son ideal de justice, de pa1·cou1·ir brillaniment la carriere des honneurs, et d`y récolter quelques lauriers. Dante exile n’est plus qu’une épave tragique, sans cesse repoussee loin de la rive par de nouveaux orages. En 1302-1303, il s’associa aux tentatives des << 1`uorusciti » florentins, Guelfes blancs et Gibelins coalisés, pour rentrer dans leur patrie; mais le spectacle des rivalités personnelles et de l’indiscipline, qui vouaient leurs efforts at l’insucces, ne tarda pas a le rebuter. Il se sépara donc de compagnons dont il rougissait, pour << constituer un parti a lui seul n, et il erra pres de vingt ans a travers l’Italie, replié sur lui-méme, tour a tour 1`rémissant d’espoir, et abattu par . de nouvelles désillusions. Nous savons peu de chose de ses pérégrinations : il trouva un accueil bienveillant a Vérone, d’abord aupres de Bartolommeo, et plus tard de Can Grande della Scala; il parait s’étre {ixé a Lucques pour un temps, puis il séjourna aupres des Malaspina, marquis de Lunigiana, sur les confins de Toscane et de Ligurie; une tradition ancienne qui le représente allant a Paris, visiter la célebre Université, n’est confirmée par aucun témoignage contemporain. En 1310, un grand enthousiasme accueillit la venue en Italie de l’empereur Henri VII de Luxem- bourg, sur qui les Gibelins comptaient pour restaurer l’autorité impériale et rétablir la paix dans la péninsule; Dante et les autres bannis ilorentins attendaient beaucoup de lui, mais ce prince mourait en 1313, sans avoir rouvert a personne les portes de Florence. L`exil du poéte 1`ut renouvelé par un décret du 6 novembre 1315, et a deux reprises (en 1311 et en 1316), Dante se vit exclu des graces octroyées a d`autres << fuorusciti ». ll purtagea


86 Lirrénnunn 11.41.11:NNn des lors son temps, semble-t-il, entre Vérone et Ravenne, et ce fut dans cette derniére ville, ou le retenait l’afI`ection d’un prince éclairé, Guido Novello da Polenta, qu’il mourut le`14 septembre 1321. Ses cendres y reposent encore, malgré les instances réitérées des Florentins pour reprendre mort celui qu’ils n’ont pas su garder vivant. Si les vicissitudes de l’exil ont cruellement éprouvé l’ame ee dédaigneuse »de Dante‘, il est certain aussi qu'elles l’out grandi comme poéte; son oeuvre, sans nul doute, ne serait pas ce qu’elle est, s'il avait pu vivre paisiblement at Florence et consacrer une part de son temps a la chose publique. Son exil nous vaut, avec la Divine Comédie, d’autres ouvrages qu’il faut passer rapidement en revue. Ce sont d°ab0rd deux traités en latin, les livres sur << l’Eloquence vulgaire » et sur << la Monarchie ». Dans le second, qui appartient sans doute aux dernieres années de sa vie, Dante a exposé, sous une forme scolastique, la théorie médiévale de la monarchie uni- verselle et des rapports de l”autorité impériale avec l’au· torité pontilicale. Le traité sur l'Eloquence vulgaire, en deux livres, mais inachevé, est un curieux essai de philologie et de métrique, appliqué a la langue italienne, qui vcnait at peine de naitre at la littérature: Dante y explique qu’aucun des dialectes parlés en Italie, sans en excepter celui de Florence, ne peut constituer la langue de la poésie la plus relevée, la langue qu’il appelle illusiris, aulica, curialis, et dont il lixe les caractéres; cn outre, il donne les régles de la canzone, la composi- I, c Alma sdegnosa », dit Virgile au poéte (Enfer, VIII, M), et cette exclamation ost un éloga, ear le a sdegno » at la juno culére d'uno Ame udento at pure.


Fnoanwcn m· LA Toscmm AU Xlll° m· AU x1v• siicuz 87 tion la plus noble in laquelle puisse étre appliqué lc ic vulgaire illustre ». Si l’on ajoute at ces deux oeuvres de longue haleinc plusieurs lettres, dont quelques-unes, il est vrai, doivent étre tenues pour apocryphes, une sorte de correspon- dance poétique qu'il entretint, vers la lin de sa vie, avec le grammairien Giovanni del Virgilio, et un curieux traité de physique (Quwstio de aqua et terra), dont l’au- thenticité reste suspecte, en dépit des défenses habiles qui en ont été présentées récemment, on a le tableau complet de .ce qui nous est parvenu en latin sous le nom de Dante. Ces écrits sont pour la plupart fort instructifs par leur contenu; ils nous aident a pénétrer dans la pensée de l°auteur, mais aussi nous font sentir combien cette pensée est loin de la notre. Par les habitudes d’esprit qu'elles nous révelent, aussi bien que par leur latinité pesante, peu correcte, souvent prétentieuse, ces oeuvres nous reportent en plein Moyen Age. La n’est pas la gloire de Dante. Le Convivio, ce banquet symbolique auquel l’auteur conviait les affamés de science, est écrit en prose ita- lienne. Le traité se compose d’un livre d’int1·oduction, et du commentaire, en trois livres, de trois canzoni allégoriques; celles-ci devaient s’élever au nombre de quatorze, mais Youvrage est resté inachevé. Tel qu’il est, il constitue une source d’information précieuse pour Yintelligence des idées philosophiques et des théorics poétiques de Dante, c’est-a—dire pour l’interprétation de la Divine Comédie. Les patientes études scientifiques auxquelles le poete s’était livré pendant la période de sa vie qui précéda l’exil, et dont les canzoni du Convivio sont le fruit, constituent une des erreurs dont il s’est accusé plus tard : il s’éloigna anors de la foi et de la


88 LITTBRATURE ITALIENNE révélation divine, pour suivre la sagesse humnine. Privé du regard angélique de Béatrice, qui l’avait maintenu << dans la droite voie », en lui faisant voir un reflet du ciel, ... Vulse i passi suui per via nun vera, Immagini di ben seguendu false *. Mais l’égarement de Dante ne fut peut-étre pas purement intellectuel; il vécut alors dans les plaisirs du monde, et connut d’autres amours, moins éthérés que celui de son enfance, d’autres amitiés, moins sévéres que celle de Guido Cavalcanti; certaines pages de son oeuvre ne nous laissent guére de doute a cet égard. Ainsi le symbolisme dantesque emprunte a la réalité la plus concrete les images et les couleurs dont le poéte se sert pour peindre les crises de sa vie intellectuelle et religieuse. Que pouvons-nous saisir de cet élément réel, en ce qui concerne l’histoire de ses amours? p Peu de critiques osent encore nier d’une fagon for- melle que Dante ait vraiment aimé une Florentine de son ége, répondant au nom familier de Bice; il n’est méme pas improbable que cette Bice ait été la lille de Folco Portinari, mariée a Simone dei Bardi, morte en 1290; un lils du poéte s’est fait l’écho de cette tradition. La nature absolument chaste du sentiment que lui inspira Béatrice, et les habitudes constantes de la poésie médié- vale expliquent assez que Dante ait pu, sans inconve- nance, louer les charmes d’une femme mariée; et de fait, nombreuses sont les pieces dans lesquelles il a célébré sa dame, aprés comme avant son mariage. 'l`outes ces poésies cependant n’ont pas trouvé place dans la Vila 1. a Il s'engagcn dans une voie d’em·eui~, séduit par les apparences d'un bunheur décevnnt... » (Purg., XXX, 131.)


uonmcn nr LA Tosmxmz Xu xm¤ m AU xiv• siicuz 89 Nuova, car — trop souvent on perd ceci de vue — Dante n’a accueilli duns ce petit livre que ce qui se rapportait au but particulier qu’il y poursuivait. D°ailleurs le com- mentaire en prose, postérieur de plusieurs années, complete souvent et parfois altére la siguilication primi- tive des sonnets et des canzoni qu’il encadre. Il faut donc bien se garder d’attribuer une valeur biographique trop précise a tous les détails de ce récit. Béatrice morte, Dante courtise d’autres dames, soit cette cc donna gentile » qui entreprend de le consoler, symbole évident de la philosophie, mais qui correspond peut-étre a quelque amour réel, soit une certaine 1 Pietra », dont parlent les poésies les plus passionnées de son Canzoniere, soit enfin les inconnues, les ano- nymes. C’est pour Dante l’époque des études philoso- phiques et de la poésie profane. Puis, au bout de peu d’années, il se sent ramené 21 des préoccupations reli- gieuses; il éprouve un impérieux besoin de conversion, et, dans l’inspiration céleste qui le rappelle a Dieu, Dante reconnait la pensée vigilante de Béatrice, toujours présente au fond de son cceur et impatiente d’achever l’oeuvre de salut qu’elle avait commencée jadis, Mostrando gli occhi gicvinetti a luii. La Vita Nuova est donc un livre essentiellement allé- gorique, dans lequel le poete s`est efI`orcé de dégager une haute signilication morale d’un frais roman de jeu- nesse. Cette allégorie est de tous points conforme a la poétique du Dolce stil nuovo : Béatrice y est divinisée; elle devient le bon auge qui conduit son ami vers lu félicité éternelle. Mais le mélange imparfait du symbols i. a Quand elle lui découvruit. ses jeuncs yeux. » (Purg., XXX, 122.)


et de la réalité déconcerte le lecteur, et laisse parfois l’esprit incertain sur les véritables intentions du poète. Le sens complet de l’allégorie de la Vita Nuova n’apparaît que dans le splendide développement que Dante lui a donné en composant la Divine Comédie.



CHAPITRE V


LA « DIVINE COMÉDIE »


I


Si grande que l’on imagine la puissance créatrice du génie, l’apparition d’une œuvre comme la Divine Comédie à l’aurore d’une littérature, moins d’un demi-siècle après le moment où une langue a pris conscience d’elle-même, serait un pur miracle, si ce phénomène n’était préparé par rien. L’opinion, trop répandue, que Dante a créé d’un coup de baguette la langue et la littérature italiennes dérive d’une connaissance très superficielle des origines de cette langue et de cette littérature. Les chapitres qui précèdent ont pu donner une faible idée de l’activité intellectuelle, encore mal dirigée, mais intense et variée, qui s’était manifestée du nord au sud de l’Italie dans le cours du xiiie siècle : Florence avait recueilli ces efforts dispersés ; elle leur donnait son empreinte ; Dante enfin, résumant en lui la conscience de son siècle et les plus heureux dons de sa race, en fait la synthèse dans une œuvre vivante, frémissante de passion. La Divine Comédie ne doit donc pas être considérée 92 LITTDRATURE ITALIENNB proprement comme le point de départ de la littérature ita- lienne, mais plutét comme le foyer ou viennent converger et se fondre toutes les énergies poétiques éparses dans la vie italienne du Moyen Age. La ferveur avec laquelle sont étudiés tous les pro- blemes relatifs a l’<1zuvre de Dante a permis d’éclaircir [ bien des points obscurs, concernant ce qu’on est con- venu d’appeler la << genese » du poeme. Celle-ci a été envisagée sous deux aspects différents : d’une part on s’est appliqué a mettre en relief les dispositions morales et psychologiques de Dante, qui ont favorisé l’éclosion et le développement d’un germe fécond dans son esprit; de l’autre, on a passé en revue les diverses sources aux- quelles il a puisé, ou du moins les influences extérieures qui ont contribué a donner E1 la Divine Comédie sa forme définitive. Le dernier chapitre de la Vita Nuewa fait allusion en termes mystérieux li une cc admirable vision », apres laquelle Dante prit la résolution de ne plus chanter Béatrice, jusqu’au jour ou il serait en mesure de cr parler dignement d’elle ». Ce qu’était cette vision, le poete ne le dit pas; mais il est assez naturel de penser qu’elle se rapportait a la grande muvre qu’il entreprit en effet plus tard a la gloire de sa dame. On a meme supposé que cette vision devait avoir les plus grandes ressemblances avec l’apparition de Béatrice dans le Paradis Terrestre (Purgat., ch. XXX), lorsque, descendant du ciel au milieu rl`ur>e pluie de fleurs, celle-ci vient au-devant du poete repentant, le fait rougir de ses fautes, et se met en devoir de l’initier aux plus profonds mysteres de la foi. Il va sans dire que, des le premier moment, peu dlannées apres la mort de Beatrice, la scene ne put étre concue dans tous ses détails telle qu'elle fut écrite dix 0u quinze


LA << nivnvn cominua » 93 ans plus tard; mais il semble bien que nous ayons dans cet épisode capital le complément nécessaire de la Vila Nuova et le premier germe de la Divine Comédie. En tout cas, il estimpossible que, avant 1302, le plan que Dante se proposait de suivre comportét une des parties essentielles de son muvre : l’Enf`er. Ce f`ut l’exil avec ses désillusions et ses amertumes, avec les haines qui s’amassérent dans le cmur du poéte, avec le spectacle désolant de toutes les f`autes, des crimes et des f`olies de ses compatriotes, qui grava profondément dans l’ame de Dante la conviction que l’humanité était arrivée au dernier degré de la corruption, et que le mal régnait en maitre dans le monde. Avant d’initier les homnies ai la pénitcnce et de les diriger dans la voie du salut, il f`allait nécessairement commencer par leur apprendre in détester le péché, et dans ce but leur en présenter une image horrible. La Divine Comédie est donc le fruit de l’expé— rience personnelle du poete et de ses longues méditations ’ surles routes de l’exil : il a mis en muvre toute sa science, tout son cmur, toute sa f`oi pour traduire sous une f`orme saisissunte les vérités qu’il avait apprises h la dure école de la vie. Quant au contenu du poéme, considéré dans son ensemble, on ne peut dire que Dante uit grandement innové. L’a littéra`tu)·e ascétique du Moybn Age, en latin ou en langue Vulg'air'e, en vcrs et cn prose, avait produit une multitude dluzuvrcs destinées adétourucr les bonxmes du péché et a les ramcner it Dieu; Jacopone, Barsegapé, Bonvesin, Giacomino de Vérone n’avaient pas fait uutre chose. Souvent ces exhortationsa la repentance, ces intro- ductions 51 la science divine avaient affecté la forme de visions, de songes, ou de voyages at travers des regions im·agina·i#res, pcuplées de figures allégoriqucs; il suffit de


94 Lrrriinuunn 1·rAL1nNN1a rappeler ici le Tesoretto de Brunetto Latini. Les descrip- tions du monde des morts avaient obtenu en particulier un grand succés; nous possédons de nombreuses rédac- tions de la Vision de saint Paul ee ravijusqu’au troisieme ciel », composée vers le x1° siecle en latin, puis traduite en francais, en provencal, en italien; et ce sont de curieux tableaux des peines de l’en{`er ou de la félicité du paradis que certains moines, dépourvus de tout sens artistique, ont pesamment tracés au x1n° siecle : Naviga- tion de saint Brandan, Purgatoire de saint Patrice, Vision de Tundal, ou encore Vision de frére Albéric. L’imagi- nation populaire, hantée par ces tableaux qu’elle aimait in retrouver dans les bas-reliefs et les peintures des édi- fices sacrés, en faisait méme le sujet de spectacles et de parades : en 1304, quelques gais compagnons florentins convoquérent oeux de leurs compatriotes qui désiraient apprendre cc des nouvelles de l'autre monde », a venir voir sur l`Arno une sorte de pantomime nautique ou, au moyen de barques chargées es d'ames nues » et conduites par des diables, devaient étre représentées au vif des scenes de l`En{`er, a au milieu des cris et des tempétes ». Cette singuliére réjouissance s’acheva par une catastrophe: le pont a alla Carraja », alors construit en bois, s’efI`ondra sous le poids des spectateurs, et nombre de ceux qui s’y étaient entassés eurent ce jour-la des nouvelles de l’autre monde, beaucoup plus exactes qu’ils ne les eussent souhaitées. Que Dante ait puisé une part de son inspiration dans toutes ces traditions, monastiques ou populaires, on ne peut en douter, encore qu’il n’ait pris en particulier pour modele aucune des rédactions qui nous en sont parvenues. Il restait d`ailleurs {`ort in {`aire pour en tirer une mnvre claire, expressive, con{`orme a la conception idéaliste que


LA a mvmz coménm » 95 le poete avait de son sujet et de son art. La description des supplices infernaux péehait par la monotonie, et n’évitait pas la trivialité; elle allait parfois jusqu’a la' boull`onnerie. D°ailleurs ees peines ne se distinguaient pas assez des ehatiments temporaires du Purgatoire. Quant aux joies des bienheureux, Yimagination de ees auteurs ne s’élevait guere au-dessus de la peinture enfantine d’un séjour paisible et embaumé, au milieu d’un beau jardin, a l’intérieur d’une inexpugnable muraille eonstruite en pierres préeieuses. Tout eela man- quait de spiritualité; aueune signiHeation morale ne s’en dégageait. La grande innovation de Dante -— et ee fut une véritable eréation — {ut d’introduire dans cette matiére informe un ordre sévere et presque géométrique, de soumettre toute la série des suppliees, éternels ou tem- poraires, et les diverses formes de la béatitude a quelques idées morales tres claires, enfin de donner a la rep1·é— sentation de ee monde des morts une signifieation nettement idéale, par l’usage continuel de l’allégorie. Comment la C0mmedz'a‘ répond-elle A ce programme? 1. Tel est le titre que Dante A donné A sou livre, et par ce mot il n• voulait pas dire seulement que l'muvre, eommencée dans le tristesse, s’achéve dans la joie; il entendeit aussi se référer A certains caractéres extérieurs, en particulier eu style : de meme que l'E'ndide, poéme émi- uemment grave, d'une forme soutenue, tendnnt au sublime, était pour Dante une a alta tragedia », de meme son oeuvre, écrite en langue vul- g8iP€, qui ID€t ED BCDDG de HOIDITPBUX POI'SOD[lU.gGS S’€XPI‘l!DB|'lt ED HI] style familier, et qui contient plus d’un episode réaliste, méritait le nom de a Comédie ». L’épitbete de a divine » a été accolée A ce titre, des le x1v‘ siécle, par les admirateurs de Dante, entre autres par Boccace; peut- Atre, depuis oe temps, •’est·o¤ hebitué A y voir une allusion A l'action divine qui se déroule d’uu bout A l'autre du poéme; mais telle n’étail pas l'intention de l'¤uteur.


as LlT'1`l§lA'1`UlE iraniimms II La distinction des trois mondes de la damnation, de la pénitence et de la béatitude ne pourrait étre plus nette que dans le plan du poéme, tant pour la conforma- tion matérielle et la physionomie des lieux décrits par Dante, que pour l’impression quis’en dégage et s’impose at l’esprit du lecteur. L’En{`er est constitué par une immense cavité circu- laire, en forme d’entonnoir, dont la pointe, tournée en bas, se trouve exactement au centre de la terre — c’est le séjour de Lucifer, —— tandis que la partie supérieure, de plus en plus évasée, occupe l’intérieur de l’hémisphére boréal, sous les continents habités. L’hémisphére aus- tral, suivant la croyance ancienne, était recouvert par les eaux; c’est la, sur une ile inaccessible aux mortels, située au milieu de l’Océan, aux antipodes de Jérusalem, que Dante a placé le Purgatoire, haute montagne eu forme de cone plus ou moins régulier, que couronue le Paradis terrestre. La terre, immobile au centre du monde, est enfermée dans une série de regions célestes, comparables at des globes concentriques, exactement emboités les uns dans les autres, et animés d’un mouvement de plus en plus rapide, a mesure que leur diamétre est plus grand. Au dclii de des spheres slétcnd l;Empy1·ée, Pes- pace infini, immobile, séjour de Dieu. Ainsi, tandis que le principe du bien brille dans l’éther lumineux et sans limites, source éternelle de chaleur et de vie, le priu- cipe du mal, source éternelle d`erreur et de mort, est enfoui sous des blocs dc glace au point le plus prol`ond et le plus obscur de la inutiére. Le passage de l’ombre at la lumiére, du péché at l’i»nnocence parfaite, est savammeut


LA cc mvmn coxuénuz » 97 gradué, leymont du Purgatoire formant comme l’échelIe qui conduit de la terre au ciel. La symétrie avec laquelle le poete a dessiné les trois parties de ce monde invisible mérite d’étre remarquée. L’Enfer est divisé en neuf régions que précede une sorte de vestibule; le rivage de l’ile oh abordent les ames soumises a des peines expiatoires forme également le vestibule du Purgatoire, qui est partagé lui-méme en neuf étages successifs; et les cercles célestes sont encore au nombre de neuf, non compris l’Empyrée, -- au total trente régions distinctes. Si l’on songe en outre que le poéme se compose de trois parties (Cantic/ze), de trente· trois chants chacune, plus un chant d'introduction -- au total cent, — et que la strophe adoptée est de trois vers (terza rima), il est difEcile de ne pas reconnaitre l’impor- tance accordée ici, plus encore que dans la Vita Nuova, au chiffre symbolique trois, et a son multiple neuf‘. Les neuf régions de l’Enfer sont constituées par des sortes de paliers, ou terrasses circulaires, plus ou moins larges, partagées souvent a leur tour en plusieurs zones; et qui forment une série de gradins_gigantesques, dont la circonférence se rétrécit de plus en plus a mesure que l°on descend : les étages supérieurs sont affectés aux péchés les moins graves ; les étages inférieurs, constituant le fond de l’entonnoir, servent de séjour aux damnés coupables des plus grands crimes. A cet égard, Dante a conqu une division générale de l’Enfer, qui répond a deux catégories de péchés : le a basso inferno », constitué par les quatre derniers cercles, accueille les pécheurs qui ont recherché le mal (malizia), tandis que 1. Comme curiosité, on peut encore signaler que chacune des trois Cam tiche se termine par le mot stalk. UTTERATURI ITALIINNI. 7


98 LITTIERATURE rranrmzms dans les cinq premiers cercles sont réparties les ames de ceux qui ont cédé a leurs passions par simple faiblesse et par incapacité a contenir leurs appétits (incontinenza). La distribution des damnés est, en résumé, la suivante : aprés le vestibule de l’Enfer, ou sont retenus ceux qui n’ont pas su se décider entre le bien et le mal, on fran- chit l’Achéron, pour arriver dans le Limbe (l" cercle); c’est le séjour des ames que ne souille aucune faute, mais qui n’ont pas connu le vrai Dieu et sont morts sans bap- téme; viennent ensuite les péchés de luxure (2°cercle) et de gourmandise (3° cercle), l’amour immodéré des richesses, avarice et prodigalité (4° cercle), enfin la colére (5’ cercle, constitué par le bourbier du Styx). A cet endroit se dressent les murailles, rougies par le feu, de la << Citta di Dite », l’enceinte de la basse région infer- nale. La se trouvent d’abord, comme en un vestibule, les hérésiarques (6° cercle), puis les cc violents », divisés en trois séries, violents contre le prochain, contre eux- mémes, contre Dieu et la nature (7° cercle), ceux qui out employé la fraude, répartis dans dix fosses concentriques ou bolge (8° cercle ou Malebolge), enhn les traitres, auxquels sont all`ectées quatre portions distinctes du 9° cercle, la Caina (traitres a leurs parents), l’Anten0ra (traitres a leur patrie), la Tolomea (traitres a leurs hotes) et la Giu- decca (traitres a Dieu). Au centre de la Giudecca, se dresse la gigantesque et hideuse silhouette de Lucifer, u l’empe- reur du régne de la douleur », emprisonné dans. les glaces que forme le Cocyte et dans les blocs de rochers, au centre de la terre et du monde. , On a pu remarquer que, dans sa classification des crimes, Dante ne suit qu’en partie la division tradition- nelle des péchés capitaux; aucune place particuliere n’est assignée, par exemple, a l’orgueil et a l’envie. Mais il est


LA a DIVINE comémz » 99 évident que ces deux défauts entrent pour beaucoup dans les crimes des violents, des trompeurs et des traitres. Si le poete s’est étendu si complaisamment sur les variétés de ces trois catégories de pécheurs — il en aborde la description at partir du chant XII, —— c’est qu’il s’agissait moins pour lui de représenter les dispositions morales abstraites, sources de péché, que les formes concrétes, réelles, que revét le crime; son but était d'en dessiner une image Edéle, vivante, haissable. L'artiste a sans doute conseillé ici le philosophe; et c’est encore l’artiste qui aura senti l’avantage de cette disposition au point de vue de la variété. Car il s’apprétait in ranger les pénitents du Purgatoire dans l’ordre des sept péchés capitaux. Sur les premiers contreforts escarpés de Ia montagne (Anxqnurgaiorio) attendent de commencer leurs expiations ceux qui ne se sont convertis qu’au dernicr moment, ou qui sont morts sans s’étre réconciliés avec l’Eglise. Une fois la porte du Purgatoire franchie, on trouve devant soi une série de sept terrasses circulaires, dont le diamétre est de plus en plus étroit at mesure qu’on se rapproche du sommet; la les ames se puriEent successivement de l’orgueil, de l’envie, de Ia colére, de la paresse, de l’avarice et de la prodi- galité, de la gourmandise et enfin de la luxure, dans l’ordre inverse de celui qui est observé dans l’Enfer; arrivées au plateau supérieur, les ames retrouvent, dans Ie Paradis terrestre, l'état d’innocence absoluo ou Dieu avait créé Adam; elles peuvent des lors prendre leur vol vers Ie Ciel. C’est dans la représentation du Paradis que Ie poéte dut surmonter les plus sérieuses difficultés; car les con- ceptions de plus en plus spirituelles qu’ilavaita exprimer jusqu'a la contemplation méme du Dieu triple et un, r


