Littérature orale de la Haute-Bretagne/Première partie/II/I

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Il y avait une fois une veuve qui n’avait qu’un petit garçon. Elle voulut lui faire apprendre un état et le mit en apprentissage chez un menuisier ; mais comme il était paresseux et simple d’esprit, il faisait toujours son ouvrage de travers : il gâtait tout ce qu’il touchait, si bien que son patron, impatienté, le renvoya.

Quand sa mère le vit revenir, elle lui dit :

— Je suis bien affligée ; nous sommes pauvres, et j’aurais voulu que tu prennes un métier pour gagner ta vie. Mais tu t’es si mal conduit que le menuisier t’a renvoyé ; veux-tu essayer d’un autre état ?

— Non.

— Que veux-tu faire ?

— Rien.

— Jésus ! dit la mère, que voilà un garçon qui me cause du chagrin ! Mais puisque tu t’obstines à ne pas vouloir d’un métier, tu m’aideras aumoins dans mon petit labour, afin que je puisse te donner du pain.

Quelques jours après, sa mère lui dit d’aller au marché de la ville acheter un petit cochon.

— Que me donnerez-vous pour ma peine ?

— Un bel échaudé bien jaune et bien doré, et profond comme une écuelle à soupe.

Il alla au marché et acheta un joli petit cochon, puis il choisit un bel échaudé et sortit de la ville en poussant devant lui le petit animal.

Mais il se fatigua bientôt de le conduire, et, arrivé à un carrefour où il y avait deux routes qui conduisaient à la maison de sa mère, il dit au petit cochon :

— Nous allons aller chacun de notre côté, et le premier de nous deux qui sera rendu aura l’échaudé.

Il se hâta d’arriver chez sa mère, à laquelle il demanda si le cochon était venu :

— Non, dit-elle ; à qui l’as-tu donné à amener ?

— À personne ; je lui ai dit à l’oreille de se rendre ici le plus vite qu’il pourrait, en lui promettant mon échaudé s’il était ici avant moi.

— Pauvre innocent ! dit la mère. Tu aurais dû l’attacher avec une corde et le traîner derrière toi.

Le lendemain, sa mère l’envoya au bourg chercher de la viande. Il attacha avec une corde lemorceau qu’il avait acheté, et le traîna tout le long de la route, si bien que, lorsqu’il arriva chez sa mère, la viande était déchirée par les pierres du chemin, couverte de boue et d’immondices, et en si mauvais état qu’elle n’était plus bonne qu’à jeter aux chiens.

— Me voilà encore bien aujourd’hui ! dit la bonne femme. Je ne pourrai donc rien faire de toi, puisque tu n’as pas eu assez d’esprit pour prendre un panier et mettre la viande dedans ?

— Une autre fois je serai plus fin, répondit le gars.

Quand vint le temps de la récolte, sa mère eut besoin d’un van pour vanner le blé, et elle l’envoya en chercher un.

Il prit son panier et essaya d’y faire entrer le van ; mais n’ayant pu y parvenir, il le coupa en plusieurs morceaux et l’apporta bien précieusement.

— N’y avait-il plus de van chez le marchand ? dit sa mère en le voyant revenir avec un simple panier sous le bras.

— Si, ma mère ; j’en ai un bon : il est dans mon panier, et je ne l’ai point laissé traîner sur la route.

Et il ôta précieusement tous les morceaux et les mit devant sa mère.

Celle-ci lui reprocha encore sa sottise et lui ditqu’il aurait dû passer son bâton à travers les oreilles du van et l’apporter sur son épaule. Le gars écouta avec attention cette observation et se promit d’en profiter.

Comme il ne voulait rien faire, et que quand il gardait les moutons il les laissait passer en dommage sur les champs dos voisins, sa mère lui dit d’aller chercher une pâtoure.

Il sortit avec son bâton à la main, et il demandait à chaque bergère qu’il rencontrait si elle voulait venir garder les moutons de sa mère. Elles refusaient toutes ; mais en passant par un chemin creux, il rencontra une petite fille assise sur une pierre, une gaule à la main, et qui pleurait.

Il lui proposa de venir chez sa mère ; la petite fille, qui avait été renvoyée le matin par le fermier chez lequel elle était gagée, et qui ne savait que devenir, accepta et se mit à marcher avec son conducteur.

Mais au bout de quelque temps, celui-ci se rappela ce que sa mère lui avait dit, et il passa son bâton à travers les oreilles de la petite bergère, malgré ses cris, et l’emporta morte sur son dos.

Quand la bonne femme le vit revenir ainsi, elle faillit tomber à la renverse, tant elle était saisie.

— Malheureux enfant ! tu as tué cette pauvrepetite en lui passant ton bâton par les oreilles au lieu de la prendre par le bras et de la conduire gentiment. Les gendarmes te mettront en prison, et ce sera un déshonneur pour ta famille.

Quand les gendarmes eurent appris que la petite fille était morte, ils vinrent chercher le garçon sans idée et le conduisirent en prison.

(Conté en 1878 par Jeanne Bazul, de Trélivan, domestique, âgée de vingt-quatre ans.)