100 LITTERATURE n·ALuzNNz résistent E1 toute figuration plastique. En outre, il n’existe pas de degré dans la béatitude, et ainsi tout parallélisme avec les régions précédemment décrites, semblait impos- sible. Pour sortir d’embarras, Dante a eu recours at une tres heureuse invention. Le séjour des élus est dans l’Empyrée : ile y sont groupés de faqon at former un gigan- tesque calice, la cc Rose mystique », ou, si l’on préfere, } un immense amphithéatre immatériel, qui s’ouvre sous le regard de Dieu, et dont le centre, le cmur, est un x océan de lumiere »; au-dessus, les neuf hiérarchies d’anges, ministres du Tres-Haut, tournoient dans l’éther sans limite — conception grandiose exprimée par Dante avec un rare éclat. Mais si les ames bienheureuses ont leur demeure aupres de Dieu, elles peuvent aussi ee montrer dans chacune des régions célestes que le poete doit d`abord traverser; elles lui apparaissent donc successi- vement dans la matiere transparente des divers astres, Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne, ou il s’arréte pour les contempler et s’entretenir avec elles. Deux régions célestes —— le ciel des étoiles et le cristallin — restent encore at franchir, et les scenes qui s’y déroulent servent de préparation at Ia vue des splens deurs de l°Empyrée. L’impression que Dante a su produire en décrivant chacun de ces trois mondes du Péché,'de l’expiation, de la joie céleste, répond excellemment at l’idée morale qu’il voulait dégager de tous ces tableaux. Dans l’Enf`er, ce ne sont que cris de haine, de douleur et de révolte; car les danmés, loin de se repentir, persistent dans leurs péchés: l’un affiche le plus hautain mépris pour les supplices qui le tourmentent, l’autre insulte Dieu, tous blasphement, grincent des dents, pleurent ou s’entre-déchirent. Ccs

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LA a mvmz continue » 101 lourdc, faiblement éclairée par les lueurs rougeoyantes du feu infernal; c’cst at peine si l’0n distingue un grouil· lement confus de formes hideuses. Dans le Purgatoire, beaucoup de larmes sont encore versées; mais ces anies sou{l`rantes, suivant la belle expression de Dante, sont joyeuses au milieu des flammes, car elles ne peuvent plus pécher, et parce qu’ellcs sont stlres d’arriver at la félicité éternelle; cet espoir, cntretenu par de suaves paroles que prononcent des anges, communique at toutes les scenes, sous les rayons d’un soleil clair et chaud, une douccur voiléc de mélancolie, une paix qui convient bien au recueillement de la pénitence. Dans le Paradis, tout est lumiére et éblouissement, tout est symbole, tout est charité : c’est la féte des yeux, des esprits et des cosurs. Dans le détail des supplices appliqués at telle ou telle catégorie de pécheurs, on retrouve la mémc préoccupa- tion morale et allégorique : les luxurieux, dans l’Enf`er, ` sont emportés comme une nuée de feuilles, par une rafale incessante, symbole de leurs passions; les violents, jadis altérés du sang de leur prochain, sont plongés dans un fleuve de sang, le Phlégéthon; les faux devins, pour avoir prétendu lire dans l’aveuir, sont condamnés at mar- cher avec la téte retournée sur les épaules, en sorte que leurs larmes ruissellent sur leurs dos et leurs reins; les hypocrites marchent sous le poids écrasant de capes de plomb doré; le troubadour Bertrand de Born, coupable d’avoir excité a la rebellion contre son Pere le prince Henry, fils du roi Henry II d’Angleterre, a la téte séparée du trouc, et il la porte 21 la main devant lui pour éclairer sa marche. Dans le Purgatoire, les orgueilleux plient lc front sous d’énormes fardeaux; les envieux ont les yeux cousus, et s’appuient fraternellement les uns contre les autres; les paresseux courent sans relaohe; le suppnlice


102 LI'l"l`éRA'1`URE ITALIENNE des gourmands est a peu pres celui de Tantale. Tous ces pénitents d’ailleurs sont appelés a méditer les grands exemples des vertus qu’ils n’ont pas pratiquées, humillté, charité, tempérance, etc. Les élus eux-mémes se pre- sentent dans tel ou tel ciel suivant la nature de leurs mérites, les er esprits aimants » dans le ciel de Vénus, les théologiens dans celui du Soleil, ceux qui ont porté les armes au service du Christ dans celui de Mars, et ainsi des autres. Une haute pensée morale domine donc toute la Divine Comédie; et pour réaliser ce vaste programme dans les moindres détails, Dante a fait appel a toute la science de son temps, histoire, philosophie, astronomie, théologie. Mais l’immense effort de pensée que lui couta son poeme apparaitrait encore insuffisamment, si l’on ne considé- rait pas avec une attention particuliere le role qu’y joue l’allégorie. III L’action de la Divine Comédie aH`ecte la forme d’un voyage accompli par le poete, en une semaine environ, a partir du Vendredi Saint, 8 avril 1300, apres le coucher du soleil. Egaré dans une vallée profonde, au milieu d’une forét inextricable, ou il passe une nuit d’angoisse, Dante en sort au matin, et se propose de gravir une riante colline, que le soleil levant dore de ses rayons; mais trois bétes féroces lui barrent le chemin, et déja il se voit avec terreur replongé dans l’ombre, quand un guide envoyé par Dieu se présente a lui : c’est Virgile. Celui—ci le conduira par un chemin plus long, mais plus sur, vers le but auquel il aspire. Tous deux franchissent la porte


LA ce mvmz comrimz » 108 de l’Enf`er, et visitent les neuf régions habitées par les damnés, brisant toutes les résistances que leur opposent les démons. Du centre de la terre, ils gagnent. par un étroit sentier, le rivage du Purgatoire, dont ils gravis- sent les neuI` étages, puis, dans le Paradis terrestre, la mission de Virgile étant terminée, Dante trouve un nou- veau guide en Béatrice : celle-ci l’élcve avec elle de ciel en ciel, par la seule force de son regard, jusqu’a l`Em- pyrée. Les yeux du poéte, graduellement accoutumés a l’éclat de ces splendeurs, peuvent enfin se fixer sur Dieu;

alors son esprit est brusquement illuminé. Dante a

pénétré les incompréhensibles mystéres de la trinité et de la double nature de l’Homme-Dieu. Le sens allégorique de ce voyage est assez clair : la vallée sauvage, la forét obscure, Che non lascid giammai persona viva, représente le péché; Dante, qui s’y est égaré étourdiment, est le symbole de l’humanité impré- voyante qui ne se garde pas des piéges du malin. Ses efforts pour gravir la bclle montagne de la vertu se brisent devant d’insurmontables obstacles, ses passions, s'il n’est secouru par la grace divine. Le guide que celle-ci envoie au pécheur disposé A la repentance, Virgile,` personnilie la raison, la sagesse, la science huniaine, suffisante pour lui inspirer l’horreur du inal (Enfer) et pour lui apprendre E1 s’en affranchir (Purga- toire); la révélation, la science qui vient du ciel (Béatrice) peut seule initier le pécheur converti aux suprémes mystéres dont l’intelligence constitue, avec la vue de Dieu, la béatitude absolue (Paradis). Interprétée en un sens politique, l’allégorie du poéme peut encore représenter l’humanité livrée as l’anarchie et incapable de retrouver la paix, selon l’ordre voulu par Dieu, E1 moins de remettre son sort entre les mains des


we LITTDRATURE ITALIENNE deux guides institués pour assurer son bonheur, l’aut0· rité impériale (Virgile) et l’aut0rité pontificale (Béatrice). Mais si, dans son ensemble, la signification du poéme ne luisse place ai aucun doute, bien des détails restent fort obscurs, et l’interprétation de toutes les intentions de Dante demeure la grande et, sur certains points, l’insurmontable difficulté de la Divine Comédie. Il n’entre pas dans le plan de cette rapide esquisse de discuter les problémes sur lesquels s’exerce, depuis des siécles, la sagacité des commentateurs, mais seulement d’indi; quer la place occupée par l’allégorie dans l’ensemble du poeme. A cet égarnl, on peut partager les innombrables personnages de la Divine Comédie en deux grandes caté- gories, ceux qui eurent une existence historique, que l’on doit considérer en eux-mémes — ce sont par exemple les damnés, les pénitents et les bienheureux, — et ceux E1 qui le poete a voulu assigner un role essentiellement allégorique. Dante a peuplé son Enfer d’étres surnaturels, ministres de la justice divine, gardiens des diH`érents cercles, incarnations du mal sous toutes ses formes, qui ne sont bien souvent que les diables cornus et grimacants, mélange d’horrible et de grotesque, enfantés par l'ima- gination populaire. Quelques—uns portent des noms empruntés at la mythologie pai'enne, Caron, Minos, Cerbére (gardien du cercle des gourmands), Pluto. (c’est-aedire Pluton, ou peut-étre Plutus), Phlégias, etc., sans rien perdre de leur caractére et de leur aspect essentiellement diabolique; d’autres enfin, les Furies, le Minotaure, les Centaures, les géants, conservent les traits caractéristiques des personnages homonymes de la fable; Géryon au contraire, le hideux symbole de la fraude, est une béte d’allure apocalyptique. Mais la


création la plus singuliere de Dante, dans cet ordre d’idées, est celle de Lucifer, ou Dite. Ce monstre, d’une taille démesurée, engagé jusqu’a la poitrine dans la glace qui constitue le sol du neuviéme cercle, a trois faces, une rouge, une jaune et une noire; les larmes de ses six yeux se mélent a la bave sanglante qui coule de ses trois bouches, dans lesquelles il triture avec rage trois traitres, Judas, Brutus et Cassius ; trois paires d’ailes, semblables a celles de gigantesques chauves-souris, s’agitent sans repos au~dessous de ses trois visages, produisant le vent glacé qui géle les eaux du Cocyte. Telle est la laideur repoussante a laquelle est réduit, en punition de sa révolte, celui qui fut le plus éblouissant des anges. Le seul rayon de beauté céleste qui pénetre dans l’Enfer est l’envoyé divin, qui vient forcer la porte de la ville de Dite, lorsque les demons s’obstinent a la fermer devant Dante et Virgile, apparition sublime de noblesse, de fierté, de puissance sereine.

Caton d’Utique est préposé a la garde de la montagne de l’expiation. La fermeté de son earactere, l’amour de la liberté qu’il déploya en préférant la mort a l’esclavage, ont fait de lui le symbole des aspirations de l’ame soumise a la servitude du péché, et qui réussit il s’en affranchir. Ensuite ce sont des anges que Dante rencontre a la porte du Purgatoire proprement dit, puis d’étage en étage : le premier grave sur le front du mystique pelerin les marques des sept péchés capitaux, et chacun des autres, de cercle en cercle, en efface une d’un coup d’aile, en chantant tour a tour les sept béatitudes. A ces anges succede, dans le Paradis terrestre, une jeune femme qui est sans doute la création la plus idyllique de Dante : elle marche solitaire a travers la forêt harmonieuse et embaumée, en cueillant des fleurs ; elle sourit 106 Ll'1"l`éRA'l`URE rrnxisnmz lorsque Dante, séparé d’elle par un ruisseau, lui adresse la parole; elle lui fournit obligeamment les explications qu’il désire, et, tout en chantant : ce Beati quorum tecta sunt peccata », elle accompagne le poéte durant cette derniére étape terrestre de son voyage. Cette suave figure, que Dante désigne sous le nom de Matelda, a donné et donne encore lieu a de graves incertitudes : doit-elle son nom at la comtesse Mathilde, er la fille dévouée de saint Pierre mm, comme l’appelle Villani, celle qui laissa ses domaines au Saint-Siege? Représente-t-elle la vie con- sacrée at la recherche du bien? Tout cela est probable; mais une seule chose est sure, c’est que peu de concep- tions allégoriques ont jamais été revétues d’une poésie plus fraiche et plus attrayante. Matelda sert de guide at Dante dans le Paradis terrestre; at ce titre, elle se place entre Virgile et Béatrice, personnages réels, élevés dans la Divine Comédie at la dignité de symboles. Dante a hautement proclamé l’admiration, l’aH`ection qu’il nourrissait pour l’auteur de l’Enéide. On sait que Virgile a joui au Moyen Age d’une célébrité particuliere, 'qu’il avait méme la réputation dlun devin, ayant écrit quelques vers, dans son Eglogue IV, ou l’on s’est plu at reconnaitre une prophétie de la naissance du Christ. D’ailleurs il avait raconté la descente d’Enée aux Enfers; rien n’était donc plus naturel que de le prendre pour guide, et d’incarner en lui la sagesse humaine. Mais ce qui donne au personnage de Virgile, dans la Divine Comédie, uu charme tout particulier, c’est la tendresse touchante, et réciproque, qui l°unit at Dante. Il ne se contente pas d’instruire et de conseiller le poéte; il le protége, il le défend et le prend dans ses bras comme une mére dont la pensée unique est de soustraire son enfant au danger (Enfer, XXIII, 37); et c’est aussi avec uu


geste plein de confiance enfantine que Dante, a chaque nouvel obstacle, implore de lui aide et secours; puis lorsque tout a coup il ne trouve plus son guide aimé, son Virgile auprés de lui, ez Virgilio dolcissimo padre mm, le poete ne peut s’cmpécher de verser des larmes (Purg., XXX, 50). · Virgile disparu, Dante a devant lui Béatrice; et d’abord le lecteur retrouve en elle la jeune femme chantée dans la Vita Nuova : c’est elle qui, du séjour des élus, a vu l`angoisse du poete égaré dans la forét du péché; elle a eu pitié de lui, et par son intercession Virgile a regu la mission d’amener Dante jusqu’a elle. Mais aprés la belle scene des reproches et la confession du poéte, la Bice florentine s’éclipse peu a peu, et les yeux enfin dévoilés de la Béatrice céleste révélent au poete une beauté qui n’a plus rien d’humain. Le cortege symbolique qui accompagne le char ou elle vient se placer, les visions surprenantcs et les prophéties obscures qui suivent, se rapportent aux destinées passées, présentes et méme futures de l'Eglise ; dans le Paradis, Béatrice n’est plus que l’interprete des plus sublimes vérités, elle rend compte de tous les mystéres, elle est la science révélée. Arrivée dans l’Empyrée, elle abandonne a son tour son compagnon, pour reprendre sa place sur un des plus hauts gradins de la Rose céleste, ou elle s’abime dans la contemplation de Dieu. Dante l’y apercoit encore et lui adresse une derniere priere, avec l’expression émue de sa gratitude : cc Conserve—moi ta bienveillance, et que mon ame, guérie par toi, soit encore dans ta gréce quand elle s’échappera de mon corps. »

Cost orai; ed ella si lontanu
Come puree, sorrise e riguardommig
Poi si torno ull’eternu fontanu *.

1. a Telle fut mu priére, ot elle, de lu distance ou elle mhpparuissult, 106 LITTERATUIKE runinuuu IV Les contemporains de Dante out vu, et non sans raison, dans la Divine Comédie, une encyclopédie didac- tique, ou le poete avait entassé patiemment des trésors de science et de profitables enseignements. Le point de vue a bien changé depuis lors, car la science de Dante u'est plus la notre, et ses enseignements s’inspirent d’une conception trés particuliére de la vie; nous n’éprouvons plus qu’un intérét de pure curiosité a lui entendre expliquer l’origine et les causes des taches que l’on observe dans la lune, ou exposer la doctrine thomiste de l’am0ur, source de toutes les actions humaines. C’est sous ce rapport que la Divine Comédie peut étre considérée comme le monument d°nne civilisation at jamais disparue, et disparue presque au lendemain de la mort du poete; si elle n’était pas quelque chose de plus, elle ne vivrait que dans la mnémoire des érudits. Ce poéme n’a pas cessé de briller d’une merveilleuse jeunesse, il est devenu l’objet d’études préféré de milliers de lettrés, meme hors d’Italie, maint épisode et maint vers en sont populaires, parce qu’il est par-dessus tout une admirable oeuvre diqrt. C’est par la que Dante a devancé son temps et préparé la Renaissance; voila seulement pourquoi nous le seutons si pres de nous, malgré le désaccord de sa pensée et de la notre. Or le secret de l’art de Dante est d’abqrd dans la puissante personnalité de l’homme, et c’est en lui-meme qu’il faut chercher la source premiere dc sa poésie. Dante est partout dans son oeuvre; il en est le protago- nourit ot me regarda, puis elle se remit A contempler Yéternelle source do via. » (Parad., XXXI, 91-93.)


LA cc DIVINB COMIZDIE » 109 niste, et le voyage mystique qu’il accomplit a travers le monde des morts est avant tout l’image de sa propre con- version. On a déja vu que le point culminant de ce drame spirituel est, dans le Paradis terrestre, l’entretien ou Béatrice, aprés lui avoir rappelé le pur amour de sa ieunesse, le fait rougir de ses erreurs et de ses fautes. Tout, jusqu’a cet endroit, peut étre considéré comme la préparation de cette rencontre et de ce repentir; la suite n’en est que le complément nécessaire. Mais en dehors de ce caractere personnel de l’action proprement dite, le poéte a trouvé moyen, dans les pro- pos qu’il échange avec ses divers interlocuteurs, d’évo- quer maint détail de sa jeunesse, de rappeler ses con- seillers et ses amis, épris comme lui de poésie et d’a1·t, Brunetto Latini, Guido Cavalcanti, Giotto, le musicien Casella, Forese Donati; il aime surtout h revenir sur sa participation aux affaires publiques et sur son exil. Car si la date fictive du poeme est l’année 1300, Dante a imaginé de préter aux morts un pouvoir prophétique grace auquel il se fait annoncer, h plusieurs reprises, les dures épreuves qui ne lui furent pas épargnées a partir de 1302. Nous apprenons ainsi son sentiment sur la poli- tique de Florence et de diverses villes de Toscane, sur celle des papes et des autres princes italiens; il nous parle avec une reconnaissance émue de ceux qui lui témoignérent de l’af;’fection, les Malaspina, les della Scala, et annonce avec une joie confiante, trop tot décue, la descente de l’empereur Henri VII en Italie (1310-1313); il nous ouvre enfin son coeur quand il fait allusion a la gloire qu’il attend de son poeme, et qui lui inspire un supréme espoir : ses compatriotes vaincus, désarmés par son génie, ne le rappelleront-ils pas dans sa ville pour lui décerner la récompense qu’il aura méritée?


110 L1*1"1‘1§.nA*rUm; ITALIENNE C’est des hauteurs du ciel des étoiles fixes, au milieu des esprits triomphants, que Dante pousse ce soupir ému vers le petit coin de terre, a la belle bergerie ou il avait dormi agneau » (Parad., XXV); et ce retour de sa pensée et de son cceur vers Florence, tant de fois maudite ailleurs, en dit long sur l’obsession de cet espoir, auquel il ne renonca jamais. Parmi les nombreux épisodes ou les épreuves de l’exil sont prédites au poete, le plus explicite et le plus beau est son entretien, dans le ciel de Mars, avec son trisaieul Cacciaguida. Celui-ci, apres avoir rappelé at Dante l'ori- gine de sa famille, trace un tableau plein de saveur des muzurs simples et rudes de l’ancienne Florence, satire indirecte, mais sanglante, des générations nouvelles; puis, sur une question de son petit-fils, il lui dévoile ce qui jusqu’alors ne lui a été annoncé qu’%1 mots couverts, 2.1 savoir les causes de son exil, et surtout les douleurs qu'il devra supporter Z Tu lascerai ogni con diletta Piu caramente... Tu proverai si come sa di sale Lo pane altrui, e com’ é duro calle Lo scendere e il salir per l’altrui scale i; puis ce seront ses démélés avec la << compagnie mau- vaise » des autres exilés, et l’orgueil de sa solitude un peu farouche : a te {ia bello Averti fatta parte per te stesso *. 1. a Tu quitteras tout ce que tu aimes le plus tendrement;... tu éprou· veras quelle saveur amere a le pain d'autrui, et combien il est dur de gravir et de descendre 1'escalier de son prochain. » (Parud., XVII, 55 et suiv.) 2. u Ce sera ton honneur de t’étre fait un parti pour toi seul. » (Ibid., 68-69.)


Enfin Cacciaguida exhorte Dante a révéler aux hommes tout ce qu’il a vu et entendu au cours de son pélerinage : il y va de sa gloire, et d’ailleurs nul remede n’est plus efficace que la vérité;qu’il la dise tres haut, sans se soucier des coleres qu’il soulévera :

Tutta tua vision fa manifesta,
E lascia pur grattar dov’ A la rogna L

Dante est tout entier dans ce bel épisode, avec sa noblesse innée et avec l`amertume qui s’est lentement amassée dans son coeur. Mais on le retrouve dans cent autres passages ou vibrent l’une aprés l’autre les cordes de son ame généreuse et passionnée; car s’il est un trait de caractére qui lui soit étranger, c’est bien l’impassibilité. Toute l’histoire de son siécle revit dans son poéme, mais vécue et sentie, plutot que racontée. Il n’est pas jusqu’aux événements relativement anciens qu’il ne rap- pelle avec des transports d’admiration, a moins qu`ils ne lui arrachent de terribles invectives : c’est qu’il y voit l’origine lointaine des événements actuels, ou bien il les compare a l’idéal de justice qu’il porte dans son esprit. Tel est l’intérét avec lequel il considére tout ce qui l’entoure, qu’il s’identific constamment avec les personnages méme les plus eH`acés, avec ceux qui parais- sent d’abord ne présenter aucune ressemblance avec lui. Parle-t-il, en une douzaine de vers, de la prétendue disgrace de Romieu de Villeneuve, chassé par le comte de Provence dont il était le bienfaiteur ? On sent qu’il ne peut rappeler tant d’ingratituda sans faire uu retour sui sa propre situation; et lorsqu’il dessine en quelques

I. a Fain connaitro ta vision tout cntiérc, at laisso so gratter ceux qui ont Ia gale. » (Parad., XVII, I28429.) H2 LITTIIRATIJRE ITALIENNB traits ce vieillard errant et pauvre, réduit a mendier son pain (Parad., VI, 139), ce n’est plus Ptomieu, c`est Dante lui-méme qui tout a coup se dresse devant nos yeux. Ren- contre-t-il sur une des saillies rocheuses du Purgatoire, le troubadour Sordel, dont la vie n’eut rien de fort édifiant, il lui suffit de penser que Sordel est de Man- toue, comme Virgile, et d’imaginer qu’au seul nom dc leur commune patrie, ils tombent dans les bras l’un de l°autre, pour opposer E1 ce geste touchant le spectacle des haines qui déchiraient alors la péninsule : il interrompt son récit, et lance, en soixante-quinze vers, la plus terrible invective que renferme son poéme contre la poli- tique impie de l’Italie, des papes et de Florence (Purg., VI, v. 76 et suiv.). Peut-étre va-t-on penser qu’une telle passion et une disposition aussi habituelle a tout rapporter a ses senti- ments personnels ont du faire de Dante un juge fort par- tial dans l’appréciation des mérites et des fautes d’au- trui? Aussi a·t-on quelquefois prétendu qu’il avait sauvé ses amis, tandis que ·sou Enfer est peuplé de ses ennemis. Bien que ce reproche n’intéresse pas directe- tement la valeur poétique de la Divine Comédie, il in1porte de le réfuter, car, exprimé sous cette forme, il constitue une grave injustice. _ Dante n’a pas écrit un pamphlet, une aauvre de parti, encore moins une muvre de vengeance; le but haute- ment religieux et profondément humain du poéme ne peut échapper qu’a des observateurs supcrficiels; Dante avait une trop haute idée de la justice divine pour s’en faire ainsi un jeu. D’ailleu1·s il suffit de quelques exem- ples, comme celui de Brunetto Latini, auquel le poete témoigne une affection toute filiale dans une région peu glorieuse du ¢ bas enfer », pour prouver qu°il était


capable d’impartialité. Il faut avouer pourtant que ses Jugements sur plusieurs personnages sont faits pour nous surprendre; mais qu’est-ce a dire, sinon que ceux—ci l·¤i apparaissaient sous un jour diH`érent de celui ou nous les voyons? Dante n’a connu ni les chroniques, ni les documents d’archives, qui depuis ont été mis au jour; , en revanche, il avait recueilli, sur les hommes appartenant aux générations qui l’avaient précédé, des traditions orales ou se reflétait le jugement populaire sur leur compte, et qui sont perdues pour nous. On peut étre assuré que, sans faire une enquéte approfondie pour chaque cas particulier — car il n’entendait pas se substi- tuer a la justice divine, — Dante a toujours eu ou cru avoir des raisons sérieuses pour mettre les uns en Enfer, les autres au Purgatoire ou au Paradis. Des lors il peut sans remords s’abandonner a sa colére contre un Filippo Argenti, un Vanni Fucci ou un Bocca degli Abati, contre les simoniaques et les dilapidateurs des deniers publics, car c’est une sainte colére qui l’anime 1 le mal, sous quelque forme qu’il se montre, mérite la haine et non la pitié.

La pitié cependant n’est pas tout a fait absente de I’Enfer: on sait avec quelle émotion profonde Dante écoute les confidences de Francoise de Rimini, et quand on lit le récit de la mort d’Ugolin et de ses fils, on en vient a oublier que le poéte a placé Ugolin parmi les traitres, au méme titre que son bourreau l’archevéque Ruggieri. Avec son souci d’une épre justice, Dante ne ferme donc pas son coeur a la compassion; son jugement une fois prononcé, il ne refuse ni sa sympathie a la douleur vruiment humaine, ni son admiration aux sentiments généreux, méme chez ses adversaires; et c'est ce qui donne tant de beauté et de noblesse a son oeuvre.

V

Le caractère dominant de la poésie dantesque, envisagée au seul point de vue artistique, est l’étonnant relief des figures, la netteté avec laquelle les moindres gestes, les moindres paroles des personnages se gravent dans la mémoire; c’est la précision du cadre ou se déroule cette longue suite d’entretiens, et aussi la variété que le poète a su introduire dans tous ces tableaux. A cet égard, on peut faire une remarque, paradoxale on apparence, mais rigoureusement exacte x alors qu’il brodait les allégories juvéniles de la Vita Nuova sur une trame légère mais solide, historique, vécue, Dante avait dessiné d'un contour si vague et si mou le milieu ou évoluaient ses personnages, et ses personnages eux-mêmes, sans en excepter Béatrice, étaient caractérisés en termes si abstraits, que l’on a pu soupçonner le poète de n’avoir rien mis de réel dans son oeuvre. Lorsqu’il entreprit au contraire de raconter un voyage imaginaire et franchement symbolique a travers un monde de pure fantaisie, il a composé une série de scènes empreintes d’un réalisme expressif et hardi. Un éminent critique a mis en évidence ce trait inattendu de la poésie dantesque dans la Divine Comédie, quand il a écrit que, dans cette description du monde des morts, on sent pour la première fois palpiter la vie du monde moderne.

Le secret de cet art merveilleux réside en partie dans la puissante personnalité du poète, en partie aussi dans la parfaite clarté d’une imagination admirablement disciplinée, aussi apte a tracer avec une précision toute géométrique le plan du domaine infini, à travers lequel LA << mvimz comiénm » its sa fiction nous entraine, qu’a donner a chaque tableau de justes proportions, a chaque scene le coloris qui lui convient, a chaque personnage une attitude, une expres- sion nettement accusée. On a déja vu avec quel bonheur Dante a su diiférencier les supplices, et, pour ainsi dire, les a paysages » de l’Enfer et du Purgatoire, si facheuse- ment confondus, jusqu’alors, dans les visions similaires; mais parmi les régions infernales, dont le nombre s’éleve, toutes subdivisions comprises, au total de vingt-quatre, il n’en est pas deux qui produisent exactement la méme impression. Pour atteindre cette étonnante perfection plastique et réaliser cette variété, Dante a épuisé toutes les ressources de son imagination, utilisé toutes les tra- ditions, savantes ou populaires, tiré parti de tous les menus faits dont sa mémoire était pleine; il a surtout enveloppé d’une atmosphere particuliere chacun des spectacles devant lesquels il arréte notre attention. On est frappé de cette merveilleuse richesse, lorsqu’on par- court una un les neufcercles de l’Enfer, et méme lorsque, dans le seul cercle de la fraude (le 8°), on visite chacuine des dix u bolge » : dans l’une tout est ruse, mensonge, grimaces,Vrixes diaboliques et presque burlesques, c’est celle des damnés qui ont trafiqué des fonctions publiques (la 5*); dans l’autre (la 6°), regnent un silence lugubre et une quasi immobilité z les hypocrites se trainent péni- blement, accablés sous le poids de leurs capes de plomb; ils pleurent, mais sans faire entendre de plaintes, parlent in voix basse, rappellent en peu de mots leur histoire, et la malédiction méme ou l’ironie de Dante expire sur ses levres; plus loin tout est violence, contorsions et blaspliémes, c’est la a fosse » de Vanni Fucci et des voleurs (la 7°), celle des serpents qui transpercent les damnés, les réduisent en cendres d’ou ils renaissent


pour subir de nouvelles transformations; et l’on ne sait laquelle de ces visions est la plus farouche.

Les divers personnages avec lesquels s’entretient le poete ont de même une individualité bien marquée. Loin d°en faire des types généraux, expressions abstraites de telle ou telle disposition morale, Dante les a transportés tout palpitants de vie dans le monde des morts, sans rien atténuer de leurs traits les plus particuliers; et l’humanité de tous les temps se reconnait dans ces profils dessinés d’apres nature. Car ce sont des profils plutot que des portraits curieusement fouillés : l’analyse psychologique, telle que la pratique l’art dramatique moderne, n°est pas le fait de Dante. Celui-ci n’a cherché a saisir qu`un aspect du caractère de ses personnages, et il l’a rendu avec une grande force, on les immobilisant dans une attitude, dans un geste, dans un mot qui dit tout ce que nous avons a savoir d’eux. L’épisode de Françoise de Rimini est a cet égard fort remarquable : ne demandons pas au poéte de nous expliquer longuement qui est Françoise et qui est son amant, dans quelles circonstances ils se sont aimés, a quelles luttes tragiques a donné lieu cet amour, et comment ils ont été punis. Tout cela n’est qu’indiqué par de très vagues mais éloquentes allusions ; la chronique et la légende nous racontent le reste, et c’est presque dommage : il suffit a Dante de nous dire que Françoise a aimé de toute son éme, qu’elle est morte de son amour, et qu’elle a emporté intacte dans l’autre monde cette passion, qui est a la fois sa joie et son tourment ; de son histoire, un seul détail est clairement rappelé, c’est le baiser de Paolo ; ses paroles ne sont qu’un hymne a l’amour : pas un mot de remords, à peine une allusion amère à leur bourreau. Personnification absolue de la passion souveraine, immobilisée dans une étreinte LA cz mvimz coméms » 117 éternelle, la Francoise de Dante est sublime. Tous ceux qui ont essayé de l’expliquer, de la faire agir et parler sur le thézitre, l’ont nécessairement affaiblie. Sordel est, lui aussi, tout entier dans un geste : replié sur lui-méme, Ei l’écart, dans une posture un peu farouche, celle d’un lion au repos, << a guisa di leon, quando si posa », il bondit au seul nom de Mantoue, et tombe dans les bras de Virgile; l’amour du sol natal pourrait diffici- lement étre exprimé d’une facon plus spontanée et plus saisissante. Farinata degli Uberti se dresse hors de sa tombe rougie pa1· le feu, mais son visage ne trahit que le dédain pour tout ce qui l’entoure; et cette attitude, commentée par les paroles du vicux chef gibelin, traduit d’une facon éloquente ce qu’il y avait d’indomptable dans ce caractére altier. Dante, qui a mis, comme in son ordi- naire, beaucoup de lui-méme dans ce personnage, ne peut se défendre d’une vive sympathie pour tant de gran- deur et de force, encore qu’il échange avec Farinata des propos ou vibre l’écho des haines de partis; c’est toute une page d’histoire, ou plutot c’est l’zime de la vieille Florence qui se dresse devant nous, non pas analysée et décrite, mais vivante et comme ramassée dans un regard, dans un pli dédaigneux de la bouche : Ed ei s’ergea col petto e colla fronte Come avenge 10 inferno in gran dispitto *. Le célébre épisode d’Ugolin a une allure dramatique beaucoup plus accusée, et le récit que ce personnage fait de sa mortidans la a tour ide la Faim » est aussi plus circonstancié. Ici aucun mystbre; pcu de sous-enteudus; tout est placé directement sous nos yeux : nous assistons 1. at I1 so dressait do toute la hauteur do sa poitrine at de son front, et paraiuait avoir pour l’enfer un souverain mépris. » (lnfl, X, 35.)


its LITTDRATURB ITALIBNNB in l’angoisse croissaute de ce pére qui voit succomber l’un aprés l’autre ses quatre fils a{l`amés, et pendant deux jours les appelle en rampant sur leurs corps : il ne survit ai ce martyre que pour étre terrassé par la faim. Les moments les plus déchirants de ce sombre drame sont rendus avec une évidence et une émotion qui serrent le cmur des le commencement, et ne font que grandir _]usqu’a la fin. En aucun autre endroit de son muvre, Dante ne s’est étendu aussi complaisamment sur les épreuves terrestres de ses héros. Il lui suffit en général de quelques traits plus sobres pour les caractériser, et il n’y a guére moins d’art, a tout prendre, dans les figures nombreuses ou les sim- ples silhouettes qu’il a dessinées plus sommairement, Ciacco, Filippo Argenti, le pape Nicolas III, Vanni Fucci, Bertrand de Born, Manfred, la mystérieuse Pia, Forese et Piccarda Donati, pour nc citer que les plus fameuscs. La plupart de ces personnages paraissent dans l’Enfer, peu dans le Purgatoire, moins encore dans le Paradis. A mesure que la poésie de Dante s’éléve aux region. supérieures du monde et de la pensée, elle s’éloigne de l’humanité moyenne et s’alYranchit des passions terres- tres. En se rapprochant de Dieu, en traitant des ques- tions scientifiques et théologiques de plus en plus nombreuses, le poete se heurtait a des difficultés crois- santes. Il a victorieusement surmonté tous les obsta- cles, et l’on ne pourra jamais assez admirer l’art cou- sommé, les ressources imprévues d’imagination et de style, l’ingéniosité tout ensemble et la puissance qu’il a déployées dans le Purgatoire et plus encore dans le Paradis. Un tel souffle de poésie, souteuu sans dél`ail- lance a travers tant de dissertations arides, tient du pro- dige. Mais, avec tout cela, on ne peut uier que les deux dernieres parties exercent sur le public un sttrait


LA a mvmz coménm » H9 moindre que l’Enl`er. Pour gouter l’originalité et la gran- deur sévére du Paradis, il fhut une préparation longue et difficile. Aussi a-t-on beau vanter l`idylle exquise de Matelda et l’apparition de Béatrice au sommet du Purga- toire, ou la vision sublime de l’Empyrée et de`Dieu, dans les derniers chants du poéme, la grande majorité des lecteurs continue a lire de préférence les épisodes plus humains et plus vivants de l’Enf`er. Cctte humanité de la poésie dantesque, et aussi l’admi- rable richesse d`un style concis, savant, tour a tour fami- lier et sévere, pittoresque et abstrait, qui fut presque de toutes pieces une création, et non la moins originale, de ce génie puissant, voila les mérites par lesquels Dante doit étre considéré comme le grand initiateur de la poésie moderne; son ombre se projette sur toute l’histoire de la littératurc italienne, et, a la distance ou nous sommes, on en saisit mieux que jamais toute la hauteur. Mais Dante n’a exercé qu’une influence médiocre ou méme nulle sur les générations qui l’ont immédiatement suivi : malgré le grand amour qu’il eut pour Virgile et quelques autres anciens, ce qui frappa d’abord ses contemporains, ce fut l'élément scientifique et divin de son poéme, ce {ut le voile allégorique ou s’enveloppait sa pensée. Un demi- siecle aprés sa mort, ses compatriotes éprouvaient le besoin de se faire expliquer publiquement la Divine Comédie; et a ce moment, Pétrarque, Boccace et les premiers humanistes avaient engagé la poésie dans des voies entiérement difI`érentes : Dante n’était plus bien compris, et le gout des lettrés se portait d’uu tout autrc coté.


DEUXIEME PAHTIE LA RENAISSANCE CHAPITRE PREMIER LES GRANDS PRECURSEURS DE LA RENAISSANCE Si par << Renaissance » on voulait désigner l’imitation pure et simple des pensées, des sentiments et des formes en usage dans la poésie et dans l’art antiques, ce mot, appliqué ii l’Italie, serait sans objet avant le xvi° siécle; et cependant on ne peut plus rattacher au Moyen Age les wuvres les plus fameuses du x1v° siecle, apres Dante, et moins encore la civilisation si originale du xv•. Si d’autre part on considére l’l1umanisme, triomphant au xv• siecle, comme l’apprentissage nécessaire qui conduisit a une reproduction plus fidele des modeles classiques, et par suite comme la préface de la Renaissance, comment ne pas remarquer que les initiateurs de l’humanisme, au premier rang desquels se place Pétrarque, appartiennent au XlV° siecle? D’ailleur¤ l’uauvre italienne de ce méme Pétrarque et celle de Boccace révélent un état d'esprit de tous points couforme a celui que vont généraliser les progrés de l’humanisme. On en arrive ainsi a considérer l’avénement définitif des formes classiques, dans le second


122 LlTT}§RATURE ITALIENNE quart du xvi' siecle, comme le dernier terme d°une évolu- tion qui embrasse pres de deux siécles, période infiniment féconde et glorieuse, h laquelle convient a merveille-le nom de Henaissance‘. Ce qui se réveille alors dans l’ame et dans le cmur des Italiens, par réaction contre le mysticisme de la pensée mécliévale, c’est l`amour de tout ce qui est terrestre, c’est l’iutérét pour tout ce qui est humain. Les promesses ou les nienaces d’une autre vie ne cessent pas, du jour au lendemain, de préoccuper les esprits; mais elles ont moins de prise sur les émes, parce que l’heure présente parait bonne E1 vivre pour elle-méme : est-il si nécessaire ou méme si raisonnable, se dit-on, de fermer nos yeux et de refuser nos cmurs a toutes les joies positives que le monde nous prodigue? On a parfois soutenu que l’admi- ration indiscréte de la Renaissance pour l’antiquité avait ramené les ltaliens E1 une conception toute paienne de la vie; rien n`est moins juste. C`est leur attachement ins- tinctif at la réalité qui, prenant un nouvel cssor, leur apprend ii vivre par les sans plus que par l’esprit; leur paganisme no sort pas des livres, mais plutét des ames, et c’est lui qui donne aux générations nouvelles une intel- ligcnce plus exacte et plus pleine des auteurs anciens : chacun éprouve une surprise, qui fait aussitét place au ravissement, en retrouvant chez les classiques des hommes tres semblables at nous, des hommcs qui ont su tirer le maximum de joies de cette vie a réelle » at laquelle on aspire; chacun reconnalt en eux des amis auxquels on tend la main par-dessus les siécles, et dont on écoute les leqons avec une sorte de ferveur et d°exaltation. Cette intimité nouvelle avec les anciens donna nais· i. Voir ci-dessus, l’lntroduction, p. 6 at suiv.


LES ciumns Pnncunsizuns nn LA nnwnssnzciz 123 sauce a ce qu°on peut appeler le sens de l’histoire : on découvrit tout in coup que, si l’homme est essentielle- ment le méme en tous temps et en tous lieux, les formes extérieurcs de la civilisation, les mmurs, les pensées ellcs-mémes se modifient profondément dlfnge en age; et l’on apprit ainsi at dégager de toutes les contingences ce qu’il y a de permanent et d’immuable dans l’an1e humaine. Ce sens historique et critique, qui a renouvelé l’nctivité intellectuelle sous toutes ses formes, les hommes du Moyen Age n’en avaient eu aucune idée : pour eux le monde était immobile, et les guerriers grecs, les défenseurs de Troie, comme les héros de Rome, n’avaient du difYérer en rien des chevaliers aux pesantes armures qu’ils voyaient combattre autour . dieux. Les sentiments n’avaient pas du changer plus que les modes, moins encore peut-étre; aussi avait-on pu lire force livres anciens sans en tirer grand profit, l`aute de savoir sortir de soi-meme et de son temps. D’ailleurs ce culte rajeuni pour l’antiquité mieux com- prise ne s’adrcssait pas expressément aux idées que les anciens ont formulées; ce qui frappait peut-étre davan- tage, c`était la beauté de leurs muvres. Un peuple qui vit par les sens autant ou plus que par l’esprit doit nécessnirement accorder at la forme une place prépondé- rante dans ses préoccupations littéraires; il doit pro- duire plus d’artistes que de philosophes, et c’est en eH`et ce que confirme l’Italie de Ia Renaissance. Des le milieu du x1v‘ siéele, un livre comme le Décaméron ouvre la voie at ces muvres, dont le Roland fhrieux reste lc parfuit modéle, ou l’art se justifie sans avoir d`autre but que lui-méme, ou du moins ne parait pas avoir d’autr¤ objet que d’embellir la vie. Il va sans dire que cette révolution — car c’¤n est une,


IM LlTT}§RATUREhl'l`ALlENNE et il ne s’en est guére accompli de plus considéiable dans le domaine de l’esprit -— ne s’est pas faite en une fois : d’abord on ne vit se manifester que des aspirations, et pendant longtemps se produisircnt des résistances. Les aspirations sont fort reconnaissables chez Dante; les résistances ne manquent pas dans l’entourage de Pétrarque et de Boccace, dans leur conscience méme et dans quel- ques-uns de leurs ouvrages; elles s’incarnent ai la fin du xv° siécle, avec une force inattendue, dans les prédica- tions du fougueux Savonarole. Tout compte fait cepen- dant, ce qui domine dans l’muvre de Dante, c’est l’inspi~ ration my§;ique et didactique du Moyen Age; chez Pétrarque, chez Boccace, chez les contemporains de Laurent le Magnifique, llintérét purement humain et le désir de plaire l’emportent sur toute autre préoccupation Les divisions auxquelles on a recours pour marqher clairement les grandes étapes de l’art et du gout n°ont donc qu’une valeur relative; il importe plus que jamais de ne pas l°oublier en abordant l’étude de ces premiers ouvriers de la Renaissance, qui ne pouvaient pas, qui ne voulaient pas briser d’un seul coup tous les liens qui les unissaient au passé, ou pour mieux dire a un présent encore tres vivace. I Le premier en date et le plus grand de ces précur- seurs est Pétrarque. Fils d’un exilé florentin, Ser Petracco, qui avait du quitter sa ville natale en méme temps que Dante, il naquit at Arezzo le 20 juillet 1304. Francesco Petrarca -— telle est la forme plus harmo- nieuse et plus docte qu’il lui plut de donner a son nom


mas crumbs muécvnsuuns mz LA 1zEmussANc1: 125 —— suivit ses parents d’Arezzo a Pise, et de Pise en Pro- vence. Avignon était devenu depuis peu la résidence des papes, et c’est la que l’enfant commenga son éducation grammaticale. Son pere, désireux de le voir embrasser la profession lucrative de jurisconsulte, l’envoya étudier d°abord a Montpellier, ou il resta quatre ans, puis`a Bologne, ou il en passa trois; cn 1325, il rentrait en Provence. Ses parents étaient morts : libre alors de dis- poser de lui-méme, il se voua tout entier ala poésie, apres s’étre engagé dans la carriere ecclésiastique qui devait lui valoir d’importants bénéfices. D’ailleurs, s’abandon- nant a sa nai-ure ardente, il mena d'abord, avec son frére Gérard, une existence purement mondaine au milieu de la société élégantc et peu sévére de la ville des papes. Nombreuses furent les relations qu`il y noua avec les hommes d’église et les savants de toutes nations, mais particulierement francais et italieus, qui se rencontraient a la cour pontificale zles uns, tels les Colonna, devinrent pour lui d’actifs protecteurs; les autres restérent ses amis, ses correspondants, et contribuérent a répandre au loin sa réputation et son influence. Sur ces bords du Rhone qu’il maudit tant de fois, Pétrarque trouva encore l’inspiratrice a laquelle il doit sa renommée de poéte. Nous tenons de lui qu’il rencontra le6 avril 1327, en l’église Sainte-Claire d’Avignon, celle qu’il a immortalisée sous le nom de Laure, mais sur la famille, sur la condition de laquelle il a gardé un secret jaloux, demeuré impénétrable. En vain quelques biogra- phes se sont-ils flattés de reconnaitre en elle certaine Laure de Noves, qui ne donna pas moins de onze enfants at son légitime époux Hugues de Sade : les origines de cette surprenante identification sont plus que suspectes, et les preuves alléguées n’ont jamais pu étre contrélées.


126 LlT'l`E[ATUIE ITALIENNE Force est donc de nous en tenir a ce que le poetc a bien voulu nous dire lui-inéme, bien peu de chose en vérité. Au début, sa passion fut tres vive, et sa cour pressante, mais découragé par les froideurs de Laure, l’amour se calma peu a peu, s’idéalisa, sans cesser pourtant de dominer dans son cmur. De tous les amours de sa jeu- nesse — ses enfants, Francesca et Giovanni, témoignaient assez haut qu’il avait aimé d’autres femmes que Laure — Pétrarque n’a voulu conserver le souvenir que de celui-la. Grand voyageur, il parcourut la France méridionale-- en 1330 il s’ava¤qajusq¤’a Lombez, — puis, en 1333, il visita Paris, Gand, Liege, Aix·la-Chapelle, Cologne; en 1337, pour la premiere fois il se rendit a Rome, oh il fit un second séjour en 1341, a l°occasion de son couronne- ment solennel au Capitole, en revenant de Naples; et, dans les années qui suivirent, il parcourut encore l’Italie eu tous sens, s’arretant de préférence a Parme. Apres chaque voyage, il rentrait a Avignon, ou plutot a Vau- cluse; la, dans la solitude d’un site pittoresque et sau- vage, il s’était fait, depuis 1337, une retraite propice in la réverie et ai l°étude, hors du bruit de la u moderne Babylone », assez pres d’elle cependant pour ne renoncer in aucune des joies qu’il demandait encore au monde. En 1353, Laure étant morte, il quitta définitivement la Pro. vence, et se fixa duns l’ltalie du Nord d’oh il ne s’éloigna plus qu’a deux reprises, pour se rendre comme ambas- sadeur a Prague (1354) et ei Paris (1360); Milan le posséda huit ans; puis il habita Venise, Padoue, et enfin le vil- lage d’Arqua, au milieu des gracieuses ccllines Euga- néennes ; c’est dans le silence studieux de ce séjour cham- _pét1·e que la mort vint le surprendre le 19 juillet 1374. ll laissait le souvenir d’un grand savant, d’un grand


poete, d’un ami sur et loyal, en un mot d’une des personnalités les plus hautes et les plus charmantes dont l’histoire des lettres ait conservé la mémoire. Plus que les événements de sa vie, c’est la physionomie de l’homme qui nous attache, en Pétrarque. Chacun de ses traits s’oppose de la faqon la plus nette a ceux de Dante: en regard de cette ame fiere et inflexible, inébranlable dans ses affections comme dans ses haines, qui s’est dépeinte sous l’image d’un roc solidement assis sur sa base : Ben tetragono ai colpi di ventura, Pétrarque est essentiellement ondoyant et divers, impressionnable, souvent inconséquent avec lui-meme, partagé entre plusieurs affections contraires : attaché aux joies de la terre par tous les liens d’une nature avide de plaisir, de gloire et d'honneurs, il est tourmenté par le remords, par le désir de s’arracher à taut de séductions trompeuses ; son amour ne lui donne aucune des consolations qu’il en attend, et il se décrit lui-méme avec toutes ses contradictions dans un sonnet fameux :

Pace non trovo e non ho de far guerm;
E temo e spero; ed ardo e sou un ghiaccio;
E volo sopra ’l cielo s ginccio in terra;
E nulla stringo e tutto ’l mondo ubbraccio *[2].

Ces perpétuelles alternatives d’enthousiasme et d’abattement, indices certains d’une nature passionnée et d’une volonté faible, mettent dans l’ame de Pétrarque un sentiment profond de mécontentement et de mélancolie, alors tout nouveau dans la littérature. Dévoré par la soif de s’instruire non moins que par le besoin de se distraire, il voyage, non par devoir ou par métier, mais pour le simple plaisir de voir, comme le jour ou il entreprit de faire l’ascension du mont Ventoux ; il est le premier touriste, le premier alpiniste des temps modernes. Partout il regarde curieusement et observe; mais partout il se retrouve lui-méme, avec ses passions et ses faiblesses.

Ce n’est guére que dans la seconde partie de sa vie, apres la mort de Laure (1348), quand l'age eut refroidi ses ardeurs juvéniles, qu’il réalisa ce bel équilibre, cette tranquillité, cette piété sereine qui ont fait l’admiration de ses familiers. Ame sincérement religieuse, Pétrarque était cependant fort éloigné de l’ascétisme des générations précédentes, et l’idéal de vie chrétienne dont il donna l’exemple fut encore une oeuvre d’art, dans laquelle il associa des éléments réputés jusqu’alors inconciliables : ses pieuses méditations ne faisaient aucun tort at sa passion pour l’antiquité, et son culte pour les auteurs profanes, non plus qu’au soin qu’il prenait de ses écrits et de la gloire qu’il en attendait. Sa retraite d’Arqua, comme jadis celle de Vaucluse, rappelait bien plus les Sapientum templa serena que les déserts de la Thébaide.

De toutes les incertitudes qui caractérisent la pensée de Pétrarque, les moins curieuses ne sont pas celles qui se rapportent at ses sentiments politiques. Exilé volontaire, à l’inverse de Dante — car il ne tenait qu’a lui de rentrer dans sa patrie, et les Florentins essayerent de l’y attirer, — il ne passa qu’une fois par Florence, en 1350, pour n’y plus revenir. Ses voyages, ses longs séjours en Provence peuvent le faire regarder comme un « citoyen du monde », s’élevant de la notion de patrie a celle d`humanité. Il fut pourtant profondément italien, et s’il dédaigna les agitations mesquines de la politique municipale, il cut l’ambition de travailler au relévement de l’Italie. Par malheur, au service de cette noble cause il apportait les conceptions idéales et sentimentales d'un poéte, plutot que le coup d’oeil pénétrant et sur de l’homme rompu aux affaires. Ses principes memes étaient bien flottants : d”une part le souvenir de la grandeur de Rome, h l’époque républicaine, le hantait a tel point qu’il put croire au succés de ln folle‘entreprise de Cola di Rienzo (1347) : il se flatta de voir effectivenient rétablie I’institution du tribunat, et cette illusion prouve asscz qu’i1 jugeait mal la situation réelle de Rome, comme la valeur du tribun. D’autre part, il continuait a demnnder, comme Dante, le salut de l’Italie au relévement de Rome, par le retour des papes et l’intervcntion de l’empereur. Mais Pétrarque ne sait guere qu’adresser à l’un et à l’autre de chaleureuses exhortations au service desquelles il déploie toutes les séductions de son éloquence ; puis lorsque Charles IV, venu en Italie en 1354, eut trompé son attente, l’exhortation se changea en invective. Entre temps, il se laissait toucher par les honueurs que lui prodiguaient certains princes, aussi peu respectueux de la morale que des libertés italiennes, comme les Visconti de Milan ; devenu leur hôte, il s’attirait de son ami Boccace une sévère réprimande. Le spectacle des divisions qui désolaient l’Italie lui causait une profonde tristesse, et il essaya de s’interposer entre ces deux adversaires irréconciliables, Venise et Gênes ; mais c’était encore une singulière illusion de croire que ces républiques de marchands, également décidées l’une et l’autre à anéantir leur rivale, pour s’assurer l’empire de la mer, se laisseraient fléchir par de beaux discours !

En somme, avec beaucoup de générosité, Pétrarque 130 LITTEERATURE rrALmNN1z n'a pas eu un seus exact des réalités de la politlque, et llinfluence, iucontestable pourtant. qu’il a exercée at cet égard, doit étre cherchée tout entiere dans les beaux vers de sa canzone fameuse at l’Italie, dans l’expression touchante qu’il y doune a sa tendresse pour le sol natal ‘, dans son désir ardcnt de concorde et de paix, dans la confiance avec laquelle il annonce le réveil vengeur du sentiment national italieu ’. Les accents que lui ont dictés son amour et sa l`oi patriotiques ont passé par- dessus son siécle; rccueillis par Machiavel, ils n’ont pas cessé de faire vibrer les cmurs dcs Italiens. Aucuu poete n’a été, de son vivant, entouré de plus d’honneurs que Pétrarque; aucun peut-étre n`a pris plus jalousement, plus adroitement soin de sa propre gloire. Lorsque le l" septembre 1340 lui parvlnt, simultanément de Paris et de Rome, une invitation a recevoir la couronne de laurier des poetes, on peut croire que lcs démarches de ses amis n’avalent pas été étrangéres at cet hommagé inusité; lui-méme n’avait rieu négligé pour porter au loin la réputation des ouvrages qu`il avait déja composés, on de ccux auxquels il travaillait encore C’est de ses muvres latiues surtout qu`il s'agit ici, et en particulier de ce poéme épique, l’Africa, on il célébrait son héros l`avori, Scipion, et avec lui la grandeur romaine; puis cc sont les llvres historiques, en prose, De viris illustribus et Rerum memordnddrum, demcurés inachevés, ol: Pétrar- que, aprés avoir marché sur lcs traces de Virgllc, slinspi- rait dc Tite-Live et de Valera Maxime. Dans ses lettres, adressées aux plus grauds personnages dc sun temps, aux hommes célébrcs cle l’antiquité, et méme at la pos- 1. Canzone Italia mia, particuliérement la st. 6° : Non A questo il lerrcn clfio toccai prin? etc. 2. Ibid. · Virlzk contra furare Prendera Parma, e fia ‘l combatter carlo.


mas cnnms Pnécunsizuns mz LA n1;NAxssANcE 131 térité, il suit plutot l’exemple de Cicéron; au recueil monumental de sa correspondance il {aut ajouter soixzmte— sept épitres en vers, dont Horace lui a fourni le modele, et douze églogues virgiliennes. Certains traités de longue haleine ont un caractere tout personnel, comme le dia- logue, en trois livres, De contemptu mundi, intitulé aussi Secrelum, parce que l°auteui·, ·qui y retrace la grande crise morale de sa maturité (vers 1342-1343), ne le desti- nait pas —— du moins l’z1l`firme-t-il — a la publicité; il {aut encore citer quelques ouvrages purement ascétiques : De vita solitaria, De ocio religiosorum, De remediis ulriusque pzrtunae. On congoit que Pétrarque ait passé auprés de ses contemporains pour l’homme le plus savant de son siécle, le digne émule des plus fameux écrivains anciens. Cette opinion était justifiée. Lecteur infatigable, il posséda de l’antiquité classique une connaissance qui n’a sans doute plus été dépassée. Ne sachant pas le grec, il s’était du moins procuré, vers la fin de sa vie, une mediocre traduction d`Hon1ére qu'il déchiH`rait patiem- ment dans ses loisirs d’Arquh. Il avait peu a peu réuni une bibliothéque considérable, unique pour son temps; au cours dc ses voyages, et grace E1 des amis qu’il avait ·intéressés at ses recherches, il était a l’afl`1‘1t de tous les livres rares, et c'est ainsi qu’il eut la joie de tirer de l’0ubli plusieurs oeuvres de Cicéron. S’il ne pouvait achetcr un manuscrit, il le faisait copier nu le copiait lui~ méme; ses amis savaient qu’auUun genre de ciadeaux ue lui était plus agréable. Pétrarque n’eut pas seulement de l’antiquité une con- naissance plus étendue que ses prédécesseurs; il la comprenait, il la jugeait tout autrement qu’eux. Sans doute Dante et plusieurs cle ses contemporains avaient uimé les ancieus cl’un amour presque égal; le Padouan:


132 LITTERATURE 1T.u.11zNNE Albertino Mussato, mort en 1329, couronné poéte dans sa ville natale, auteur d`ouvrages historiques 5 la mani`:1·e de Tite-Live et de Salluste, d’une tragédie daus le gout de Séneque sur uu sujet moderne, et de poésies élé— giaques et religieuses, mérite plus que tout autre d’étre considéré comme un précurseur de Pétrarque. Mais l’homme du Moyen Age ne réussit pas 5 distinguer les conditions propres 5 la vie antique de celles de son siecle; il ne peut reconstituer la perspective qui donne aux idées, comme aux formes, leur véritable valeur. L5 est la tres grande supériorité de Pétrarque, et c`est 5 son heureux génie qu’il en est redevable, a la pénétration de son esprit, 5 cette l`aculté, alors si nouvelle, de se dégager de tout ce qui l’entourait; il a pu ainsi se plonger tout entier dans l’antiquité, l’aimer pour elle- méme, la revivre pour son propre compte, la ressusciter dans ses oeuvres et la présenter 5 ses contemporains comme le modéle supréme. Ajoutons 5 cela que le latin de Pétrarque est beaucoup plus clair, plus correct et plus élégant que celui de ses dcvanciers; ou y sent la main d'un artiste all`rancl1i de la tradition médiévale. Ses ceuvres latines ne sont méme pas les lourdes compilations indigestes que l’on pourrait croire : dans ses lettres, en prose et en vers, daus le Secreium, dans tel épisode de l’A/`rica 0u des églogucs, on reconnait sans peine un accent profondément per- sonnel. Cet érudit a donc été surtout un grand poete, et cela cxplique l’influence exceptionnelle qu’il a exercée. Aussi est-ce le poete qu’aujourd’hui encore on admirc en lui, mais seulement le poéte des Rbne et des Trionfi; car l’Af}*ica ne trouve plus guére de lecteurs.


LES GKANDS Pmicunsuuns DE LA RENAISSANCE 133 II V Quand on lit les vers de Pétrarque, c’est a Laure que va d’abord toute I’attention. On ne saurait guere échapper I1 cette impression; et pourtant, a regarder de pres, ce n’est la qu’une curieuse illusion d’optique. Il est bien vrai que tous ces sonnets, ces canzoni, ces sextines, ces ballades et ces madrigaux, sauf` une trentaine sur plus de trois cent soixante pieces, parlent constamment de Laure, de ses yeux brillants cr qui dissipent les ténebres autour d’elle », de ses Joues qu’anime une douce rou- geur, de sa a bouche angélique, pleine de perles, de roses et de suaves paroles »,_de ses mains fines et blanches, de sa démarche, de son sourire, de son salut et de ses larmes; nous la voyons passer en bateau, puis en voiture; _ la voici dans un décor printanier au pied d’un arbre dont les fleurs pleuvent autour d’elle; ou bien elle se présente devant un grand personnage, de passage a Avignon — sans doute l’empereur Charles IV de Luxembourg, peu avant son élection, — et, distinguée entretoutes par le noble visiteur, elle regoit de lui un baiser; ici elle so montre gracieuse et riante; la nous la voyons soucieuse, affligée, et son doux visage porte les traces de la maladic. Elle est donc partout; mais le résultat le plus clair de cette ubiquité est peut-étre qu`elle n’apparait nulle part sous une f`orme complete et definitive : c’est un profil vague et fuyant, une ombre obsédante et insaisissable. Tous les traits charmants qu’accumule le poete pour la peindre demeurent épars : ils ne se rejoignent pas. Nous apercevons une série d’attitudes; nous ne réussissons pas it évoquer une image concrete, un portrait en pied de Laure. Non seulement nous ignorons qui elle f`ut dans la


1314 LITTIEERATURE lTALlENNE vie, cc qui n’importe guere; mais nous ne lui découvrons méme pas une physionomie nettement déterminée, c’est- a-dirc que son caractére propre et ses scntiments demeu- rent incertains, mystérieux, incohérents. A-t-elle aimé Pétrarque? ll ne semble pas, et sa vertu reste au-dessus de tout soupgon. Mais alors pourquoi ses froideurs ont-elles alterné avec des moments de bien- veillance, ou elle faisait au poéte un accueil engageant et joyeux, ou une paleur subite trahissait son émotion parce qu’il s’éloignait d’clle, lui dont elle dédaignait pourtant les vers, et a qui elle ne témoignait que Ia plus parfaite indiffércnce? A cet angoissant probléme Pétrarque ne trouva guére qu’au bout de vingt ans une solution plau- sible, mais purement imaginaire. Nous inclinerions a croire que Laure {ut une vertueuse et froide coquette, si d’autre part il ne fallait se dire que les divers tableaux évoqués par le poéte sont des a états d’éme » plutot que des peintures parfaitement exactes d’une réalité objec- tive. L’image de Laure ne nous arrive qu`analysée, décomposée (et qui pourrait dire a quel point déformée ?) par un prisme puissant : l`ame agitée, inquiéte, merveil- leusement sensible de Pétrarque. Aussi ces visions suc- cessives nous éclairent-elles beaucoup mieux sur le ccnur du poete que sur l’exquise et décevante figure de Laure, personnage effacé et muet dans le drame que les Rims nous racontent. C’est Pétrarque qui joue le réle principal, ou plutot unique : il remplit la scene a lui seul; Faction se réduit 21 un monologue. Le secret`de cette poésie, si jeune, malgré ce qu’elle peut contenir de démodé, est lh tout entier : elle est le reflet vivant, vibrant, d’une personna- lité attachante, suffisamment rapprochée de l’humanité moyenne pour que chacun y reconnaisse un peu de soi-


mas csnms pnrécunsnuns mz LA mmsrsssxciz 135 méme; c’est le portrait d’une ame en proie a la passion, au doute, au remords, pleine de contradictions, capable de généreux élans et de faiblesses, douée d’ailleurs d’une merveilleuse clairvoyance pour lire en elle—méme, pour s’observer et s’analyser. Si donc on tenait in voir dans ces vers un roman d’amour, ce ne saurait étre qu’un roman tronqué, dont on ne nous présente qu’un seul person- nage. Par compensation, ce personnage est supérieure- ment analysé; car, en dehors méme de ses sentiments amoureux, nous sommes initiés a ses émotions patrio- tiques, at son culte de la gloire, a ses amitiés, a ses préoccupations religieuses. On ne peut douter qu’a l’origine la passion de Pétrarque pour Laure n’ait eu un caractere sensuel : la vertu ou la froideur de la dame réussirent a contenir une a1·deur qui fut peut-étre indiscrete; mais Laure ne repoussa jamais définitivement des hommages qui, sans doute, ne lui déplaisaient pas. Ainsi ballotté entre ces dédains et ce qu’il prenait pour des avances, Pétrarque souffrit cruellement dans son amour, qui était profond et sincere : l’expression de ses espérances, de ses joies, de ses déceptions et de ses plaintes forme la matiére princi- pale de ses chants. Peu a peu cependant d’autres· pensées, d’autres amours aussi, se partagérent le cccur de Pétrarque, et sans doute la passion tres vive des pre- mieres années fit place a un sentiment plus pur et plus idéal. Néanmoins le poéte ne fut jamais infidéle a celle qui lui était apparue comme le type parfait de la beauté, comme l’image accomplie du bonheur que peut donner l’amour. En vain voulut-il faire de sa << Laure » le sym- bole de ce a laurier » poétique dont il ceignit son front, de cette gloire dont il fut si épris : rien ne pouvait arra- cher de sa pensée que ce bonheur dont il avait eu la


vision ne lui était pas destiné. Partout les traits de cette femme le poursuivaient, pour le consoler tour à tour et le désespérer ; car entre le rêve de félicité qu’il ne cessait de caresser, et la réalité trop prompte à dissiper ces douces chimères, le contraste était douloureux, déchirant. Ainsi s`expliquent les accès de mélancolie que les Rime décrivent si poétiquement, ce besoin de fuir la société des hommes et de se réfugier dans la solitude, ou au contraire la peur de se trouver face à face avec soi- même, et parfois les idées de suicide qui l’obsèdent. Et ce n’est pas tout : à ces causes de mécontentement et d`inquiétude s’ajoutaient les scrupules religieux de Pétrarque, le désir d’arracher son cœur aux passions terrestres pour le tourner vers Dieu.

Cependant Laure meurt le 6 avril 1348, vingt et un ans jour pour jour après la première rencontre ; et aussitôt après l’explosion de douleur que provoque cette séparation, tout s’apaise et s’harmonise dans le cœur de Pétrarque. Il se sent libre enfin d’aimer sans péché, sans remords, et d’idéaliser, sans que rien fasse obstacle à ses rêves, celle qui l’a si longtemps troublé. Des lors il vit par l'imagination; il se forge une félicité conforme à ses aspirations, et jamais Laure, dans ses vers, n’a été plus humaine, plus touchante, plus vivante même ; jamais Pétrarque ne lui a plus complètement appartenu. Nouvelle Béatrice, elle veille du haut du ciel sur son poete ; et souvent elle vient le visiter pendant son sommeil, le consoler, essuyer ses larmes, lui montrer le chemin du ciel ; car elle l`aime, et ses froideurs n’ont été que des artifices destinés à sauvegarder la pureté de leur amour. Même ainsi idéalisée, Laure n’est pourtant pas Béatrice : plutôt que la science divine, elle figurerait la beauté et la bonté célestes ; elle s’adresse moins à l'intelligence Lss cnnms Pnécunsnuas mz LA nuxnssaxcn 137 qu’au ccnur, et reste essentiellement femme. La conver- sion ai laquelle elle conduit le poete n’est pas cclle d’un mystique ou d`un illuminé, mais d’un croyant que les passions terrestres n’ont jamais cessé de troubler, et qu’il l`aut calmer A force de sourires et de caresses. La sensibilité et l’imagination de Pétrarque font donc passer sous nos yeux une série de tableaux ou chaque lecteur peut retrouver quelque chose de ses inquiétudes et de ses réves. Il n’en faudrait peut-étre pas davantage pour justilier-le succes persistant de ces sonnets et dc ces canzoni depuis cinq siécles et demi. Mais il y a autre chose encore : Pétrarque a été un merveilleux artiste, et les Rime sont une admirable cnuvre d’art. Peut-étre A cet égard est-on exposé a se laisser tromper par certaines apparences, et par le dédain, peu sincere, avec lequel le poéte a parlé de ces a bagatelles », Nous n’avons pas ici sous les yeux un journal poétique, ou auraient été enregistrées au jour le jour, sous la dictée des événements, les impressions d’un amant malheureux ou d`un chrétien tourmenté par le remords : ce recueil de vers est une cnuvre longuement méditée, patiemment retouchée, ou rien n’est laissé aux hasards de l’improvi- sation. Avant 1350, Pétrarque sans doute n’avait jamais songé at réunir ses cr poésies éparses » ’ pour les publier. Mais a partir de cette date, et jusqu’A sa mort, il reprit ses brouillons, les classa, les corrigea, les Ht recopier ou les recopia lui-méme dans un ordre déterminé, excluant maintes compositions, en ajoutant de nouvelles, sans réussir pourtant a donner A son céuvre une forme qu’il considérét comme définitive. Les poésies sont divisées en 1. u Rime sparse n, tel est le titre qu’il semble avoir voulu donner A son livre, A en juger par le premier sonnet; le titre latin Rerum vulga- rium fragmmta revient aussi A cela.


138 Lxrrénsrunu ITALIENNE deux parties, de longueur fort inégale, dont la seconde seule est entierement achevée. Elle comprend les pieces relatives a la conversion du poete, écrites sous l’empire de Ia pensée de la mort, la plupart, mais non toutes, apres la mort de Laure‘. Comme cette inspiration était celle qui, apres 1350 surtout, répondait le mieux aux préoccupations intimes et constantes de Pétrarque, les poésies qui en relevent sont celles qui présentent le plus d’unité; la belle canzone a la Vierge en forme la con- clusion logique. La premiere partie n’a pas une signification aussi nette. Outre que Pétrarque n’a pas achevé d’en classer les dernieres pieces, on ne saisit pas bien de quels prin- cipes il s’est inspiré pour disposer ses matériaux. L’ordre chronologique n`est pas suivi avec rigueur; par endroits, sont groupées des poésies se rapportant a une méme inspiration; ailleurs, peut-étre, certains contrastes ont été recherchés. Mais ce qui ne parait pas douteux, c’est que Pétrarque a délibérément éliminé de son recueil toutes les pieces dont il aurait eu a rougir pour des rai- sons faciles a comprendrc : des amours de sa jeunesse, il a voulu qu’un seul surnageat, le plus pur et le plus profond de tous. Laure se dresse sans rivales au milieu du sanctuaire poétique élevé a sa gloire. (Euvre de mure réflexion, et non de passion spontanée, les Rime renferment donc une analyse minutieuse de tous les sentiments du poete : on sent qu’il se complait dans l’observation de lui-meme, et qu’il détaille avec amour les plus fugitifs aspects de son a moi ». Il lui arrive 1. Le piece qui ouvre la seconde partie est la belle canzone I' vo pemando, contreirement A le division adoptée dans la plupart des édi· tions modernes, pour lesquelles on e invente une division en quatre parties, qui n'est pas de Pétrarque.


mts cnANns Pmicunsnuns nn LA nnN.ussANcE 139 méme, at cet égard, de tomber dans la recherche et la subtilité, l’envie nous prend alors de retourner contre lui ce vers, ou il a exprimé une incontestable vérité : Chi pub dir com' egli arde é ’¤ picciol foco *. C’est la une critique a laquelle Pétrarque ne peut échapper. La réalité de son amour n’est pas ici en cause; mais il faut bien reconnaitre que le poete et parfois le virtuose étouf}`ent en lui l’amant; or ce virtuose da pas toujours un gout assez sévere. Il accorde une trop large place at de purs artifices de m0ts ’, et cultive avec trop de complaisance certaines combinaisons savantcs de rythmes et de rimes, qui n’ajoutent rien a la vérité du sentiment ni at la beauté de l’expression ’. Ces défauts sont devenus particuliérement choquants chez les imi- tateurs de Pétrarque, chez les a Pétrarquistes » du xv1° siécle. Si réels qu’ils soient dans l’cnuvre du maitre, ils ne doivent pourtant pas faire oublier l’art con- sommé qui se révele dans ce style musical, concis, expressil`, ou était notée alors pour la premiere fois toute la gamme des sentiments les plus délicatement nuancés de l’ame humaine. Pétrarque aH`ectait d’ignorerl’cnuvre de Dante; par la il s’attira, en 1359, avec quelques reproches mérités, un cadeau de Boccace : un exemplaire de la Divine Comédie. Il est difficile de croire cependant que, avant cette date, Pétrarque n'ait rien su ni de la Vita Nueva ni du grand poéme de Dante Toujours est-il que, dés 1352, il entre- i. c Celui qui peut dire A quel point il brhlc, n’est pas en proie A un feu bien redoutable n (Son. Pid volte gid...). 2. On commit les variations qu’il a exécutées sur le nom de Laura : L’aura ¤h¤’l verde Iauro e Paureo urine, etc. 3. Voir la cannons Mai non ro' pid cantarm


prit de composer une série de << Capitoli 1> en tercets, destinés a former une trame plus serrée que les a Rime », et dans laquelle le symbolisme moral et chrétien, slunis- sant a la glorification de la femme aimée rappelle singuliérement, avec maints détails secondaircs, la conception mémc de la Divine Comédie. Cette oeuvre, in laquelle il travaillait encore quelques mois avant sa mort, porte le titre de Triomphes : voici d’abord l’Amour qui sub- jugue le monde, et traine derriere son char l’humanité enchainée; mais la vertu d’une femme, Laure, triomphe de l’Amour; il est vrai qu’elle ne tarde Pas a étre terrassée a son tour par la mort. La gloire donne aux hommes l’illusion qu’ils pourront vaincre méme la mort, simple illusion que le Temps dissipe en refoulant toutes choses dans lioubli et le néant, Dieu seul, immuable en son éternité, ne Peut décevoir ceux qui mettent leur confiance en lui.

Cette conception peu originale est présentée dans lc cadre d’une vision, ou tout n’est pas d’une netteté parfaite; les chants méme, au nombre de treize, ne s’enchainent pas avec rigueur; bien plus : quelques-uns rentrent avec peine dans le plan général, et contiennent de longs épisodes hors de proportion avec les énumérations rapides et monotones de personnages historiques ou légendaires, qui remplissent les chants voisins. Pétrarque, dans les Triomphes, a montré une aptitude médiocre a concevoir et a suivre un plan d’une certaine étendue; les parties épiques et philosophiques du poeme sont infi- niment au-dessous de la Divine Comédie *. Mais il

i. On peut comparer, par exemple, l'épisode de Sophonisbe (Tr. do l’Amour, ll : Stance gid di mirar...) avec celui de Francoise de Rimini (Enfer, V), que Pétrarque a essayé de refaire. reprend tout son avantage dans les parties lyriques, lorsqu’il décrit la beauté de Laure à son lit de mort :

Pallida no, ma più che neve bianca… (Tr. Mort, I, fin) ;

ou lorsqu’il raconte le long entretien dans lequel sa dame, qui lui apparait en songe, lui révèle tout son amour et lui explique les motifs des froideurs qui l’ont désespéré (Tr. Mort, II). Ces pages vraiment sublimes ne se rattachent au sujet des Triomphes que par un lien fragile ; elles sont le complément nécessaire des Rime. Pétrarque n’a rien écrit de plus parfaitement plastique, de plus suave et de plus ému.


III

Après Pétrarque, la personnalité la plus saillante du xiiie siècle est Boccace. Peut-être même le joyeux conteur, artiste moins consommé que le poète des Rime, accuse-t-il d’une façon plus franche, plus brutale si l’on veut, la nouvelle orientation des esprits. Si l’œuvre de Pétrarque était toute différente de celle de Dante, celle de Boccace, grand admirateur pourtant de la Divine Comédie, en est le contre-pied, et comme la négation. Telle est du moins l’impression qui se dégage des ouvrages en langue italienne qu’il composa jusqu’à l’âge de quarante ans environ ; dans la suite, la tournure de ses idées se modifia. Il importe donc de considérer d’abord, en elle-même et séparément, cette première période de sa vie et de son activité littéraire.

Giovanni Boccaccio est né, en 1313, à Paris, où son père, le marchand Boccaccio di Chellino, avait su gagner le coeur d’une Francaise appartenant, semble-t-il, à la classe aisée, sinon noble. ll fut ramené en bas age a Florence, et vécut d’abord assez tristement entre un pére dur et intércssé et une belle—mere qui le trouvait apparemment de trop dans la maison. Son pere l’en fit bientôt sortir : le destinant au commerce, il le mit en apprentissage chez un marchand qui l’emmena at Naples. Giovanni achevait alors sa quinzième année.

Ce premier séjour de Boccace a Naples devait durer douze ans, période décisive pour la formation de son caractère et de son talent. Il y grandit dans une liberté relative : au milieu d’un des sites les plus enehanteurs que les poetes aient célébrés, vivait, autour du roi Robert d’Anjou, une cour brillante et voluptueuse qui dissimulait a peine, sous son élégance et son gout pour les joies de l’esprit, une corruption profonde et une incurable frivolité. Ardent au plaisir, doué d’une imagination et d’une sensibilité tres vives, on devine que le jeune Boccace se Iivra sans résistance a tant de séductious. Les succes qu’il obtint aupres de cette aimable société furent des plus llatteurs, puisque la femme qu’iI a chantée sous le nom de Fiammetta, et qui fut pour lui tout autre chose qu’une Béatrice ou une Laure, était la comtesse Maria d’Aquin0, la propre fille du roi Robert.

C’est douc a Naples que Boccace eut la révélation de la nature, de l'amour avec tous ses transports et ses douleurs — car Fiammetta ne tarda pas à le trahir, — de la gloire littéraire enfin, vers laquelle il se sentait irrésistiblement attiré. Des savants, des lettrés avaient trouvé auprès du roi Robert un accueil empressé, voire meme des honneurs et des charges enviables ; l’exemple de leur fortune enflamma le zèle du jeune Florentin, en méme temps que leurs conseils dirigeaient ses premiers pas mas cmmns mzécunsiwns mz LA nzmxssmcs 1/43 dans la voie des études classiques. Non loin de Naples, au pied du Pausilippe, se voyait le tombeau qui passait pour contenir les restes de Virgile : Boccace y vint souvent réver et consulter cette grande ombre comme un oracle, et il apprit d'elle que seule la poésie produit la vraie gloire, seule elle donue l’immortalité. Il ne résista pas a de si pressantes invitations, auxquelles se joignirent celles d’une femme aimée : renongant au com- merce, renoneaut aux études juridiques, auxquelles son pére avait voulu l’astreindre, il se {it romancier, poete et conteur. On n’exagere donc rien en disant que Naples a exercé sur le génie de Boccace une influence décisive : c’est la qu’il a composé, ou toutau moins conqu les romaus, en prose et en vers, qui marquerent le commencement de sa carriere littéraire, a partir de 1336. Rappelé en Toscane, a la fin de 1340, par son pere qui était devenu veuf`, il trouva, dans la continuation de ses ` ouvrages encore inachevés, les consolations dont son cmur meurtri avait besoin : Florence, cette république de mar chands, partagés entre le souci du gain et les passions politiques, ne ressemblait guére a l’ins0uciante cour de Naples! Boccace ne s’y plaisait pas, et jamais il ne s’y {ixa définitivement. Quand son pere se fut remarié, il -voyagea: on le trouve eu 1346 at Ravenne, in Forli cn 1347, et de nouveau Z1 Naples eu 1348. La mort de sou pere, qui lui laissa la tutelle dlun jeune frere avec la ges- tion d’uu mtrdeste patrimoine, le ramena a Florence, et c’est la, de 1350 h 1353 environ, qu’il composa son chef- d’muvre le Décaméron. ' Lorsque l’on parcourt les oeuvres de jeunesse dc Boccace, on est d’abord fmppé de la place démesurée qu’y occupe l’imitation classique : il fait preuve d’un pédantisme qui va jusqu’a l’cnl`antillage, dans les titres


ian LITTIERATURE ITALIENNE mémes de ses ouvragesz Filocolo, Filostrato, Decamerorf. Ce Filocolo, dans lequel l’auteura entrepris de refaire a sa maniere le roman francais de Floire et Blanche/Zeur,_ est déparé par un extraordinaire abus de mytliologie; la Fiam- metta, ce récit tout brulant de passion, ceuvre vraiment admirable par l’intensité du sentiment qui l’inspire, ren- ferme de longs morceaux qui sont de simples paraphrases d’Ovide ou de Séneque. Des ce moment- deux siécles avant le Trissin et Alumanni, — Boccace se préoccupe de remettre en honneur les genres classiques tombés en désuétude: en écrivant la Teseide, il a conscience de dotcr la poésie vulgaire d'une épopée. Plus heureux dans l’imitation de l`idylle mythologique in métamorphoses, renouvelée d’Ovide, il donne a la littérature italienne une de ses ceuvres les plus charmantes, il Ninfale Fiesolano. Une nymphe de Diane, Mensola, est aimée du berger Affrico, mais leur amour est travcrsé par le courroux de la déesse : Mensola meurt, et Affrico se tue de déses- poir. La mort réunit les deux amznnts, car, métamorpliosés en deux ruisseaux qui descendent purallélement de Fiesolc, iis confondent leurs eaux dans celles de l’Arno. Si l’on fait abstraction de certaines longueurs, et d’inex- périences ou se reconnait un essaijuvénile, l`idylle amou- reuse, puis tragique, d`A{frico et de Mensola cst ra- contée avec une simplicité naive et une sincérité d’émotion qui en font le témoin le plus authcntique des véritables aptitudes de Boccace dans la poésic. Le but auquel visent toutes ses muvres est simplement de divertir, de divertir les femmes, et en particulier les 1. Pour Boccace la racine philo devait signifier amour. Filocolo a la prétcntion de vouloir dire : cclui qui travaille ct souifre par amour (on a pm-fois corrigé arbitruirement. ce non-sem cn Filocopo); Filostrato, celui qui est abaltu par l'umour; Decameron, lea dix journées.


Lzs cnaxns rnécunszuns nn LA iumanssaucn its femmes amoureuses. ll entreprend le Filocolo pour répondre at un désir formcl de Maria d’Aquino; la Fiam- metta porte exactement ce titre : << Libro chiamato Elegia di Madonna Fiammetta, da lei a tutte le donne innamo— rate mandato. » Pour se distraire lui-méme pendant une absence de sa dame, il écrit le Filostrato; et voici com- ment débute la conclusion du Décaméron : cc Tres nobles jeunes femmes, c’est pour votre satisfaction que j’ai entre- pris ce long travail. » Que nous voila loin des luttes apres et tragiques de la vie communale, et des préoccupations politiques, morales et religieuses de Dante! Ici toutparle d’amour, de joics terrcstres, de plaisirs sensucls; on nc soupire, on ne verse de larmes, on ne rugit de colére ou de douleur que pour la perte de ces plaisirs et de ces joies. Pour Boccace, le seul bonheur qui comptc ici—bas réside dans la satisfaction de tous nos désirs, dans la plus grande somme possible de jouissances. Le contraste entre les conceptions morales et poétiques de Dante et celles de Boccace n’est nullc part plus sensiblc que dans les oeuvres ou le voluptueux conteur a voulu imiter son grand devancier, daus l’Ameto, ou Boccace a fait de l’allégorie un usage assez déconccrtant, et surtout dans l’Am0r0sa Visione, poizme en tercets ob l’influence dan- tusque est particulierement remarquable. L’iutcntion déclarée de l’auteur est d’y cnseigner le chemin qui conduit a la félicité éternelle; mais avant de nous intro— duire par la petite porte, étroite et basse, la ie porte dc vie », dans la Hére citadelle qu’il nous préscntc, il par- court le royaume des vanités mondaines, gloire, riches- scs, puissance, plaisirs, et tclle est la séduction qu’exer- cent sur lui ces salles somptucusement décorées et ces jardins délicieux ou il retrouve sa chere Fiammctta, qu’il ne songe plus a en sortir : la vision {init sans que urrinnunr n1·u.mun. {0 . .


nous ayons entendu décrire d`autre félicité que celle de la terre et des sens. Les joies que lui procurent l’amour, la nature, l’art et la poésie ne laissent pas au poete le loisir de concevoir un bonheur distinct de celui-la. Les meilleures pages des oeuvres juvéniles de Boccace sont donc celles ou l’auteur a simplement dépeint les passions amoureuses, telles qu’il avait pu les observer en lui-méme et autour de lui ——-dans le Filostrato, le Ninfézle Fie- solano, la Fiammetza ; ou encore celles ou il a décrit un coin de cette société uapolitaine au milieu de laquelle il avait vécu ses plus belles années -— dans un épisode célébre du Filocolo, qui constitue une intéressante esquisse du cadre plus vaste et plus riche, dans lequel il enchéssa plus tard les cent nouvelles du Décaméron. Ce chef-d`oeuvre lui-meme doit toute sa beauté à ce qu’il contient une peinture réaliste et plaisante de la vie humaine, avec les passions, les ridicules, les laideurs qui peuvent y frapper un observateur pénétrant et malicieux. Les problèmes de l`au-delà ne viennent jamais troubler la sérénité du conteur, ou, s’ils se présentent a lui, il les aborde avec un esprit libre de tout préjugé, et sur le ton de la raillerie la plus impertinente.

La frivolité du Décaméron est encore soulignée par l’horreur tragique des premières pages, par le tableau fameux de la peste qui désola Florence en 1348. Il ne faut exagérer ni le mérite de ce contraste saisissant, qui n’est pas sans exemple chez les contemporains mêmes de Boccace 1, ni la valeur de cette description tant admirée,

1. Le Jugement du roi de Navarre, de Guillaume de Machault, débute par une lugubre description des fléaux qui s’abattirent sur l’Europe de 1347 à 1349, et on particulier de la peste ; la suite du poeme est tout aimable et meme badine. G. de Machault parait avolr composé cette <B¤vr• lis ls En de IBN; il no eomwt donc pas l• Décaméron, Liss cimmus imicunssuus mz LA neNAxssANcs 147 mais dont nous sentons trop le caractere artificiel : l’ob· servation personnelle y tient moins de place que la rhé- torique, et Le style du conteur nous plait davantage lors- qu’il est moins ambitieusement oratoire. Pendant que sévit le terrible Héau, sept jeunes Floren- tines tiennent conseil un matin, en l’église Sainte-Marie- Nouvelle, sur les moyeus les plus propres il se soustraire aux lugubres spectacles que la ville leur ofI`re de toutes parts. L’arrivée de trois jeunes gens de leurs amis, qui se montrent disposés a leur servir cle cavaliers, les décide a chercher un refuge a quelque distance dc Florence, dans une splendide villa située au milieu d’un beau parc, sur les pentes de Fiesole : les bruits de la ville n’arrivent pas jusque-la, et d’ailleurs on fera tout pour oublier les miseres de l’heure présente. La vie de la joyeuse bande est clécrite avec charme, en dépit de quelque monotonie: chacun a tour de role remplit les fonctions de roi ou de reine, et préside aux plaisirs des diverses journées; ce ne sont que banquets, promenades sous de frais ombrages, contes, danscs et chants. Grace a cette ingé· nieuse disposition, plusieurs journées empruutent un caractere particulier at la personnalité du roi ou de la reinc, et quelques-uns des intcrlocuteurs ont une physio- nomie propre, qui coustitue un élément d’intérét et de variété. Bien dillérent en cela des Canto Novelle Antiche, le Décaméron est un organisme savant, un tableau aux multiples perspectives, ou circulent l'air et la lumiizre; c’est une véritable muvre d’art. Le caractere le plus généralement counu des nouvelles de Boccuce est leur immoralité, et l’on peut allirmer que, pour cette raison, le livre est trop souvent mal jugé. Sans doute la liberté de certains contes est grande, mais on ne doit pas oublier que Boccace n’est grossier


148 LITTIZRATURE |TALiaNmz ni comme tel auteur francais de << fableau », ni comme son cadet le Lucquois Sercambi. Il excelle a donner un tour spirituel aux épisodes les plus graveleux; jusque dans ses paillardises, il conserve une certaine tenue d’homme qui ne s’oublie que dans la mesure ou il le veut bien. Mais surtout il ne s’oublie pas perpétuellementl Il y a, dans le Décaméron, une variété de sujets, de tons et de styles que fait trop perdre de vue la mauvaise répu· tation du livre. A coté des histoires d’amours vulgaires, il y a place pour des récits héroiques ou tragiques; la quatriéme journée est particulierement riche en contes de ce genre, les uns farouches — comme ceux de Ghis— monda, de Lisabetta ou du troubadour Guillaume de Cabestaing, — ou touchants, comme ceux de Simona et Pasquino, de Girolamo et Salvestra‘. La dixiéme journée a son tour rcnferme de nobles exemples de générosité, de courtoisie et de dévouement : tels sont les contes du roi Pierre d”Aragon, des deux amis Tito et Gisippo, de messer Torello et de Saladin, et surtout celui de la patiente Griselda”, dont la constance, sublime jusqu’51 l`invraisemblance, nous touche peut-étre moins que la Hdélité dc la Génoise Ginevra’. Ce sont encore d°atta- ehantes pages que la bclle histoire de Federigo degli Alberighi‘, ou cclle de Nastagio degli Onesti, dont l’épisode principal se déroule dans le décor fantastique de la cz pineta 1: de Ravennc (V, 8). D°autres nouxielles encore contiennent le récit d`aventures compliquées, 1. A. de Musset a imité ces deux derniers conws duns Simone et Sylvie. 2. Pétrarquc a voulu bouorer ce beau eonte d’une adaptation lutine de sn fagon, duns lnquelle il a donné A l`heroTne le nom, devenu plus célebre en France, de Grisélidis. 3. Jouru. II, nouv. 9; c’est le sujet de Cymbeline, de Shakespeare. 4. V, 9; voir le Fuucon de La Fontaine; beaucoup d’auI.res poétes, d• tous pays, se wut inspirés de ce sirjct.


Lns cnmns rnécunsnuns na LA nnmusssncn its romanesques et méme merveilleuses‘; ou bien ce ne sont que de breves anecdoctes, d’inofI`ensives malices (journ. VI), attribuées parfois a des personnages connus, comme Guido Cavalcanti et Giotto; et tout cela forme, on en conviendra, un ensemble fort riche et varié, oh s”entre-croisent les éléments les plus divers. Au milieu de cette variété de tons, les nouvelles popu- laires ou nous trouvons une pcinture exacte de la vie italienne et llorentine du x1v° siécle, sont assurément celles qui retiennent le plus notre attention. Des person- nages comme Ser Ciappelletto et le bon moine qui regoit sa confession {I, 1), Frate Cipolla et son serviteur (VII, 10), Andreuccio de Pérouse et les rencontres qu’il fait dans les bas-fonds de Naples (II, 5), Monna Belcolore et son curé (VIII, 12), ou encore Calandrino mystifié par ses amis`, les rapins Bruno et Bulfalmacco (VIII, 3, 6, et IX, 5), sont des figures qui se gravent dans notre mémoire eu traits inefI`a<;ables. Boccace a su communiquer une vie intense at ces types qu`il emprunte a la réalité la plus vulgaire, autour desquels il a finement campé quclques silhouettes secondaires, et qu’il a placés dans le milieu, dans l’atmosphére qui leur sont propres; ce sont des peintures achevées. L’art du conteur réside en effet tout entier dans l’agencement du récit, dans le choix des détails pittoresques, dans les gestes et les propos de scs personnages. L°imagination créatricc n’a presque aucune part dans la composition du Décaméron; Boccace n’a peut-étre pas inventé une seule de ses nouvelles. Beau- coup, sans doute, circulaient de bouche en bouche; un plus grand nombre sa lisuient dans maints recueils uh 1. Par exemple II, 4, 6, 8; V, 2, 3, etc. La mugie entre pour une part importunte dans la nouvelle X, 5, dont len sentiment: de courtoinie et do générosité conntitnent d’ailleurn le fond.


150 L[TTléRA'1`URE ITALIENNE nous les retrouvons. Mais qu’il les ait einpruntées in la tradition orale, ou puisées dans les livres, son origina- lité n’en souH`re que peu, car elle est tout entiere dans le parti qu’il asu tirer de themes qui, jusqu’alors, avaient appartenu in tout le monde, c’est-a·dire h personne. Bien que l’influence olassique soit moins sensible dans le Décaméron que dans ses ceuvres précédentes, Boecace cepeudant y déploie un art raffiné. S’il sait faire parler les gens du peuple dans le langage qui leur convient, son style n’en a pas moins un cachet aristocratique caractérisé. Il n’a qu’un but: plaire, embellir la vie, et ajouter aux autres joies de l’existence ce plaisir, réservé aux seuls esprits supérieurs, qui consiste in s’oH`rir le spectacle de la sottise humaine. Ce terrible railleur qui ne respecte rien, sauf la passion, nous enseigne que la vertu la plus nécessaire en ce monde est l’esprit. Ne lui demandons pas d`autre legon. S’il excelle in créer des personnages, Boccace est peu apte a s’analyser lui-méme : sa vie intérieure est E1 peu pres nulle, et voilh pourquoi son Canzoniere, en dépit de quelques bonnes pieces, est si inl`érieur a celui de Pétrarque. Ses meilleures poésies lyriques —— les char- mantes ballades du Décaméron — ne sont guere que des variations, d’aillaurs fort agréables, sur des themes ronnus: la coquette, la jalouse, l’amante heureuse ou dilaissée. En résumé, aucun écrivain, avant l’Arioste, n’a plus hardiment mis en pratique la théorie de l'art pour l’art; personne,’des le milieu du x1v‘ siecle, ne s°est plus intré- pideinent posé en adversaire des traditions du Moven Age.


mas cnmns rnécunssuns ms 1..4 nizmussswcs tu IV Une révolution aussi rapids et aussi profonde ne pou- vait triompher en une seule fois; les temps n`étaient pas mfirs. Quel que 1`tit le sueeés obtenu par les Rime de Pétmrque et par le Décaméron, ces csuvres ne devaient pas faire immédiutement école; trop de traditions demeurées vivaces résistaient ia l’exemple de ces nova- teurs. L’un d’eux méme, comme effrsyé de son audace, hésite et recule. A partir de 1354 environ, Boccace n’est plus le méme homme. La quarantaine est venue, et l’amitié si noble, si fidéle, qui l’unit 51 Pétrarque depuis peu d’années, ne contribue pas seulement a orienter ses eii`orts vers les études classiques; elle éveille en lui des pensées de conversion et de pénitence. Boccace se débat douloureusement entre ses passions, qui ne veulent pas céder, et les avertissements de sa conscience. Des 1355, il compose contre les femmes, qu’il avait tant aimées, une invective, le Corbaccic, dont la violence va jusqu’i1 lh grossiereté. ' En 1362, il recut l’étrange visite d’un cbartreux, qui le bouleversa en lui parlant de sa mort prochaine x des lors sa conversion (`ut complete. Pen sien lallut qu’il ne brulat ses livres; du moins renia·t-il son chef-d’¤zuvre, puis il s’adonna aux pratiques d’une piété étroite, qui cepen- dant ne l’empéch¤ pas de travailler sans relache, soit S1 ses muvres latines, soit in ses traités de biographic ou d'exégese dantesque. Il mourut in Certaldo, berceau de BR famille, le 21 décembre 1375. Le succés du Décaméron suscita beaucoup d’imit¤teurs; mais aucun d’eux n’approcha de la belle ordonnanee et


152 LITTIQRATURE rrnmiwiz de la perfection du modele. Un Florentin dont on ne con- nait que le prénom, Ser Giovanni, s’en inspira gauche- ment dans son Pecorone (vers 1378), sans verve ni coloris, sans ombre d'originalité. Un Lucquois dépourvu de toute culture, Giovanni Sercambi (1347-1424), composa 155 nouvellcs d’ou le sentiment de l’art est tout aussi absent; et s’il a plus de vivacité que Ser Giovanni, Ser- cambi est aussi beaucoup plus grossier. Le meilleur héritier de Boccace fut encore celuiqui songea le moins at l’imiter: Franco Sacchctli (1335-1400 environ), honnéte bourgeois ilorentin, ami d’une douce gaité, mais a qui la vie fut dure, écrivit vers l’extréme fin du siecle, et de sa vie, pour sa distraction personnelle et celle de ses amis, trois cents nouvelles, dont 223 nous sont parvcnues. L’autcur n`a pas clierché at resserrer tous ces contes par un lien qui eut donné quelque unité at son livre : ce sont des anecdotes, des historiettes de toute espece, tantot breves, tantot développées, qu’il rapporte sans prétention, et trop souvent sans choix, mais avec une bonne humeur charmante. Sacchetti n’ctait pas un lettré de profession : la nature avait plus fait pour luique l’étude. Cependant s’il ne connait pas les savants artifices de Boccace, il n’en faut pas conclure qu’il manque d`art. On peut regretter que la composition de ses nouvelles n’ait pas plus d’ampleur, et que ses personnages soient décrits un peu superficiellement, dans une seule attitude; mais il posséde at un haut degré le sens de la caricature et le don du mouvement, surtout dans la peinture des bous- culades populaires. C’est d’ailleurs un citoyen sincérement affligé de la décadence politique de sa patrie, et c’est en outre un chrétien convaincu, dont nous possédons certaines méditations pieuses, iutitulécs Sm-/noni evan~ gelici. Aussi moralise-t-il voloutiers, surje mode triste,


comme il convient 5 un vieillard aux yeux de qui tout va de mal en pis; et cette sévérité morose se greH`e par- fois assez bizarrement sur des nouvelles plutot lestes. En somme, si la chronologie ne nous apprenait le con- traire, nous serions tentés de regarder Sacchetti comme un précurseur de Boccace, et comme un continuateur distingué du Ncwellino et de Francesco da Barberino.

La chronique fut, vers la même époque, représentée à Florence par Giovanni Villani —- la chronique et non l’histoire. Car, malgré son intention de composer une sorte d`histoire universelle, en douze livres, depuis la tour de Babel jusqu’5 son temps, Giovanni Villani a entassé sans critique et sans choix les légendes bibliques, classiques ou populaires les plus hétérogenes; il ne s’éleve 5 aucune considération générale sur la liaison des événements entre eux, et s’en tient 5 l’ordre stricte- ment chronologique. Mais ce marchand, qui fut directe- ment mélé 5 la vie publique de Florence, était un obser- vateur clairvoyant, et quand il en vient 5 parler de ce qu’il a pu voir et entendre par lui-méme, son récit, si gnuche qu’il soit, prend un intérét inattendu. Nul ne nous a mieux renseignés que lui sur maints détails de la vie politique et économique de Florence au x1v° siecle (Euvre d’art médiocre, la chronique de Villani a, pour l`historien, une inappréciable valeur. Giovanni étant mort en 1348, Matteo, son frére, puis Filippo, son neveu, continuerent son récit jusqu’en 1364; et l’on uurait peine 5 compter tous les chroniqueurs qui résumerent, remanierent, s’approprierent, chacun 5 sa façon, meme sous forme de contes, et meme en vers, cette oeuvre devenue aussitot populaire.

Cependant les ouvrages ascétiques et didactiques con- tinuuicnt 5 se multiplier; il faut rappeler ici les noms do tbl; LITTIZRATURE rmniexun trois domlnicains, Domenico Cavalca (morten 1342), Jacopo Passavanti (mort en 1357) et Giovanni Dominici (1356-1419}, et ceux de deux Siennois, dont les lettres sont aussi appréciées pour la suavité du sentiment chré- tien que pour la pureté de la langue: Giovanni Colombini (mort en 1367) et surtout sainte Catherine (Caterina Benincasa, 1347-1380). De cette derniere 0n possede 333 lettres, at l’aide desquelles cette modeste fille du peuple exerqa sur les hommes de son temps une influence considérable, par la seule force de sa piété. C’est a cette époque aussi qu’appartient un recueil de légendes dont le charme nail` est encore vivement senti de nos jours, i Fioretti di San Francesco, tracluction d’un original latin de peu antérieur. Parl`ois enfin une intention didac- tique se glisse dans un ouvrage hlstorique et meme romanesque, comme l’ennuyeux Avventuroso Ciciliano, attribué sans motif plausible at Bosone da Gubbio, que llon doit considérer comme a peu pres contemporain du Dé améron. Pas plus que Boccace dans la prose — moins que lui peut-étre, — Pétrarque n°a fait lmmédiatement école dans la poésie : le pétrarquisme apparaltra beaucoup plus tard. L°influence de Dante reste encore longtemps doininante. Pétrarque l'a subie lui-meme dans ses Triom- phes, et Boccace, apres avoir si singulierement altéré l’inspiration du modele qu’il voulait imiter, entreprit da glorilicr la personne et l’oeuvre du grand poete, dans sa Vila di Dante, puis dans un commentaire, interrompu au chant XVII de l’Enl`er. Il le composa lorsque, it la fin de 1373, la Seigneurie l’appela it lire et a expliquer publiquement la Divine Comédie. Des cette époque, les commentateurs du poeme deviennent légion. De leur cété quelques rlmeurs essaient en vain de marclier sur


Las camps 1-niécunsmms mz LA nmvnssaivcs iss les traces du grand homme : Cecco d’Ascoli (Francesco Stabili, mort en 1327 sur le bnlcher, par ordre de l’In- quisition) avait entrepris de réfuter les opinions de Dante en une muvrc inf`orme,l’Acerba; Jacopo Alighieri, His du poéte (mort en 1348), compose un Doltrinale pro- saique et monotone; Fazio degli Uberti (mort apres1368) rédige sous forme de voyage at travers le monde une sorte d’encyclopédie géographique et historique, il Dit- tamondo; Federigo Frezzi dans son Quadriregio, com- mencé en 1394, terminé en 1403, parcourt les quatre royaumes allégoriques de l`Amour, de Satan, des Vices et des Vertus. Toute cette pauvre littérature, comme la plupart des commentaires contemporains, trahit une intelligence médiocre du génie de Dante : la Divine Comédie n’est pas alors regardée comme un extraordi- naire monument de poésie individuelle et subjective, mais bien comme une encyclopédie, dans laquelle le poete a exprimé, sous le voile de l’allégorie, les plus proi`onds secrets de la science humaine et divine. On imitait donc la Comédie dans ce qu’elle avait de moins vivant, de moins conforme aux aspirations nouvelles de liart et de la poésie. Le lyrisme, hésitant encore entre la tradition du dolce stil nuovo et l’inHuence naissante de Pétrarque, trouve quelques accents sinceres dans l’inspiration politique. Mais c’est seulement dans l’expression toute simple et naive des sentiments populaires que la poésie lyrique fait entendre une note nouvelle. Cette veine fraiche et limpide commence ajaillir au x1v° siécle : Sacchetti s’y désaltére al`occasion ; mais celui qui la représente le mieux est Antonio Pucci, type accompli du cc popolano » flo- reutin, nai'vement fier des beautés de sa ville, qu’il célebre avec complaisance, plein de bon sens et de


isc LITTERATURE ITALIENNE verve, auteur de sonnets facétieux, satiriques ou méme didactiques, et de poémes plus développés, qu’il com— posait pour l’instruction et l’amusement de ses compa-_ triotes. Cette inspiration populaire ne devait rien at l°exemple des grands ce Trecentistes », et il lui était réservé seule- ment un siécle plus tard de constituer un courant assez fort pour rajeunir la poésie italienne. En attendant, celle-ci se trouvait comme paralvsée dans l’incertitude, l’hésitation, le désarroi i11teilectuc1 qui ne sont pas rares dans lcs périodes de transition, quand on ne peut sc résoudre at reconnaitre que le passé est mort, et quand l’avenir ne se dessine pas encore clairement. La littéra— ture de la Renaissance, glorieusement annoncée par Pétrarque et Boccace, ne devait sortir fortiliée de cette crisc que gréce at Yoeuvre des humunistes.


CHAPITRE II


L'HUMANISME


Renoncer à l'usage de la langue populaire pour recourir à celle des grands écrivains de l’antiquité, travailler à reproduire tous leurs artifices de style et de composition, mais surtout s'approprier dans la mesure du possible leur tour habituel de pensée, tels sont les caractères essentiels du phénomène littéraire connu sous le nom d'humanisme. Pétrarque et Boccace avaient donné l’exemple, lorsque délaissant l’idiome vulgaire, ils avaient consacré tous leurs soins à des œuvres latines qui faisaient leur orgueil, et dont l'influence immédiate fut considérable. Leurs efforts pour écrire dans un latin plus pur et plus souple que celui de Dante, et pour répandre une connaissance plus exacte, une intelligence plus claire de la civilisation et de la pensée antiques provoquèrent un grand enthousiasme ; les esprits les plus distingués d’Italie, dès la fin du xive siècle, rivalisèrent d’ardeur pour restaurer l’usage du latin dans toutes les branches de la littérature. iss Lnuinnuiuz. irstxezvnn << Singuliére aberration! — disent quelques historiens; les réeents chefs-d’0euvre de Dante, de Pétrarque et de Boccaee étaient méconnus, le développement normal de la littérature brusquement interrompu, l’italien lui-meme compromis comme langue littéraire! Tout un fatras de compilations latines, que personne ue lit, sont une maigre compensation, en regard de toutes les oeuvres vivantes et fortes que l’humanisme a rendues impossi- bles. » — Et pour expliquer ce curieux phénomene, on admet volontiers que, au lbudemaiu du superbe essor de la civilisation florentine et de sa poésie, toute force eréa- triee était épuisée; a un si grand labeur devait succéder une période de lassitude et de repos. << L’humanité se repose chez les humanistes », a-t-on écrit spirituellement. Mais comment parler d’épuisement et de fatigue, h propos de la génératiou qui a donné in l`ltalie, dans le domaine de l’art, un Jacopo della Quercia, un Brunel- lesehi, un Ghiberti, un Donatello, un Luca della Robbia, un fra Augelico, un Masaeeio, pour ne rien dire de ceux qui viennent un peu plus tard, les deux Lippi, Bottieelli, Ghirlandaio? Quel signs d’impuissance découvre-t-on dans Yextraordiuaire labeur d’un Marsile Ficin, une des plus bellcs intelligence; dont se glorifie l`histoire de la Renaissance? Admettre que les humanistes se soient livrés in l`étude et a Vimitatipu de l’antiquité`pnr simple distraction, par paresse, et parce qu'ils n’étaient pas bons in autre chow, ¤’est mécpuuaitre la signification réelle de leur muvre : ils ne pensaieut pas pouvoir faire un plus noble usage de leurs faeultés. Libre at chacun de déplorer leur erreur; mais c’est un déni de justice que de parler de décadenee et d’affaiblissement intellectuel. En réalité l’llllm3l'llSmC marque un moment de recueillement uéces-· saire et de féconde préparation.


L’H¥iMAN!5MlS 159 Que cette préperation ait été féconde, les chapitrcs suivants le montrcront; que ce recueillement fut néccs- saire, lcs pages qui précedent l`auront fait pressentir. Ne parlons pas dc Dante, dont l`0euvre ne pouvait ouvrir de nouvelles voies it la littérzature; mais Pétrarque et Boc- cace étaient visiblement trop supérieurs encore at la moyenne de leurs contemporains, par leur culture, par leur sens artistique et par la distinction de leur forme. Pour que leurs oeuvres fissent vraimsnt école — on le vit bien un siecle plus tard —- il fallait que le gout fut fegonné par un commerce plus étroit avec les grands écrivains anciens. C`est par l’étude de l’antiquité seule- ment que devaien-t se former et se généraliser le sens critique, l`esprit de libre recherche et de libre discus- sion; c’est at cette école enfln que, sous les appareuces variables de l`humanité aux différentes étapes de son histoire, on devait découvrir l’bomme, dans ce que sa nature ad’universel et de permanent. Tout cela, Pétrarque et Boecace l’avaient apergu; mais leur exemple ne suffi- sait pas a dessiller tous les yeux. Les humanistes ont dignement continué leur muvre, en reprenant par la base l’éducation du génie italien. I Puur mériter lc nom d`l1umanists, il nc suffit pas d`écrire sn latin : il faut encore vouloir sortir de son temps, et savoir se faire une ame antique. Dante, qui avait composé en latin de savants traités sur les rap- ports de l’autorité pontifieale avec l`empire, et sur la langue vulgaire, nlavait pourtant ricn dill!} liumaniste, L5 principal précurseur dc Pétrarque fut Albertino Mussato,


160 Lrrrénnunn rrALmNNE dont le nom a été deja prouoncé (p. 132), et au souvenir duquel on peut associer un historien, écrivain assez chétié, Ferreto Ferreti de Vicence (mort en 1337). Mais personne, au x:v° siecle, n°a réalisé plus completement que Pétrarque le nouvel idéal de la littérature latine ressuscitée, surtout dans son A]9·ica, son De viris illus- tribus et ses lettres; personne n'a plus fait pour propager le culte de l’antiquité par ses oeuvres, par la passion avec _laquelle il s’était constitué une bibliothcque, alors unique en son genre. De tous ses amis, Boccace {ut celui qui marcha le plus brillamment sur ses traces. Ses traités biographiques (De casibus virorum illustrium, De claris mulieribus) et son dictionnaire géographique (De montibus, silvis, [lumi- nibus, etc.) sont des compilations utiles, mais dépour- vnes d’art et d’originalité; au contraire, son grand ouvrege, en quinze livres, sur les généalogies des dieux paiens, lui assure une place fort distinguée parmi les interprétes de la mythologic classique. Latiniste moius correct que Pétrarque, surtout en vers (son Bucolicum carmen se compose de seize églogues}, il eut sur son grand ami Yavantage d’apprendre as déchil}`rer Homere dans le texte: un Calabrais frotté de grec, Léonce Pilate, que Pétrarque avait découvert, et que Boccacc hébergea pendant trois ans, fit sous ses yeux la premiere traduc- tion intégrale -— mais combien imparfaite! —- de l`Iliade et de l`Odyssée. Le véritable héritier et le continuateur de Pétrarque, dans le domaine de l’humanisme, fut Coluccio Salutati (1331-1406), chancelier de la Seigneurie de Florence a partir de 1375, et auteur de divers ouvrages latins, en prose et en vers. Comme Pétrarque, c’est par sa vaste ccrresponclance qu’il ugit sur ses contemporeins; ll {ut le


vkiuiumsiun 161 chef reconnu d’un groupe d'hommes distingués dont l’influence rayonna au loin. Pendant que Florence voyait paraitre Niccolo Niccoli, Ambrogio Traversari, Palla Strozzi et vingt autres, la Vénétie, la Lombardie, Rome et Naples rivalisaient avec la Toscane. De toutes parts les esprits s’élancérent a la conquéte de l’antiquité, et tout · d`abord on travailla in reconstituer son patrimoine intel- lectuel, en arrachant ix l’oubli tous les textes qui pou- vaient étre sauvés. Salutati avait retrouvé le recueil des lettres de Cicéron Ad familiares; d’autres chercheurs, enflammés d’un beau zéle, furent plus heureux encore : le Pogge (Poggio Bracciolini, 1380-1459) exhume, ou contribue a rendre au jour Quintilien, Lucréce, les Silves de Stace, les Puniques de Silius Italicus, les Argpnauti- ques de Valerius Flaccus, plusieurs discours et traités littéraires de Cicéron, entre autres le Brutus, douze coméclies de Plaute. De toutes parts, les manuscrits anciens sont avidement recherchés, rccopiés, uchetés ix, prix d’or. Ces ouvrages qui reparaissaient a la lumiere, et ceux que l’on connaissait de longue date, on s’apercut alors qu’on les comprenait parfois mal; il fallait donc corriger les fautes, imputablesa l’inattention ou a Pignorance des copistcs, soit en comparant entre eux plusieu1·s manus- crits, soit par voie de conjectures. Ainsi furent inaugu- rées les études critiques sur les textes anciens, aussitot complétécs par d’abondants commentaires grammaticaux, littéraires et historiques. Nombreux sont les humanistes qui s’y cpnsacrérent; mais entre tous Lorenzo Valla (1405- 1457) sc distingua par sa hardiesse. Excellent grammai· rien, il fit surtout preuve d’un sens critique solide dans l’examcn des traditions historiques si souvent déformées par lcs légendcs, et dans la discussion des opinions philo- IJTT*lA'I`URI ITALIIINF


162 LITTERATURE ITALIENNE sophiques, théologiqucs et juridiqucs. Personne plus que lui n’a battu en bréche la science médiévale, n`a réfuté d’erreurs invétérées, et n’a contribué a fonder, sur des bases inattaquables, la méthode de la philologie clas- sique. D`autres humanistes sc vouérent plus particuliére- ment a l’instruction de la jeunesse, ouvrirent des écolcs, et ronouvelérent entiérement le systéme d’éducation jusqu`alors en usage; parmi les plus célébres pédagogucs du temps, on cite Guarino de Vérone et Vittorino da Feltrc, qui enseignérent a Ferrarc ct a Mantoue dans la prcniiére moitié du xv' siécle. A coté des textes littéraires et historiques interprétés avec soin, les monuments de l’antiquité, avidement inter- rogés par les archéologues, vinrent apporter leur contri- bution pour reconstituer la vie du monde ancicn. Un commcrgant, Ciriaco dei Pizzicolli, d’Ancone (1391-1455), frappé de la beauté et de l`intérét des ruines qu’il avait visitées au cours de ses voyages, abandonna tout pour sc consacrer a en donncr des descriptions exactes, et par- eourut l’Italie, la Grece, l`li`.gypte, en quétc de tous les monuments figurés, et en particulier des inscriptions, qu'il pouvait découvrir. Un autre élément de rénovation intellcctuelle fut l’hellénisme, importé en Italie non plus par un Léouce Pilate, mais par des Grecs pourvus d’une solidc culture littéraire. Dés 1397, sur la dcmande de Coluccio Salutati, Manuel Chrysoloras était appelé par la Seigneurie de Florence a onseigner lc grec au u Studio » de cette ville. Beaucoup d’Italiens se rendirent a Constantinople, y étudiércnt, comme Guarino deVéro11e, et en rapportérent tous les manuscrits sur lcsqucls ils, purcnt mettrc lu main, tel le Sicilien Giovanni Aurispa. Des lors on sc mit avec ardcur in traduirc cn latin les oeuvres d’Il0mérc, do


rhiuuaxxsma 163 Platon, de Démosthéne, de Xénophon. En 1438-1439 se réunit a Ferrare, puis a Florence, un concile dont le but était d`opérer un rapprochenient entre les Eglises d’Orient et d’Occident, et, a cette occasion, les Italiens se trouve- rent en contact avec quelques-uns des représentants les plus considérables de la civilisation néo-grecque, entre autres Georges Gémiste Pléthon, fervent platonicien, qui fut écouté a Florence comme un oracle, et l’évéque de Nicée, Bessarion, qui plus tard s’établit a Rome. La prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, ne fit donc que confirmer le triomphe, des lors certain, de l’hellénisme en Italie; la plupart des universités s’assuraient le con- cours de maitres comme Jean Argyropoulos, Démétrius Chalcondylas et Constantin Lascaris. De cette familiarité avec les Grecs, les ltaliens ne retirerent pas seulement le grand avantage de mieux comprendre taut de chefs-d’0euvre, jusqu’alors méconnus : un courant philosopliique se dessina, qui devait exercer une influence considérable sur l’orientation de l’art et de la poésie de la Renaissance. Le Moyen Age avait eu pour Aristote un respect superstitieux : c’était l’oracle supreme de la scolastique. A partir du xv° siecle, le platonisme ressuscité rel`oule dans l`ombre, avec les autres traditions médiévales, l’auto1·ité exclusive du Stagyrite. Ce l`ut une révolution; et bien que les artistes et les poetes de la Renaissance ne fussent guere philosophes, leu1· concep- tion du beau, de l’homme, de sa destinée, de ses rap- ports avec Dieu, s’en trouva profondément modifiée. Trois noms, a ee propos, doivent étre retenus: ceux de Gémiste Pléthon, dont le passage a Florence excita pour le platonisme un ardent intérét; de Cosme de Médicis, llAl]Ci€ll, le fondateur de la puissance de sa maison, qui, dans sou enthousiasme, congut le dessein


166 LlTTliRA'l‘URE ITALIENNE de restaurer la philosophie de I’antique Académie; enfin et surtout de Marsile Ficin (1433-1499), le veritable artisan de cette révqlution, exemple peut-étrc unique d’aptitudes absolument conformes a la mission spéciale qqe lm imposa son protecteur. Ce fut sur l’invitation de Cosme en efl`et qu’il traduisit er; latin tontes les muvres ds Plntim, pqls ccllcs dp Plqtin, y ajouta un abondant commentaire, et exposa méthodiquement leur doctrine dans sa Theologia plqtonica en dix-huit livres. A dire vrai, la philosophic de Marsile Ficin n*est pas le plato- nisme pur; c’est plutét lo péo-platonisme des commcn- tateurs alexandrins du mnitre; mais cette doctrine conve- nait beaucoup mieux la tournure g1’esp1‘it du mystique florentin, constamment préoccupé de concilier la philo- sophie platonicienne avec le christianisme. L’influence de Marsile Ficin s’exer<;a par ses écrits, par son enseignement au mt Studio » de Florence, et surtout par les longues discussions qui s’engageaient dans le cercle d’amis toujours préts a se réunir autour de

 Ces doctes entretiens sont connus, dans l’histoire de

la Renaissance, sous le nom d’Académie Platonicienne; mais il va sans dire que cette Académie n’avait rien de commun avec les assemblées qui, dans la suite, ont été organisées uu peu partout sous ce titre. Tout ce que Florence a corppté d’esprits cultivés, dans la seconde mqitié du xv° sieple, a fpéquenté ces réunions, ou en a subi l`influence : qn’il suftise de rappeler ici les noms de Leon-Battista Alberti, de Pic de la Mirandole et de Cristoforq Lapdinq qui, dans ses Disputationes Camaldu- lenses, nous a laissé un taluleau aussi élégant qu’instructii dcs conversations tenues par les néo-platoniciens de Florence dans leg cadres les plus poétiques : celles-ci sp déroulent an milieu des foréts qui entourent l’ermi_


Uuuiunisnxz 165 tage des Camaldules, dans la haute vallée de l’Arno. L’Académie florentine eut aussitét des émules dans d’autres villes. L’Académie romziine, fbndée par Giulio Pomponio Leto (1428-1498), et dont fit partie, entre autres, Platina (1421-1481), eut un éaractere plus exclu- sivelnent classique; l’af}`ectation des sehtirhents et du langage propres au paganisme y alla méme jusqu’a inquiéter le pape Paul II, lorsque Ia légitimité du pou- voir temporel parut mise en doute par ces humahistes, mais les destinées de l’Académie ne furent pas sérieu- sement compromises par des rigueurs momentanées. A Naples, ou un humaniste médiocre, coiinu surtout par un recueil d’épigrammes obscenes, Antonio Beccadelli, surnommé cc il Pandrmita » (1394-1471), vint achever une carriere assez agitée, une Académie fut instituée par ses soins; mais l`homme qui y a vraimcnt attzlché son nom fut l’écrivain délieat qui prit la succession de Beccadelli, Gioviano Pontano, qui Q laissé une belle réputation comme poéte latin II Non contents en e1lI`et de rceonquérir, par un travail critique incessant, la littérature et la civilisation du monde ancien, les humanistes entendaient eréer eh latin une littérature originale. Leurs écrits, considérables par le nombre et la longueur, ne sont pas aussi clépourvus de valeur qu’on est disposé E1 lé croire sans les lire. Assurément l’intérét que l’on y pent trouvcr est des plus limités : ce sont des oeuvres mort-nées; mais elles cun- tiennent en germe quelques-uns des caractéres distinc- tifs de la littérature italienne rcnouvclée, tclle qu’ella


166 LITTl§RATUlE xuunwmz devait réapparaitre au temps du Politien et de Machiavel- A ce titre une revue rapide des genres cultivés en latin au xv' siécle est ici néccssaire. L’histoire surtout eut la faveur des humanistes. Leo- nardo Bruui, surnommé u l°Aretino » (1370-1444), tra- ducteur d’Aristote, de Platon, de Démosthéne et de Plu- tarque, héritier de Coluccio Salutati, son maitre, dans les fonctions de chancelicr de la république florentine, retraga en douze livres l’histoire de Florence jusqu’h l`année 1402. l,e Pogge s’attacha au récit des guerres soutenues par ses compatriotes de 1350 Ea 1455; Lorenzo Valla raconta les événemcnts qui marquérent le régne de Ferdinand d’Aragon, roi de Naples. En Lombardie, Pier Candido Decembrio (1399-1477) écrivit la vie de Filippo Maria Visconti et eelle de Francesco Sforza; enfin Flavio Biondo (1388-1463), secrétaire apostolique et auteur de travaux archéologiques fort estimés, entreprit de retracer en trente et uu livres l’histoire d’ltalie, depuis la chute de l’empire jusqu’Ei son temps. Quelques-unes de ces oeuvres se distinguent par un esprit critique et un souci de la composition que ne soupconnaient pas les anciens chroniqueurs : l`ordre chronologique est abandonné et fait place Ea une disposition plus rationnelle des matiéres; on y reconnait un ell`ort, souvent heureux, pour découvrir les causes des événements et leur enchainement. Les légendes fabuleuses, qui encombraient tous les débuts de chroniques, sont rejetées; les sources auxquclles puise l’historien sont indiquées, controlées, discutées. Peu importe que le résultat laisse encore A désirer 1 la méthode est trouvee. En outre, on remarque dans la con- ception générale de l'histoire d'Italie, un changement profond: pour les humanistes, la dignité impériale, dont se parent encore les souverains allemands, nlest plus,


L•IIUMANlSME 167 comme pour les liommas du Moyen Age, la continuation légitime de l’ampire romain. La grandeur de Rome, a leurs yeux, finit avac la républiqua; l`institution de Vampire marque le début de la décadence, at ce titre d’amparaurs, dont se targuent des barbares, n’a été qu’una arma entrc leurs mains pour asservir llltalle déchua. Nous voila beaucoup plus pres assuréxnent des idées da Machiavel que de celles da Dante, et meme de Pétrarque. Il est vrai que ces historiens ne sont pas sans raproches. A force d`imiter Tite—Live, Salluste ou Sué- tone, et avec leur manie de draper leurs héros a la romaine, ils alterent la physionomie de l’époque qu’ils prétendent faire connaitre, et commattent de véritables anachronismes. Ces défauts seront peu a pau corrigés, grace au goiit sans cesse croissant pour l'observation diraeta. Il en restara pourtant tonjours quelque cliosa, par example dans l’habitude de preter des discours de pure convention aux principaux personnagas, et dans une certaine affectation de majesté trop peu exempte de rhétorique. La meme tendanca se ret1·ouve dans les exercices ora- toires et meme dans les lettres des humanistas. Leur caractere individual se marque en traits plus saillants dans les mémoires et les pamphlets, comme ceux d’}Enaas Sylvius — devanu pape sous le nom_de Pie II, en 1458, — car son raeit du concile de Bale est une ceuvre de parti, au moins autant qu’une page d’histoire. Plus aurieuses encore, pur l’exaspération de la personna- lité, sont les invcctives violentes, et souvent grossieres, que ces savants irascibles se laneaient pour le prétexte le plus futile. On y voit se trahir ingénument la suscepti- bilité, l`intolérancc, llorgucil démesuré qu’ils puisent


{68 LITTIQRATURE ITALIENNE dans la conscience dc leur valeur, et dans la considéra- tion dont ils sont l’objet de la part des princes les plus puissants : leurs moindres opinions sont sacrées; la plus légére critique leur semble un affront intolérable. Nous touchons ici au point faible de la civilisation du xv' siécle : si l’humanisme affinait les esprits, il ne forti- fiait pas les caractéres. C’est a ce moment que la littéra- ture devient, pour beaucoup, une profession; or l’homme de lettres n’u cu, pendant de longs siécles, d’autre res- source que la munificence des grands, au service desquels il entrait comme conseiller, comme ambassadeur -— on disait alors << orateur » — ou comme dispensateur infail- lible d’une gloirc dont les moindres tyranneaux se mon- traient affamés : chacun pensait étre un Achille, pourvu qu°il trouvét un Homére. Ce métier de courtisans, tous ne l’exercérent pas aussi effrontément que Parrogaut Franccsco_Filelfo (1398-1481), qui, non content de com- poser la Sfzrziade a la solde de Francesco Sforza, se fai- sait payer a part les épisodes qu’il promettait d’y insércr en l’honneur de tel ou tcl personnage, quitte a changer ses éloges en satires s’il n’obtenait pas le prix demandé; mais il est certain que la Renaissance a vu trop souvent se répéter ees scundales. On rcconnait sans peine chez Filelfo les germes d'un art encore grossier, que le fanieux Arétin portera in sa perfection. La Sjiwziade prétendait étre une moderne Iliade; les réminiscences homériques abondent aussi dans un poeme en treize chants, que Basinio Busini (1425-1457) composa en l’honneur de Sigismond Malatesta, seigneur de Rimini, l’un des plus curieux mécenes de cette époque. Ces pauvres essais moutrent assez que lcs temps n’étaient pas propices uu genre épique. Au contraire, dans la poésie légére, les humanistes ont déployé des


JHUMANISME 169 qualités plus persunnelles, en cumpusant suit de cuurtes pieces d’un tuur familier uu épigrammatique, a la maniere d'Hurace uu de Martial, suit des élégies amuureuses, dans le style d’Ovide, de Catulle uu de Pruperce, nun sans quelques réminiscences de Pétrarque. Deux,d’entre eux unt méme su faire prcuve, cn latin, d’un véritable tempérament puétique;_ce sunt Giuvianu Puntanu et le Pulitien. Ce dern1r uccupera dans lc chapitre suivant une place trup impurtante puur qu'il suit nécessaire d’insister beaucuup ici sur sun rule comme humaniste; il faut cependant rappeler que cet infatigable interprete des classiques ne se livra pas tuujuurs a des travaux aussi séveres que la traductiun de l’1liade, entreprise B1 quinze ans : il tuurna en latin d’aimables et fines puésies, et cumpusa meme des épigrammes en grec. Si le charme de ces pieces réside surtuut dans un style a la fuis ingé- nieux et naturel, plus que dans la pensée, certaines élégies du Pulitien, dunt une tuut au muins, sur la murt d’Albiera degli Albizzi, est restée célébre, pussédent une valeur plus haute, grace a l’heureuse adaptatiun de la furme classique a l’expressiun de sentiments vrais. En latin, cumme dans ses trup cuurtes wuvres italiennes, le Pulitien a eu le privilege de savuir faire entendre des accents persunnels a travers une série presque ininter- rumpue de réxniniscences. Ombrien de naissance, luais Napulitain d°aduptiun, Giuvianu Puntand (1426-1503), n’a jarrlais épruuvé le besuin de manier en vers d’autre langue que celle de Catulle et de Pruperce; le latin suffit 51 tuus ses besuins. Est-ce parce qu’il sait exeellemment le plier aux muindres caprices de sun imagination, uu parce que sa pensée a d’elle-meme le tuur paien et vuluptueux, dunt la puésié latine uffrait des inudeles accumplis? Le fait est que,


170 Ll'['Tl§RATUltE ITALKENNE chez Pontano, l’expression des sentiments ne saurait étre ni plus aisée ni plus musicale. L’amour tient la premiere place dans ses vers, l’amour sensuel, tout en langueurs et en caresses, sans violence passionnée, sans profondeur d’émotion ni de pensée. Mais Pontano chante aussi les chagrins et les joies de sa vie familiale, car il se met volontiers en scéne; et les couleu1·s dont il sait relever de légers croquis d’un charme tout intime, comme le babillage du petit enfant et de sa mere, échappent a toute convention. Pontano réussit meme a faire entendre, dans ses hexamétres et ses hendécasyllabes, certains échos de la vie populaire, des refrains de chan- sons, des légendes et des superstitious napolitaines. Par cette union harmonieuse et spontanée entre l’élément réel, vécu, personnel, et l’élément classique, la poésie de Pontano est une des manifcstations les plus caractéris— tiques du génie de la Renaissance. D’autres humanistes, du reste, le Pogge dans ses Facéties, }Enas Sylvius dans son Histoire de deux amants, font servir le latin a la peinture des meeurs con- temporaines et in la transcription des bons mots, des joyeux propos que l’on colportait sur la place publique; tous savent peindre un coin de paysage ou une scene d'apres nature, car tous ont le gout de l°observation. Ainsi dans cette littérature fondée sur l`imitatio11, la vie italienne pénétre peu at peu de toutes parts, et une incon- testable originalité se dégage de ce labeur trop souvent pédantesque, qui semblait condamné in la stérilité. Tou- tefois ce n’est pas dans les genres les plus sérieux, cc n’est pas dans leurs ueuvres les plus longues que les humanistes font le mieux paraitre ces heureuses qua- lités : ce qu’il y a de trop ambitieux dans leurs discours ou dans leurs essais d’épopée donne plus de relief a la


1.’uuMAmsM¤ 171 puérilité dc leur imitation et aux vains artifices de leur style. Au contraire les courtes descriptions, un peu superficielles peut-étre, de tout ce qui les entoure, se prétent bien a1*emp10;ae la mythologie; leur imagination prend sans eH`ort un tour idyllique, auquel il leur est aisé d’associer quelque écho de la vie réelle; et aux graces raffinées de l’églogue ou de l’élégie latine, ils aiment at unir les accents naifs de la muse populaire. Or ces caracteres seront précisémeut ceux de la poésie ita- lienne at la fin du xv° siécle : mythologique, descriptive, idyllique, populaire et au besoin villageoise, d’ailleurs pauvre en émotions profondes, et a peu prés incapable de s’iutéresser at des idées abstraites. Le role initiateur de l’humanisme était alors entiére- ment terminé. Longtemps encore pourtant la littératurc latine resta en honneur. La premiére moitié du xv1° siécle vit paraitre de nombreux poémes, les uns religieux, le De partu Virginia (1526) de Sannazar, ou la Chrzlslias (1535) de G. Vida, descriptifs ou didactiques comme ceux de Sadolet, G. Fracastoro et Manzolli. Le lyrisme latin fut cultivé méme par les plus célébres écrivains italiens : Bembo, Castiglione et l’Arioste; — mais Giovanni Cotta, Andrea Navagero et Marcantonio Flaminio ne durent qu’a leurs vers latins la grande renommée dont ils ont joui. Néanmoins cette poésie, de plus en plus factice en son élégance aristocratique, était condamnée a la répé- tition indéfinie des mémes artifices. Le cicéronianisme triomphant, en interdisant l’emploi de locutions et de tournures étrangéres aux wuvres du grand orateur, pri- vait le latin de la seule ressource dont il disposat pour lutter avec les langues vivantes, celle de prendre libre- ment, partout ou ils se rencontrent, les mots nécessaires in l'expression des idécs modernes, et d`en forger de


17} Lnrrérenunn ITALIENNE nouizeaux au bcsoin. Depuis lors, la poésie latine est restée un amusement d`érudits, sans influence sur la littérature proprement dite; presque sans contact avec elle. Quant tl la prose latine, elle a longtenups survécu, et beaucoup plus légitimement; comme langue savante; on a méme parfois regretté qu’elle ne se soit pas main- tenue comme langue internationale. Mais ce role; qu’elle a si utilement joué pendant des siecles, sort entiérement des limites de ce chapitre.


CHAPITRE III LA LITTEBATURE ITALIENNE AU XV' SIECLE I Pendant les deux premiers tiers du xv' siéple, lc latin relégue a l’arriérc-plan l`usage de la langue dite << vul- gaire ». Les oeuvres écrites en italien, pep pombreuses, ne révélcnt guére que des tcndanccs individuelles. Aussi est-il difficilc de grouper et de caractériser des essais dépourvus, pour la plupart? dliptentions artistiques; tout au plus peut-on distinguer deux ou trois courants principaux. C`est d’abord {influence persistante des traditions du XlV° siécle. Entre 1450 et le Florentin Matteo Palmieri (1406-1475) compose un long poéme philoso- phique en tercets, ou l’iniitation de Dante est fort recon- naissable, la Cittd di vita, demeuré inédit parce qu’il renfcrmait une opinion condamnéc par l’Eglise. A coté de la Divine Comédic, les TI'i0l{l}Ih8S de Pétrarque exercent une action considerable sur la poésie allégo- rique, et la premiere maniére de Boccace, celle de l’An;cto et de l’Amorosa visione, se retrouve dans la


174 LlTTIlIATUIE rraniixxws Philamena de Giovanni Gherardi da Prato, quicommenta publiquement les oeuvres de Dante a Florence dc 1417 a 1425. Le méme G. Ghcrardi imita en prose le style et la composition du Décaméron en un curieux ouvrage, intitulé par son éditeur moderne il Paradiso degli Alberti, ou sont rapportés les cntretiens, tantot snvants, tantot joyeux, auxquels se complaisait l’élite de la société florentine. Quant a la poésie amourcuse, elle s’était mise a l’école de Pétrarque, sans originalité, sans profon- deur de sentiment, avec Buonaccorso da Montemagno (mort en 1429) et Giusto de’ Conti {mort en 1449). C’est d’un autre coté qu`il l`aut portcr ses regards si l’on veut trouver quelque spontanéité. Sans prétendre faire wuvre d’artistes, beaucoup de bourgeois florentins avaient alors coutume dlécrire au jour le jour leurs impressions et leurs souvenirs, sortes de chroniques familiales ou ils consignaicnt, au profit de leurs enfants, les fruits de leur expérience, dans la langue simple et savoureuse des conversations quotidiennes; ils écrivaient aussi des lettres ou leurs sentiments intimes s'expri- maient naivement, sans aucune préoccupation littéraire. Les recueils dc cc genre abondent au xv' siécle; quel- ques-uns ont un charme pénétrant, comme certaines pages des Diari de Giovanni Morclli ou de Buonaccorso Pitti, et surtout les lettres d’Alessandra Macinghi, femme de Matteo Strozzi, écrites de 1447 a 1470 a ses fils exilés, documents d’une inappréciable valeur au point de vue de l’histoire des sentiments, des mosurs et de la langue. Ce style populairc ou bourgeois pénetre méme dans le domaine plus sévérc de la prédication, et saint Ber- nardin de Sicnne (1380-1444) ne dédaigue pas d’émailler ses sermons de contes tournés avec une vivacité char-


LB xv• srizcuz 175 mante. D’ailleurs, sans se soucier d'imiter Boccace, le peuple raconte de joyeuses histoires avec une bonne humeur exempte de toute prétention. Plusieurs de ces récits nous ont été conservés, et tel d’entre eux -— la nouvelle du Grasso legnaiolo, par exemple, farce d’atelier ou l’architecte de la coupole de Florence, Brunellesehi, joue un role important·— sont des modéles de malice et de fine observation, que font encore mieux valoir le naturel du style, l’absence de tout artifice. Ces essais ne sont pas isolés; les premieres années du xv° siécle voient se développer une littérature consi- dérable : la poésie chevaleresque, venue de France, et solidement implantée dans la vallée du Po‘, se répand dans l`ltalie centrale, colportée de carrefour en carrefour par les a Cantastorie ». Des romans en prose, destinés in la lecture, reprennent la matiére de toutes ces chan- sons de geste et leur assurent une uouvelle diffusion. Andrea da Barberino, né vers 1370, rédige ainsi ses Reali di Francia, ou il s’eH`orce de donner une liaison logique et une apparence raisonnable a une série d’his- toires fabuleuses sur les origines de la dynastie de France, jusqu’aux exploits de jeunesse de Charlemagne et de Roland. Ecrivain maladroit et monotone, Andrea da Barberino occupe cependant une place importante dans l`évolution italienue dc la littérature chevaleresque, et lc succes de ses oeuvres a été considérable : un de ses romans, plein des plus surprenantes aventures, Guerrino il Nesc/Lino, n°a pas cessé de faire les délices du public populaire d`ltalie. Nés cn Ombrie du mouvement franciscain’, le cantique 1. Premiere partie, ch. l, § 111. 2. Premiere partie, ch. Il, § xx.


spirituel, cu laude, et le premier germe du drame liturgique s’étaient répandus dans toute l’ltalie centrale. En Toscane, la mise en scene des récits évangéliques, des vies des saints et de pieuses legendes, eut une fortune particulierement brillante, grace aux progres de la machinerie et du spectacle. Sous le nom de Sacra rap- presentazimw, l’ltalie du xv° siecle eut a peu pres l`équivalent de nos Mysteres, mais avec des proportions restreintes, car l’action de la Rappresentnzione est tres rapide et ne comporte aucun développement psychologique, ni méme vraiment dramatiquc. Les scenes plaisantes, les intermedes bouffons y ont parfois cependant une ccrtaine étendue, tant il vrai que ces wuvres naives, d`un tour franchement populaire, représentées aux jours de féte dans les cnnfréries et les couvents, souvent par des enfants, visaient moins a Védification qu’au simple amusement.

L’esprit railleur du peuple florentin s’était déja manifesté a diverses reprises dans la poésie lyrique. Le genre burlesque prqprement dit fait son apparition avec les vers du barbier Domenico di Giovanni, surnommé. ec il Bur- chiello » (mort en 1448). Scs pieces, remplies de bizarres coq—a-l’£me, et tres souvent dépourvues pour nous de sel et de seps, nous iuitieut aux petites miseres de la vie de liaultillr, RDX QUCTBHCS, HUX l’l)édlS8I1CBS et {l�Xil1V€C— tives ou il se complaisait, mais qui l’obligerent finalemeut a s’exiler de Florence.

Pendant que l’imagination et le sentiment populaires s’exprimaient ainsi en italien, avec une aisance croissante, les érudits, les humanistes méme commencaicnt a témoi- gner plus d’intérét pour la langue vulgaire. lfhistorien Leonardo Bruni ne la dédaigne pas toujours;Matteo Pul- mieri écrit un traité Della vita civile, tout rempli des maximes de la sagesse antique, avec l’intention d’accroitre la majeste et la noblesse de l’idiome florentin. Dans le même but, une sorte de concours poétique en langue vulgaire est ouvert a Florence en 1441, le Certame coronario ·— le prix etait une couronne d’argent ·— sur ce sujet: << La vraie amitié ». Un des concurrents, Leonardo Dati, présenta un poeme en hexamétres et en strophes saphiques, adaptation maladroite des metres latins et grecs a la langue italienne, et Leon Battista Alberti (m. 1472) avait compose pour la circonstance un court poeme italien en hexametres. Tentative malheureuse, mais instructive: les plus fervents admirateurs de l’antiquite espéraient ainsi faire benéficier la littérature vulgaire des conquétes de l’humanisme.

Pour ce méme concours, Alberti composa encore le quatrieme livre de son traité en prose intitule Della famiglia. Le choix d’un pareil sujet est deja caractéristique, par ce qu’il a de pratique, d’intime, de vécu. Bien qu’il doive beaucoup de ses idées a Xénophon, l’auteur les transpose assez adroitement, et y ajoute assez de son expérience personnelle pour nous introduire en pleine vie italienne. La forme animée du dialogue, la langue expressive et colorée, sinon souple, car elle est encore encombrée de latinismes, Font de ce traité l’ouvrage le plus distingué qui ait été compose dans la premiere moitié du xv° siecle; l`observation directe n’y tient guere moins de place, surtout dans les trois premiers livres, que l’imitation des anciens. Bien que la fusion entre ces deux eléments soit encore imparfaite ~— trop souvent l’equilibre est rompu au profit de l’imitation pure, -— il suffit qu’il ait entrevu et clairement indiqué la voie a suivre, pour qu’Alberti mérite de figurer parmi les ouvriers les plus actifs de la Renaissance, en qualité de prosateur Us Luriiiurruius ITALIBNNB aussi bien que d’l1umaniste, d’architecte et de tl1éoricien de l’art classique. C’est at juste titre qu’il est considéré comme une des personnalités les plus représentatives de son temps. Ce ne fut pas seulement a Florence qu’une aristocratie intellectuelle entreprit de réconcilier la littérature savante avec la langue et le sentiment populaire Un Vénitien lettré, Leonardo Giustiniani (mort en 1446), c0mposa de courtes pieces (canzonctte, strambotti), amoureuses pour la plupart, oh il reproduisit, en y ajoutant plus de déli- catesse et de gréce, les themes, les idées, les sentiments, les images en honneur dans la poésie populaire, non sans faire une part méme assez large a l’élément dialectal; le succes en fut grand, et les giustiniane, comme 0n les appela, {`urent colportées loin de Venise, et s0uvent imi- tées. Nulle part cependant le rapprochement souhaité, préparé, commencé, de la littérature érudite et de la muse populaire ne fut plus completement réalise qu’a Florence dans le dernier tiers du xv' siécle. ll Sur les bords de l’Arno, en eH`et, la floraison d’muvres d’art emprei11tes d’une élégance exquise, et la culture littéraire la plus raffinée se combinaient avec une civili- sation purement démocratique. Cette république de mar- chands, qui avait des longtemps éliminé tout élément féodal, ne connaissait d’autre aristocratie que celle de Fiutelligence et de l`a1·gent: ses mécenes les plus éclairés furcnt des tisserands, des teinturiers et des banquiers enrichis, les Strozzi, les Tornabuoni, les Rucellai, les Pitti, lcs Medici. Ces derniers, au xv' siecle, n’étaient pas


LE xv• SliECLE 179 encore ducs et princes, comme les descendants de la branche cadette qui régnerent a partir de 1537. Cosme l’Ancien, le u Pére de la patrie », véritablc fondateur de la dynastie, dont la toute-puissance remonte a 1434, se contenta d’étre le citoyen le plus influent de Florence; jamais il ne cessa de diriger sa banque en personne, et ce Put seulement par ses créatures, investies des {`onc- tions publiques, qu’il put dominer toute la politique de sa ville natale. i La qualité de u Magnifique », inséparable du nom de son petit-fils Laurent (1448-1492) donne Faussement it croire que celui-ci rompit avec les traditions patriarcales de son aieul : sans doute il aima le luxe; mais il était trop avisé pour prendre les allures d’un tyran, alors méme qu’il en avait l’ame, et il mit toujours sa coquetterie a sauvegarder lcs apparences du régime républicain : il n’exer<;a lui-méme aucune magistrature; officiellement, rien n’était changé. La Renaissance est redevable a sa diplomatie d’un grand bienfait : il eut l’adresse dc main- tenir la paix entre les diH`érents états italiens, et retarda ainsi les invasions étrangéres. D’ailleurs il resta en con- tact intime avec ce peuple florentin d’oh il était sorti, dont il partageait les gouts, et qui le comprenait si bien. On répéte qu°il s’appliqua a étourdir ses sujets par des fétes continuelles, afin de détourner `leur attention et d’asseoir plus solidement sa tyrannie : il serait plus juste d’observer qu’il prenait une part personnelle it tous les plaisirs auxquels il conviait les Florentins. De la vient qu’il cultiva lui-méme les genres poétiques les plus populaires, voire méme rustiques, en méme temps que les plus savants. Doué d’un esprit Fort judicieux, qui lui a permis d’écrire quelques pages d’excellente critique sur les vieux rimeurs italiens, auteur de poésies amou-


180 LITTERATURE ITALIENNB reuses empreintes de platonisme, ses Selve d’Am0re, et de poémes mythologiques — Corinto, Ambra —-— oi: est passé quelque chose de l’imagination et du style brillants d`Ovide, Laurent ose s’inspirer de sujets beaucoup plus modernes et franchement réalistes : il décrit une partie de chasse (Caccia col falcone), ou imite avec tact, sans tomber dans une caricature outrée, les naffs accents de la _niuse populaire dans une suite de rispetti (str. de 8 vers) qu’il met dans la bouche d’un paysan amoureux (Nencia da Barberino); dans les Beoni il s’abandonne a sa verve bouH`onne, et ne recule méme pas devant la parodie de Dante et de Pétrarque. Capable de composer avec talent des [audi dévotes et un court mystére (S. Giovanni e Paolo), ilasurtout déployé son originalité dans ses chants de Carnaval, dans ces strophes, souvent licencieuses, qui accompagnaient, at travers les rues de Florence, les chars représentant soit le triomphe de telle ou telle divi- nité paienne, soit quelque sujet allégorique. Cette variété d’aptitudes relléte iidélementla vie floren- rentine vers la fin du xv' siécle : sous un vernis brillant de culture classique et paienne, les sujets chrétiens restaient toujours chers 21 Yimagination populaire, et les artistes qui les reprenaient le plus volontiers n’étaient étrangers ni au mouvement de l’humanisme, ni aux goiits, aux sentiments, aux plaisirs de la foule. Ces peintres, ces sculpteurs, dont nous admirons les délioates créations, étaient de simples artisans, a qui leur talent permettait de vivre sur un pied d’égalité avec les citoyens les plus influents et les lettrés les plus fameux, tous issus du méme peuple. La distinction des classes n’était pas, tant s’en faut, ce qu’elle est de nos jours, méme dans les pays les plus démocratiques. Cette curieuse société de lettrés, d’artistes, de bourgeois et de mécénes revit dans


LR xv- srizcmz isi les biographies que rédigea dans sa vieillesse (entre 1493 et 1498) le libraire Vespasiano da Bisticci, dont la bou- tique avail: été, a Florence, le rendez—vous favori des esprits les plus cultivés. Le beau palais de Laurent, dans la << Via Larga », avec ses sculptures de Donatello et ses fresques de Benozzo Gozzoli, ofI`rait lui-méme un singu- lier mélange. Une religiosité superficielle n°en excluait pas l’admiration enthousiaste pour l`antiquité paienne : la poésie savante y était représentée par Ange Politien (1454-1494), et la parodie du style populaire, poussée jusqu’a la caricature, inspirait a Luigi Pulci (1432-1484) une curieuse épopée romanesque. Le poéme de Pulci, Morgante ’, est le produit caractéris— tique de toutes ces tendances contradictoires. Le poéte l’entreprit vers 1466, E1 la demande de Lucrezia Torna- buoni, la pieuse mére de Laurent, et le lut, dit-on, au fur et a mesure de sa composition pour l'amusement de ses amis; il s’est appliqué at y parodier la maniére des colporteurs populaires de récits chevaleresques, non sans accueillir les conseils de ces fins lettrés : Ange Politien lui—méme suggéra l’idée d’un important épisode. Le Morgante estdonc une oeuvre a peu pres inintelligible si on la détache du milieu tres spécial ou elle a été concue, et dont elle est la vivante image. Luigi Pulci et son frére Luca ont pu composer des poémes plus sérieux, la Giostra di Lorenzo, le Cirz)7b Calvaneo ou le Driadeo d`Amore —- la part des deux fréres dans ces oeuvres reste d’ailleurs incertaine —-; Luigi est par-dessus tout un caricaturiste. Dans sa Beca da Dicomano, il tourne in la charge le badinage aimable de Laurent dans 1. On Yappelle généralement Morgante Maggiore, peut-étre A cause do Ia longueur du texte définitif de 1483 (en 28 chants), par opposition svn len éditions antérieuren (en 23 chants).


182 LITTERATURE rrAuxNNu sa Ncncia; et le Morganle n’est a son tour qu’une parodie des poémes chevaleresques que l’0n débitait sur les places publiques. Seulement il faut bien s’entendre sur la portée de cette caricature; elle ¤’implique aucun dédain, aucuu mépris pour ces récits eux-memes; loin de 121. Pulci dut se méler souvent il l’auditoire des a can- tastorie » pour son plaisir personnel : les prouesses merveilleuses et les aventures surprenantes de Roland ou de Renaud ne le passiounaient guére moins que le menu peuple. Mais aucune des naivetés, des invraisem- blances, des inconscientes bouffonneries de ces grossiers chanteurs n’échappait il sou observation railleuse; nul n’en sentit plus que lui le comique. Il s’appropria donc le ton, le style, les artifices, les formules creuses, et jusqu’aux tics de ces narrateurs solcnnels et ignorauts; il les exagéra, et en tira les effets les plus burlesques. Le sujet lui-meme n’a pas grande importance, et l`honneu1· de Pinvention n’en revient pas a Pulci; car il n’a fait que suivre exactement, en Pégayant de saillies imprévues, un médiocre poéme anonyme. Roland indi- gné contre_ Charlemagne, qui se laisse niaisemeut duper par Ganelon, quitte su cour et passe en a Paganie »; divers paladins, Renaud, Olivier, Doon, se mettent a sa recherche; Ganelon les poursuit de sa haine et leur tend des pibges; ce ne sont que batailles, exploits extraordi— uaires contre des géants ou des monstres, sortiléges, conversions cle pai'ens et histoires d’amour. Des le debut du poéme, Roland fait grace ia uu géant qu’il baptise et qui devient son compagnon; c’est Morgante, le bon géant, sot et fidéle, qui donne son nom au poeme par un des caprices familiers in Pulci, car il n’y joue pas un role essentiel, et disparalt au chant XX. Ce colosse d`une vigueur aussi irrésistible que son appétit est formidable,


LE xv= siiacu: ·16s réduit ses adversaires en bouillie, ia l’aide d’un simple battant de cloche, déracine des sapins pour mettrg a la broche des éléphants et autres gros gibiers, qu`il dévore en entier, sauf` la téte et les pattes; puis il meurt de la morsure cl’une écrevisse au talon. Au cours de ses voyages, il rencontre une espéce de demi—géant, Margutte, gourmand, voleur, blasphémateur et débauché, incarnation cynique et bouil`onne des sept péchés capi- ’ taux, et dont les tours pendables mettent Morgaute en joie. Lorsque Margutte vient ia mourir, dans un acces de gaité incoercible — il créve de rirel — le bon Morgante pleure son << cher ami », désolé surtout de ne pouvoir présenter a Roland ce charmant compagnon. L’épisode de Margutte, répandu d’ab0rd séparémeut par l`imprimerie, est une création de Pulci; le poete y a déployé at son aise cette verve trueulente qui fait de lni le précurseur direct de Rabelais. Une autre invention de Pulci est plus originale encore. Le poeme qu’il avait d’abord pris pour base cle son Morgante étant inachevé, il y adupta tant bien que mal, en guise de dénouement, le récit du désastre de Roncevaux, dont il existait déja an italien de nombreuses rédactions; mais il a développé cette partie de son poeme avec plus d’amplenr et d`indé- pendance. Il a voulu que Renaud assistat a la bataille; et comme ce paladin se trouvait en Orient avec Ricciar- detto, deux diables, Astarotte et Farfarello, entrent dans le corps des coursiers qui raménent ces chevaliers en Espagne. C’est nne chevauchée folle, une galopade l`an— tastique a travers l`Asie, l’Afrique et l’Espagne; Renaud n’a pas le temps de s’ennuyer, non seulement paree que le voyage est court, mais aussi parce qu’Astarotte est un diable obligeant et un causeur fort aimable : théologien consommé, il cite l’Ecriture, parle de Dieu avec respect


184 u·rri§nA·runs irannsxwx et gourmande l`incrédulité des hommes. En franchissant d’un bond vertigineux le détroit de Gibraltar, il explique, une dizaine d°années avant le grand voyage de Christophe Colomb, qu’au dela des mers il y a des continents habités par des hommes semblables Zi nous, et qui, bien que paiens, ne peuvent étre damnés : leur ignorance n`empéche pas que le sang du Christ n`ait été versé pour tous les hommes. Pulci n’a rien écrit de plus curieux, de plus spirituel, de plus hardi, et aussi de plus déconcertant que cet épisode. Les uns ont cru trouver une preuve de la solidité de sa foi catholique; les autres n’y ont vu qu’une continuelle dérision. La vérité parait étre que Pulci n°a pas plus voulu jeter le discrédit sur le christianisme que sur la chevalerie ; il n”est pas moins attaché a l’une qu’a l’autre, et l’on sent qu`il en parle avec plaisir; par malheur cet incorrigible railleur s’y prend de telle sorte qu’il est impossible de ne pas remarquer le clignement ironique de ses yeux et le pli malin de sa levre z il est toujours sur le point d’éclater de rire, justement quand il prend son air le plus sérieux. Dans le long et touchant récit de la mort de Roland, ne faut-il pas que l’ange Gabriel, descendu du ciel pour assister le paladin mou- rant, lui donne des nouvelles de Morgante et de Margutte? La muse de Pulci est éminemment plébéienne, par le tour de Vimagination, par la gaité un peu grosse, et par le style, répertoire inépuisable de locutions colorées, savoureuses, voire méme salées; celle du Politien a une élégance et une finesse tout aristocratiques. Angelo Am- brogini — son surnom est extrait du nom de sa ville natale, Montepulciano - si habile qu°il fut a tourner des élégies en latin et des épigrammes en grec, ne dédaigna pas plus que ses amis de rimer en langue vul-


LE xv• siizcma iss gaire. Mais au lieu de 1·eIever d`une pointe d’ir0nie les naivetés de la poésie populaire, c’en est la fraicheur et la grace qu’il mit surtout en valeur. Ses rispetzi et ses ballades, abstraction faite de quelques pieces burlesques, développent les lieux communs amoureux les plus rebat- Yus, avec une délicatesse d’images et d’expressions, un sentiment de la forme et de l’harmonie, un art, pour tout dire en un mot, qui charme et surprend, tant il est raffiné sans apprét, subtil sans miévrerie, conscient de lui-méme avec un air d’ingénuité. Tels sont les fruits que la poésie italienne, aprés un temps d’abdication appa- rente, recueillait de sa studieuse intimité avec les grands écrivains de Rome et d’Athénes. Mais le Politien fit plus: dans des genres purement populaires il introduisit, avec un art tout classique, des fables, des idées, des sentiments antiques. Sa Fabula di Orféo, composée durant un sejour a Mantoue en 1480 — il avait vingt—six ans,— n°est pas, in proprement parler, un premier essai de tragédie : on y retrouve tous les caracteres de la Rapprcsentazione sacra; l’action, élément primordial du drame, y fait dél`aut, et ce n’est guere qu’une idylle, une élégie d’une grande douceur. Toute l’importance de l’ceuvre, abstraction faite du style, est dans cette intrusion de - l’antiquité dans un spectacle jusqu’alors réservé aux sujets chrétiens. V Le 28 janvier 1475 eut lieu un tournoi dont le héros fut Julien de Médicis, frére cadet du Magnifique L’usage voulait que le souvenir de ces fétes {ut perpétué par la poésie : comme Pulci avait célébré la Giostra de Laurent en 1469, le Politien fut chargé de chanter celle de Julien. Ricn de plus ingrat qu’un pareil sujet. Le poete se rejeta donc sur de brillants épisodes prépara- toires, et lorsque, le 26 avril 1478, Julien tomba sous le


186 LITTIQRATURE ITALIENNE poignard des Pazzi, les Stanze per la Giostm ne se composaient que d`un Iivre en 125 octaves, suivi des 46 premieres octaves du second livre: il n’y était pas encore question du tournoi. L`ceuvre ne fut pas achevée; mais ce fragment constitue un des morceaux les plus justement fameux et les plus charmants de la poésie italienne. C’est une série de tableaux qui se rattachent a deux épisodes bien distincts : la chasse de Julien et sa rencontre avec la belle Simonetta Cattaneo, qui a raison de ce cmur jusqu’alors rebclle a l’amour; puis la des- cription du palais de Vénus, a qui Cupidon vient raconter sa victoire. Le Politien s’inspire tres directement d`Ovide, de Stace et surtout de Claudien; mais il s`est si parfai- tement assimilé leur maniere et leur style, sa sensibilité artistique trouve dans Ia mythologie une matiere si conforme a ses gouts, que l’imitation, loin d`etouiI`er la personnalité du poete, la fait mieux ressortir. La pre- miere partie cst particulierement originale, non d’inven· tion mais de sentiment: on y releve des traces d’esprit chevaleresque, et des réminiscences de la poésie amou- reuse du x1v• siecle, qui se fondent en un mélange d`une saveur tres spéciale. Une des plus célebres peintures de Botticelli, le Printcmps, offre avec l’exquise scene ou Simonetta se présente aux yeux de Julien des ressem- blances qui ne peuvent étre fortuites; les deux oeuvres ne completent pour exprimer le réve d`une époque' éprise d’art et de joie. La nature y apparait sous 'un aspect purement idyllique : le printemps en fleurs est le cadre nécessaire de la beauté. Celle-ci a pour unique office de charmer; point de passion profonde comme chez Pétrarque, nulle trace du symbolisme compliqué cher a Dante, ricn meme de cette ivresse sensuelle a laquelle Boccace s`abandonne si volontiers; peu d`ame


un somme ; mais en échange une harmonie, une sérénité, un désir de plaire, unc douceur de vivre qui rarement ont été rendus avec cette délicatesse.

Du Politien, commc au rcstc dc Pulci ct dc Laurcnt, nous possédons quclqucs lcttrcs, spécimens précieux de prose familiérc. Mais au momcnt ou lcs libres chansons dc caruaval rimécs par Laurcnt rctcntissaicnt dans lcs rucs dc Florcncc, l’éloqucncc sacréc tonnait du haut dc la chairc dc S. Maria dcl Fiorc avec unc vigueur inattcnduc : l’austérc dominicain fcrrarais, Jérome Savonarole (1452-1498), brusqucment transporté nu milieu de l’épicurisme élégant de Florence, y renoua les traditions du pur ascétisme médiéval, encore représenté a cette époque, dans la littératurc, par Fco Bclcari (1410- 1484), autcur dc laudi, dc rappresentazioni ct dc traités picux. Savonarole s’éleva de toute la force de sa foi, et avec toute la fougue de son âme passionnée, contre l’influence énervante du régime ou Laurent, puis son fils Piero, tenaient Florence engourdie ; il prêcha la réforme des mœurs ; il prophétisa les humiliations qui allaient être infligées à l’Italie, réveilla dans les cœurs l’amour de la liberté, et annonça que l’Eglise devait sortir renouvelée de son abjection présente. Son rôle appartient à l’histoire ; mais ses sermons, d’une rudesse d'accent toute populaire, rehaussée par un coloris biblique très prononcé, sont un monument considérable de l’éloquence chrétienne au xv° siècle.


III


La Toscane, foyer puissant de Renaissance, rayonne, à la fin du xv° siècle, sur toute l’Italie : ses artistes vont de ville en ville, laissant des traces de leur passage 188 Lirrénarunz X'I`ALlENNE depuis Génes, Milan, Rimini, jusqu’a Home et a Naples, communiquant une activité nouvelle a des foyers secon- daires, qui bientot rivaliseront d’éclat avec Florence. Le plus illustre de ces voyageurs est Léonard de Vinci, un des plus admirables artistes, et le plus grand savanf de son siécle; il se fixa a Milan de 1483 a 1499, y travailla comme peintre, comme sculpteur, comme architecte et comme ingénieur, et groupa autour de lui de nombreux disciples. Léonard reléve aussi de l’histoire littéraire, car il a consigné une multitude de remarques fines et pro- fondes, sur les arts, sur les sujets les plus divers, et én particulier sur la nature, en des écrits, des notes, des fragments trés nombreux, encore incomplétement publiés. La prose italienne n’avait `jamais été maniée, dans le domaine de la science et de la philosophie, avec autant de fermeté et de précision. A tous égards, on peut voir en lui un précurseur de Galilee. A Milan, comme dans la plupart des villes d’Italie en dehors de Florence, c’est le prince et non le peuple qui s’intéresse aux progrés des arts et`des lettres. Sous le régne de Galéas-Marie Sforza, tyran aussi stupide que féroce, le mouvement de renaissance avait été a peu prés nul; son frére Ludovic le More, quelque jugement que l’on porte sur son caractére et sa politique, joua au con- traire son role de mécéne avec distinction. Il eut l’honneur de faire travailler Bramante et Léonard, et sa cour fut fort recherchée; Léonard y retrouva un Florentin, Bernardo ’ Bellincioni (1452-1492), poete burlesque non sans mérite qui mit son talent au service de Ludovic et le flatta sans mesure. Un autre rimeur facétieux, doué de verve et de vigueur dans l’invective, Antonio Cammelli (1436-1502), plus connu sous le nom de << il Pistoia » qu’il devait a sa ville natale, chercha également fortune dans


LE xv¤ sxécuz 189 la vallée du P6, a Mantoue, ou il fit jouer en 1499 une sorte de tragédie tirée d’un conte de Boccace (Décaméron, xv, 1), et surtout a Ferrare ou il obtint du duc Hercule quelques maigres emplois. Les cours de Ferrare et de Mantoue ont joué un role capital dans I’histoire de la Renaissance. A Ferrare les princes de la famille d’Este unissaient une cruauté qui allait parfois jusqu’a Ia barbarie, a un amour sincere des arts et des lettres. Hcrcule I", qui fut duc de 1474 a 1505, y apportait peut—étre plus de passion et de vanité que de sureté de gout; mais ses enfants doivent étre comptés parmi les mécénes les plus éclairés de leur temps. Les plus rares qualités de l’esprit et du cceur se trouvaient réunies chez sa fille IsabelIe,‘devenue marquise de Mantoue en 1490, par son mariage avec Jean-Frangois de Gonzague : une forte éducation classique, une impeccable rectitude de jugement aussi bien que de con- duite — chose rare en ces cours ou régnaient habituel- lement la violence et la luxure, — une vivaéité toute féminine, une bonne grace ai}`ectueuse, dont les témoi- gnages de ses contemporains et ses propres lettres font foi, justifient I’ascendant que la marquise Isabelle exerga sur tout ce qu’iI y eut de distingué en Italie, a I’époque la plus brillante de la Renaissance. Au point de vue littéraire, les cours de Mantoue et de Ferrare pouvaient se disputer le premier rang pour I°éclat des représentations théétrales, d’abord en latin, puis peu 51 peu en langue vulgaire. Mais la palme resta bientét a Ferrare, qui eut l’insigne honneur de voir éclore les poemes les plus considérables et les plus beaux qu’aient produits le xv° et le xv1‘ siécle. Il convient de ne citer ici que pour mémoire le Ferrarais Antonio Tebaldeo (1463- 1537), poéte Iyrique qui se distingua surtout par up


190l LlT’1‘éRA'l`URE xuusmvx mauvais gout dont il faudra reparler bientét rv), h propos d’autres rimeurs affligés dc la meme intempérance de métaphores. Celui qui illustra vraiment la protection de Hercule I" fut Matteo Maria Boiardo, comtc dc Scan- diano (1434-1494), geutilhomme lettré, qui déploya de grandes qualités d`administrateur, actif, loyal et soucieux du bicn public, dans les emplois importants qui lui furcnt confiés, en particulier comme capitaine de Modenc et de Reggio. Elevé at l’école de l’humanisme, Boiardoa laissé des essais distingués en vers latins; il traduisit divers ouvrages d’Hérodote, dc Xénophon, d’Apulée, rima en langue vulgaire des églogues, une adaptation scénique du dialogue de Lucien, Timon, et trois livres de canzoni et de sonnets amoureux, ou s’affirme un temperament poétique des mieux doués. Mais son véritable titre do gloire est le poemc intitulé : Orlando irmamorato. Lorsqu’il entreprit de conter les aventures des preux de Charlemagne, ce noble seigneur, ce parfait chevalier, ce dévot des lettres antiques, cette ame délicatc et sensible apportnit a sa tache des dispositions d’esprit entierement diII`érentes de celles que l`on a vues chez Pulci. Tout l’attrait du Morgante résidc dans Pattitude tres particu- liere, tres délicate meme il définir, de l’auteur eu face dc son sujct et de ses héros. En dehors de la personnalité de Pulci, la valeur du Morgante se réduit prcsque a rieu; c’était donc unc oeuvre condamnée in l’isolement, inca- pable de faire écolc. Le parti que Boiardo sut tirer de ces vieilles légendes fut autrement original et fécond. Dans cette région lombarde et véniticnnc, ou l’épopée caro- lingienne et les romans bretons avaient été en grand honncur au xm' et au x1v' siecle, lc souvenir d’Arthus et des chevaliers errants n’était pas resté moins vivacc que


uz xv* siizcuz Ni celui de Charlemagne et de ses paladins; mais tandis que la nc matiére de France » plaisait surtout au peuple, sous la forme désormais consacrée de Pottava rima italienne, la e< matiere ds Bretagne » charmait la société plus cul- tivée, qui continuait a lire en francais les romans de la Table Ronde (I" partie, ch. I, § ur). A la cour de Milan, de Mantoue, de Ferrare, les nobles chevaliers et les gsntilles dames faisaient leurs délices des aventures de Lancelot du Lac et de la reine Guenievre, de Tristan et d`Iseut la blonde. L°usage des tournois entretenait le gout des combats singuliers et des beaux coups d’épée, de ceux surtout que l’on échangeait pour faire honneur aux dames; is peine affranchie de sa rudesse féodale, cette aristocratie lettrée ne révait que d’amour et de courtoisie. Boiardo eut alors un trait de génie : transformer en chevaliers de la Table Rondo les paladins ds France, trop primitifs et trop incultss pour faire figure dans le beau monde, et leur mettre au cmur un amour qui put donner a leurs actions, comme at leurs pensées, un tour entiérement nouveau. Chanter ec Roland amoureux »: ce titre seul annonqait une révolution. Au cycle de Charlemagne, Boiardo emprunte donc ses héros, si connus, si aimés du public qu’il n’en était pas de mieux appropriés at une épopée chevaleresque, et avec ses héros les grandes lignes de l’action : Charlemagne attaquc par les infideles, la France envahie, presque sans défense, ses meilleurs chevaliers se trouvant engagés dans des entreprises lointaines. Le reste -— amours, jalousies, rivulités, ruses féminines, magie, toute la psychologie, tout le merveilleux — releve directemeut du cycle breton. La fusion iutime des deux éléments, qui jusqu’alors ne s’étaient mélés qu`accidentellement, ne fut pas seulenient une ingénieuse conception de Boinrdo : il sut la réaliser


192 rrrrénsrunz xnnxxmux avec un art tel qu’il nous présente, non des personnages rajeunis et des épisodes remis a neuf, mais tout‘un monde irréel et charmant, créé par une des imaginations les plus brillantes, les plus fécondes et les mieux réglées que cite l’histoire de la poésie : il se meut avec une aisance et une précision parl`aites au milieu d’aventures sans nombre qu’il enchevétre at plaisir, et passe sans peine et sans heurt d’une réminiscence mythologique ou virgilienne ix une description de mélée héroique ou de duels, et de lh at la grotte enchantée de la fée Morgane. Ce monde, d”ailleurs, ne ressemble plus en rien Ia celui des vieilles chansons de geste; une constatation essentielle suflit h le prouver. L’idée de la guerre sainte, soutenue par les paladins, champions du Christ, contre les inlidéles, a entierement disparu. De l’hostilité traditionnelle entre chrétiens et Sarrasins il ne subsiste qu’un pale souvenir, moins que cela, une simple étiquette servant a distinguer les deux peuples et les deux camps. Les uns et les autres s’entendent d`ailleurs le mieux du monde; ils font assaut de courtoisie, unis dans un meme culte désintéressé des vertus chevaleresques. Agramant déclare la guerre at la France pour venger une offense personnelle et par amour de la gloire; Gradasso la l`ait pour bien moins : il s’est juré de conquérir Durandal, l’épée de Roland, etBayard, lc coursier de Renaud. Roland lui-meme, pendant quo chrétieus et Sarrasins sont aux prises, adresse it Dieu une étrange priére : Pregava Iddio devotamenh Che le saute bandiere a gigli d’oro Siano abbattnte, e Carlo e la sua genie *. 1. Parts ll, c. xxx, st. 61 : e il priait Dieu avec ferveur d`abattwe les salutes enseignos qu’ornent les fleurs de lys d'or, et. Charles at wu les siens ».


LE xv* siizcmz 193 ll espure qu’aiusi Charlemagne, oblige de faire appel E1 sa vaillance, ne lui refusera plus Angelique, la belle Sarrasine qu’il aime. Peut-etre pensera-t-on que, dans ces conditions, les caracteres sont, non pas renouvelés, mais déformés, et que Boiardo n’a guere plus de respect que Pulci pour son sujet? -— En ce qui concerne l’ironie, l’hu- mour, il y en a certes, et beaucoup, dans le Roland amoureux; une pointe de l>oufl`ounerie meme n’en est pas absente; mais a la gaité un peu débraillée de Pirrévérencieux florentin succéde le sourire de l'homme du monde, de l’homme sensé qui se rend compte mieux que personne des exagérations et des enfantillages de sa fable. Il ne prend pas un instant au sérieux les fantaisies de son imagination, et se sent d’autant plus .a l'aise pour en tirer des efl`ets comi- quos, que persounc ne peut le soupcouner de vouloir bafouer ses héros; au contraire, il a pour eux une affection visible, car ce qu’il gloriiie sous leurs noms -— et cela de tres bonne foi, -— ce sont les vertus du parfait chevalier, la valeur, la loyauté, la courtoisie, l’am0ur. Quant aux caractéres, on nc peut dire que Boiardo ait trahi eeux qu`il empruntait a la tradition. Son Charle- magne a plus de tcnue, sinon toujours plus de majosté, que celui de Pulci; Renaud est aussi moins turbulent, moins impertinent avec le vieil empereur que chez les romanciers autérieurs; Roland lui-meme ¤’est pas devenu un amoureux quelconque. Dans son cmur de guerrier un peu farouche, plus liabitué in rompre des lances qu’a courtiser les dames, l’amour produit exactement les efl`ets que l`on peut attendre : cet intrépide et ce vaillant devient, aupres d’Angélique, la timidité, lu mala- un innuns inunnoz. 13


194 LITTERATURE rmtiimux dresss psrsonnifiée, et il s’exposs in plus d’une raillerie méritée : Turpin, sho mai non ments di regions, In sotals atm il ehiama un babions *. Angelique, véritable protagonists ds tout le poems et création originals de Boiardo, sst, avec son irrésistible bsauté, ls type de la femme coqustte, adroims, snjoleuse et changeants. Tous ccs caractsrss sont profondémsnt humains, (insment obssrvés par un psychologue désabusé, a qui son sxpérisncs a snssigné que l’:unour n’sst qu`illu· sion. Et in combisn d’autrcs psrsonnagss n`a-t-il pas su prétsr uns physionomis intéressants? C°est Roger, flsur ds courtoisis st de grass juvénils, c’sst Brunsllo Yagils et hardi volsur, st sncors ls plaisant Astolfo, Brandia— niante et Marfisa, les vierges guerriérss, st plus ds vingt autres, dont Boiardo a peuplé les 69 chants de son poems. ' Ls succés du Roland amoureu.2: fut considérabls, st son action sur la poésis narrativs immédiats. On peut la vérifier déjh dans un poéms in psu prés contsmporain st bsaucoup moins original, le Mambriana, de Francesco Bello, surnommé l’Aveugls ds Ferrare; mais surtout l’muvrs la plus brillants de la Hsnaissancs au xv1• siscls, l'OrZando furioso do l’Ari0sts, ns sera guérs qu’uns con· tinuation de Vlnnczmorato. Car Boiardo laissa son poems inachcvé : ilcn avait terminé deux partiss sn 1482, ct tra- vailluit in ln troisiéms, lorsqus la descsnts de Charles VIII en Italic (1494} lui Ht tombcr la plume des mains. La 1. Partelll, c. xix, st. 50. 1 Turpin (Yhistoriou imaginairo snr lo compte duquel les auteurs de poémes chsvalsresques msttent libéralo- mont toutos lss nuivetés ou les nialices do lsura récits), qui ns ment jamais, dit Iqifsn agissunt ainsi (avec imp ds discrétionj il so conduisit comms un serm. n


uz xv• smcu: 195 douleur qu’il ressentit en présence de l’invasion étran- gere est tout a l’honneur de sa clairvoyance et de son patriotisme. Il eut la vision nette des malheurs qui allaient se déchainer sur la péninsule : c’en était l`ait de cette paix féconde at la l`aveur de laquelle les arts et les lettres avaient pris, en moins d’un demi-sieele, un si admirable essor! Le poéte remettait in des jours plus heureux la suite de son récit, et il mourut presque aussitot. C’est a l’Arioste qu’il était réservé de reprendre, au point ou Boiardo l’avait laissée, la trame de son roman : ce nouvel enchanteur devait rappeler at la vie tout ce monde enfanté par l`imagination charmante du comte de Scan- diano, et que les malheurs de l`Italie avaient brusquement replongé dans le néant. Deux choses ont nui at la reputation de Boiardo : d’une part, la gloire d’un continuateur —- l’Arioste — qui forcément l’éclipsa ; de l’autre, la forme un peu fruste de son poéme, une langue, un style dont la rudesse, qui ne nianque pourtant pas de saveur, déplut aux puristes toscans de la génération suivante. On éprouva le besoin de récrire son poéme, et ces remaniements (celui de Francesco Berni parut en 1541, celui de Ludovieo Dome- nichi en 1545) firent oublier l’original. On peut dire cepenclant que, en dépit d’un style plus alerte et plus chzltié, ils le trahissaieut, IV Le mouvement de Renaissance se propagcait au sud comme au nord : a Naples aussi bien qu'en Lombardie, les arts et la poésie recevaient les eneouragements de princes avides de gloire et de gentilshommes lettrés.


196 LITTISLRATURH rranumxx Mais la, ce n’est plus l’:ime méme du peuple, ee n’est plus son imagination et sa langue, comme at Florence, qui donnent le ton et font l’unité des muvres; on s’eil`orce d’éerire en toscan, sans y réussir entierement, et le dia- lecte local, de gre ou de force, reprend ses droits. L’an- tiquité, la poésie florentine et les traditions populaires fournissent la matiére et la forme de la littérature, mais ces divers éléments ont quelque peine ai se fondre dans llatmosphére factice d`une cour, et surtout d`une cour étrangére. Car Naples n'cchappait pas a la domination de princes venus du dehors. Vers le milieu du xv' siécle, une dynastie aragonaise succédait a la dynastie angevine. Alphonse et Ferdinand l" d`Aragon, types accomplis, le second surtout (1423-1494), du tytan de la Renaissance, surent du moins faire de Naples un grand centre d’acti- vité artistique et littéraire. Vers la {in de sa vie, Ferdi- nand, devenu l’ami de Laurent de Médicis, eut pour préoccupation dominante d'aeclimater a Naples l'art flo- rentin. On sait déja que l`l1umanisme fleurit sous son regne uvee A. 'Beccadelli et G. Pontano; il reste a parler des écrivains napolitains qui, at la meme époque, ont écrit en italien des uzuvres dignes de mémoire. Tommaso dei Guurdati, plus souvent désigné sous le nom familier de Masuccio de Salerne, est, avec le Bolo- nais Sabbadino degli Arienti, auteur des Porrctane, le meilleur iniitateur de Boccuce qu’ait produit le xv' sieele. Ses contes, dédiés chacun E1 quelque grand pcrsonnage de la cour de Naples, paraissent avoir été composés entre 1460 et 1470; ils furent divisés en cinq livres. Le premier est consaeré at la satire du clergé, et des le début ou voit combien le ton de Masuccio est éloigné de la rail- lerie indulgente et sceptique de Boccace : il est zipre et violent; les farces dont ses gens d'liZglise sont victimes


uz xv• siizcus 197 ont quelque chose de l`éroce, comnxe cette histoire de moine galant assassiné, dont le cadavre attaché sur un étalon, la lance en arret, sert a l’ébaudissement de toute la ville de Salamanque. Le méme défaut de délicatesse upparait d’une facon choquante dans les contes d’amour mais cette rudesse meme est instructive, et permet de mieux apprécier, par comparaison, la fine bonliomie qui caractérise les joyeusetés florentines. A l’cxemple de Boccace, Masuccio introduit d’ailleurs quelque variété dans son muvre : la quatrieme décade contient des his- toires passionnées et tragiques, comme la quatrieme journée du Décaméron, et la cinquieme est réservée aux exemples de magnanimité (dixiéme journée de Boccace). A d’autrcs égards encore on reconnaitl`imitation, souvent maladroite, du célebre conteur florentin; mais les récits de Masuccio valent surtout par__le naturel et la simpli- cité, lorsque l’auteur ne cherche pas a forcer son talent. La meme observation s’applique a son style, constam- ment alourdi parl’usage prétentieux des longues périodes cliéres Ia Boccace; dans les dialogues et les descriptions familiéres, il retrouve sa vivacité, a laquelle ne nuit pas un certain coloris dialectal. L’usage du dialecte, dans l’imitation des refrains popu- laires, est particuliérement remarquable dans la poésie lyrique napolitaine du xv' siécle. De grands seigneurs lettrés, Francesco Galeota (m. 1497), Pietro Iacopo de Jennaro (m. 1508), composent des << strambotti » (stro- phes de six ou plus souvent de huit vers), ou ils s’appli- quent, comme Laurent de Médicis et ses aniis, in repro- duire l’inspiration et le langage des chants aimés du peuple. Cependant sous la plume dc ces poetes aristocra- tiques, fervcnts admirateurs de Pétrarque, a l’imitation duquel ils s’nH`orcent souvent de ec toscaniser », le strain-


botto devient bientét un genre savant, qui par le contenu differe peu du sonnet. Un célebre poéte et improvisateur de ce temps, Serafino Ciminelli (1466-1500), que le lieu de sa naissance, Aquila, permet de rattacher au groupe des écrivains méridionaux, mais qui recueillit des applaudissements d’un bout at l’autre de l’Italie, a fait du scrambotto l’usage le.moins simple et le moins nai`f. Son nom est resté attaché at un style dont l’artifice principal consiste at raisonner sur les métaphores comme sur des réalités, et at en tirer les conséquences les plus inattendues : il pleure, et ses larmes forment un ruisseau ou les troupeaux viennent se désaltérer; il brule d’amour, et le feu qui le consume le fait briller comme une luciole, ce qui, la nuit, lui permet de guider les pas du pélerin égaré ; ses soupirs sont capables de gonfler la voile du navigateur, a moins que son souffle brulant ne fasse tomber morts a ses pieds les oiseaux imprudents qui passent devant lui !

Ces jeux d’esprit, dont l’excentricité ne sera guére dépassée, quelque cent vingt ans plus tard, par le célébre chevalier Marin, étaient alors fort a la mode. Le Ferrarais Tebaldeo (p. 189) les cultivait avec le plus grand succés, et un poete plus délicat, né at Barcelone, mais dont toute la vie se déroula sur les bords du golfe de Naples, Benedetto Cariteo (de sou vrai nom Gareth, 1450-1514), sacrifia lui aussi at ce mauvais gout. Son mérite véritable est d’avoir su, 5 l’occasion, s’inspirerd’un art plus sobre, plus A classique, d’un sentiment plus personnel. Au milieu de toute cette rhétorique creuse, tranchent fortement par leur rudesse tragique les vers qu’un conspirateur napolitain, Giannantonio Petrucci, composait dans sa prison en attendant la mort (1486).

Mais le plus grand poete de Naples, aux environs de l’année 1500, fut Jacopo Sannazzaro (1458-1530), dont l’existence se partage en deux périodes bien distinctes : fidèlement attaché par les liens de la reconnaissance et d’une affection sincère aux princes d’Aragon, aux côtés desquels il guerroya en Toscane et à Otrante, il suivit dans son exil en France le dernier d’entre eux, quand Naples tomba sous la domination directe de l’Espagne ; il ne rentra dans sa patrie qu’après avoir fermé les yeux de son maître (1504). Dès lors il vécut solitaire dans sa villa de Mergellina, profondément affligé de l’irrémédiable décadence qui frappait Naples en plein essor, et se consacra tout entier à la poésie, à l’étude, à la piété, exemple trop rare alors, parmi les lettrés, de dignité et de fidélité à la mémoire de souverains déchus. Membre de l’Académie Pontanienne et poète latin délicat, c’est aux œuvres en langue vulgaire composées dans sa jeunesse que Sannazar doit surtout la place distinguée qu’il occupe dans la littérature italienne de la Renaissance : quelques pièces burlesques, d’un tour purement populaire, pleines d’allusions aux événements du jour et de développements capricieux ; des « farces », c’est-à-dire des représentations scéniques, dont la forme métrique est encore un emprunt à la muse du peuple, mais dont le ton est haussé, par la noblesse des allégories et du style, à la splendeur des fêtes de cour ; des poésies amoureuses dans le goût de Pétrarque ; enfin et surtout l’Arcadia.

Ce titre est celui d’un roman pastoral, que Sannazar écrivit avant 1489, et compléta de 1502 à 1504 ; il y joue lui-même le principal rôle, sous le nom de Sincero : désespéré des dédains dont son amour est l’objet, Sincero cherche un asile en Arcadie ; là, il se mêle à la vie des bergers et décrit leurs mœurs. Plus tard, il revient dans son pays natal, apprend la mort de sa belle, et exhale







comme eux à les contempler — ; mais quand nous ramenons nos regards sur les événements les plus prochains, et jusque sur le présent, notre vue se trouble irrémédiablement :

Quando s’appressano o son, tutto è vano
Nostro intelletto ![3]

(31 mars 1931.)



  1. Actuellement professeur de littérature française à l’Université de Turin, doyen de la Faculté des Lettres (avril 1931).
  2. « Je ne trouve pas la paix, et je n’ai aucune occasion de guerre ; je crains et j’espère, je brûle et js suis de glace ; je m`élance dans le ciel, et je reste attaché au sol ; je veux saisir le monde entier dans mon étreinte, et je n’embrasse rien. »
  3. « Quand ils s’approchent ou sont présents, toute notre intelligence est vaine. »